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Adapter une pièce de théâtre, même à succès, comme ici Le Dieu du carnage de Yasmina Reza était une sacrée gageure. Mais Roman Polanski parvient à transcender les unités temporelles et spatiales pour un véritable bijou cinématographique au service d’une comédie grinçante jubilatoire. N’oublions pas que le réalisateur est un maître dans l’art particulier du huis-clos. Le Couteau dans l’eau, Répulsion, Cul de sac, Le Locataire, Rosemary’s Baby, sont autant de variations sur l’enfermement de personnages exacerbant leurs psyché déréglée et donnant lieu à des confrontations marquées par leur violence physique ou psychologique Avec The Ghost Writer, Polanski renouait avec ce motif primordial de manière assez paradoxale puisqu’il semblait ouvrir le champ d’action, l’histoire se passant principalement sur une île. Le réalisateur faisait montre de sa maîtrise cinégénique en jouant avec l’opacité du brouillard environnant comme celle définissant les rapports des personnages gravitant autour du personnage d’Ewan MacGregor pour emprisonner, même métaphoriquement, les différents intervenants. Le tout finissant par imposer une ambiance chargée, pesante, paranoïaque à souhait. Avec Carnage, Polanski revient dans un espace délimité physiquement (le salon des Longstreet principalement et un peu leur palier, leur salle de bain et leur cuisine) pour observer, tel un entomologiste, la déréliction de deux couples en apparence bien sous tous rapports.

Leurs fils respectifs se sont disputés, Zachary, celui des Cowan (Winslet et Waltz), a frappé avec un bâton Ethan Longstreet, causant des dégâts à sa mâchoire (deux incisives cassées) et son visage (on parle de défiguration, enfin les parents de la victime le disent). Les deux couples sont donc réunis à la demande de Pénélope Longstreet pour régler tout cela à l’amiable, avec pondération, humanité, comme des adultes civilisées. Premier point, le film s’ouvre sur l’agression justement. Mais la caméra est placée à bonne distance, de telle sorte que nous n’entendrons rien des échanges précédant le coup. Ainsi, nous voilà placé dans la position de témoin oculaire sans pourtant avoir de certitudes sur ce qu’il vient de se passer. Cette première séquence rythmée par la musique d’Alexandre Desplats commençe joyeusement pour finir en percussion tonitruante, instillant d’emblée le sentiment d’une ironie planante. Surtout, à partir de ce premier point de vue, de cette première impression permettant de déterminer qui était l’agresseur et la victime, le réalisateur va s’ingénier à bouleverser la perspective de l’évènement initial par le biais de dialogues qui vont eux-mêmes chambouler la perspective que nous avions des positions parentales de chacun. Tandis que le couple moyen formé par Jodie Foster et John C. Reilly affiche une ouverture d’esprit tout à leur honneur, celui de Kate Winslet et Christoph Waltz, plus huppé (il est avocat, elle est directrice financière) sont dans leurs petits souliers et ne désirent qu’une chose, régler cette affaire et partir. Seulement, la volonté de réconciliation impérieuse de cette écrivaine fervente défenseure des opprimés (Penelope écrit un livre sur les massacres au Darfour), sa manière détournée de faire reconnaître un certain manque dans l’éducation prodiguée à Zachary et une histoire de hamster vont envenimer les choses.
Polanski moque la bienséance hypocrite régissant nos rapports aux autres et s’amuse à porter les ressentiments à ébullition. Parfois même jusqu’à l’outrance comme lorsque Nancy Cowan vomit dans le salon sur les livres d’Art de Penelope. Ce qu’il y a de drôle c’est que l’on ne sait pas si cela est la conséquence du mélange de clafoutis froid et de coca tiède, le malaise liée à la discussion ou les vacheries proférées par son mari et celles qu’ils s’apprêtent à dire à ce moment là. Peut être un peu des trois. Tout se passe donc dans une seule pièce, le salon où tout le monde revient inlassablement presque miraculeusement. Par trois fois les couples sont sur le point de se séparer sur le pallier, à chaque fois le degré d’énervement a grimpé, et une phrase, une attitude, renvoie les quatre personnages sur les lieux de leurs débats enflammés. Ces conventions sociales qui s’imposent à nous, que l’on s’impose, sont-elles l’expression d’un réel désir de vivre ensemble ou ne servent-elles qu’à dissimuler, canaliser les ressentiments ?

