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Exilé en France puis en Amérique pour avoir refusé de prendre la tête du cinéma nazi (c’est lui qui l’affirmait sans que sa conversation avec Goebbels n’ait jamais été prouvée), Fritz Lang ne pouvait que signer, pendant les années noires, quelques films de propagande. Et non des moindres, puisque Man Hunt ou Espions sur la Tamise en font partie.
Cape et poignard est sorti en 1946, alors que la guerre était terminée. On a souvent rapproché les films de Lang et ceux de Hitchcock, parce que les deux cinéastes abordaient des thèmes similaires (l’espionnage, la psychanalyse), en faisant tous les deux des emprunts à l’expressionnisme allemand et ses jeux d’ombres et lumières. Cape et poignard pourrait alors être comparé à une sorte de brouillon du Rideau déchiré, tourné par sir Alfred à l’époque de la guerre froide, vingt ans après le film de Lang. Les deux héros, Gary Cooper dans Cape et poignard et Paul Newman dans Le rideau déchiré, sont des scientifiques.

Certes, Cooper ne fait pas, comme Newman, mine de trahir son pays mais, pour les besoins de sa mission, il endosse malgré tout l’uniforme ennemi. Deux scènes sont très proches : à chaque fois, le héros démasqué est obligé de tuer à mains nues celui qui le met en danger. Et, à chaque fois, la séquence dure, s’éternise. Qu’il soit filmé par Lang ou par Hitchcock, chacun de ces meurtres, formidablement mis en scène, crée le malaise.
Dans ce monde de faux-semblants, où les personnages sont obligés de cacher leurs vrais sentiments pour ne pas tomber dans des pièges, où les membres de la Gestapo sont cordiaux, les espionnes attirantes et où les vrais partisans tiennent pour la façade des propos inconsidérément profascistes, nous, spectateurs, en arrivons à nous méfier de tout le monde. Jusqu’au bout de cette aventure, nous doutons de la bonne foi des uns et des autres. Aussi sommes-nous étonnés de voir fleurir dans les ruines de la guerre, un amour fort. La rupture est évidente avec tout ce qui précède. Comme si Lang se permettait d’ouvrir une parenthèse enchantée.
En regardant de plus près le générique de Cape et poignard, on remarque parmi les scénaristes les noms de Ring Lardner Jr et Albert Maltz, tous deux mis à l’index par les foudres maccarthystes. Dès l’année suivante, en 1947, ils comparaissent devant la Commission des activités antiaméricaines, la tristement célèbre HUAC, et sont emprisonnés un an avec ceux que l’on a désignés sous le nom des “Dix de Hollywood”. C’est sans doute à ces deux-là que l’on doit la méfiance vis à vis de la bombe atomique, que professe dans le film le physicien incarné par Gary Cooper. Dans l’ouvrage qu’il a consacré à Lang, Noël Simsolo raconte que le personnage de Cooper a été inspiré par Robert Oppenheimer, l’un des responsables du Projet Manhattan et de la bombe. Il ajoute : « Derrière les apparences du cinéma de propagande, Lang se refuse à justifier la bombe atomique. On sent que le doute est revenu. »

À signaler également la présence de Marc Lawrence, spécialiste des rôles de malfrats, qui joue ici le fasciste que Gary Cooper étrangle. Comme Lardner et Maltz, Lawrence dut avouer devant la HUAC son passé de communiste. Mis sur la liste noire, il s’exila alors en Europe pour travailler, d’abord dans des peplums italiens, quand il ne s’agissait pas de niaiseries style Du mou dans la gâchette, puis en Grande-Bretagne pour deux James Bond.

Jean-Charles Lemeunier

> Cape et poignard de Fritz Lang (Films sans frontières), DVD sorti en juillet 2011

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