De plus, le film critique avec acidité l’individualisme, les bons sentiments, l’attachement matérialiste, la soumission, entre autres, avec une énergie comique décoiffante. Et surtout épingle nos petits travers avec une précision d’orfèvre, s’en amuse pour les retourner contre ses personnages et contre le spectateur.
Une réversibilité des sentiments, des situations, des personnages comme des comportements, qui se voit magistralement mis en scène et illustré par des changements incessants de cadres, ceux-ci pourtant toujours taillés dans la même pièce mais à laquelle Polanski donne d’étonnantes variations spatiales, élargissant ou réduisant l’espace au gré des humeurs et des rapports de force. La convivialité et l’hystérie collective sont ainsi filmées en plan large tandis que les confrontations le sont en plan resserré, les gros plans sur les visages déformés des personnages (par l’émotion ou la mastication) les isolant un temps du reste du groupe. Un jeu perpétuel qui dynamise la narration tout en se mettant au diapason des répliques percutantes assénées à un rythme infernal. Une musicalité impressionnante entre la forme et le verbe qui rendent les échanges comparables un tempo rapide et entraînant qui ne vous lâche plus, chaque pause, chaque sortie possible étant remise en cause par une parole ou une posture. Ainsi, le placement des personnages selon leurs humeurs n’est pas dû au hasard. Polanski travaille au millimètre sa mise en scène qui nous indique la position de chacun par rapport au couple « adversaire » mais également par rapport à sa moitié. Par exemple, lorsqu’ils sont en train de manger une part de clafoutis, Penelope est assise en bout de table basse, à sa droite son mari Michael sur une chaise, à sa gauche, le couple Cowan côte à côte sur le canapé. Est-ce à dire que l’entente, l’harmonie, entre les Longstreet n’est pas aussi flagrante que ce que les premiers échanges laissaient supposer ? Et le cinéaste s’amuse ainsi avec tout ce beau monde, les déplaçant, les positionnant selon le point de vue à donner, l’aigreur à visualiser, la détresse à formuler. Un pur régal de mise en scène absolument pas ostentatoire, entièrement au service de la dynamique donnée au récit. Polanski signe là un film extrêmement jouissif où l’on se repaît avec bonheur des piques et autres atrocités balancées. Une heure vingt de délices sardoniques où l’on progresse toujours plus avant dans l’abject mais en restant plié de rire. Si la performance des quatre acteurs est à surligner, celles de John C. Reilly (le rôle de sa carrière !) et plus encore celle de Waltz sont à saluer. Dans le rôle de cet avocat ignoble de condescendance, de je m’enfoutisme (il se fiche de ces peccadilles et le dit), de moquerie incessante envers ses hôtes (il faut le voir, par moments, jouir du spectacle légèrement en retrait avec un sourire en coin) l’interprète du colonel Landa d’Inglourious Basterds est phénoménal.

Dans Le couteau dans l’eau, Polanski initiait son questionnement sur ce qu’est être adulte, être un Homme et par corollaire, la place de la femme, et qu’il poursuivra tout au long de sa filmographie. C’est généralement un être blessé, rampant, un lâche. Après le carnage, il apparaît qu’il est comme un hamster dans la roue de sa cage, incapable d’emprunter d’autre voie que celle le ramenant perpétuellement aux mêmes dissensions, incapable d’évoluer autrement que du ton calme à l’hystérie. Le dernier plan du film est ainsi la promesse du renouvellement de tout ce dont nous avons été les témoins. Une dernière image d’une ironie cruelle, comme tout le métrage du reste puisque tout semble s’arrêter mais l’on pressent que tout repartira de plus belle. Le « cut » abrupt permettant au réalisateur de nous extraire de cet enfer de bon voisinage, pour repartir dans le jardin public regardant avec autant de distance qu’au début, Ethan et Zachary, soit les lieux et les protagonistes déclencheurs, sur la même musique en crescendo d’Alexandre Desplats. Si l’image a changé, l’environnement reste le même. Manière de dire qu’il n’y a rien à attendre d’adultes si pétri d’humanité pour régler les conflits et que tout peut, à tout moment, recommencer ? Une vision désespérément drôle – et inversement, drôlement désespérante tant le réalisateur s’en tient au fil ténu de cette comédie noire, balançant entre burlesque et chronique anthropologiste de la cruauté – à laquelle Polanski nous fait souscrire sans peine et avec brio.

Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Carnage de Roman Polanski en salles depuis le 7 décembre 2011

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