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Récompenser Une Séparation d’Asghar Farhadi de l’Ours d’Or lors du 61ème festival de Berlin n’avait rien d’une décision uniquement motivée par des considérations politiques. Mettre ainsi en avant un film iranien à l’heure où les réalisateurs Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof croupissent dans des geôles pourrait paraître comme un acte militant, un support confortable capable d’alimenter les bonnes consciences. Mais se serait occulter les qualités intrinsèques d’un film jouant habilement avec les points de vue, faisant osciller l’opinion du spectateur au gré des informations dévoilées. Certes, nous sommes assez éloignés de la virtuosité de De Palma, mais la réalisation de Farhadi fait preuve d’une fluidité et d’une élégance éminemment appréciables. Et si le récit s’articule principalement autour des préoccupations conjugales des personnages, transparaissent néanmoins en filigrane les déchirements sociaux, culturels, politiques et religieux animant la société iranienne et dont les jeunes sont à la fois les principaux témoins et les premiers concernés puisqu’ils doivent se positionner par rapport à ces bouleversements touchant leurs parents. Tous ces éléments sont montrés de manière subtile, par le biais d’une réplique, une situation, un plan, puisque parfaitement intégrés à l’histoire. Ils servent le rythme et le programme internes plutôt que de s’imposer comme autant de vignettes démonstratives et autonomes dont il faudrait souligner la présence et la pertinence.

Tout commence par la séparation de Simin et Nader pour cause d’incompatibilité d’humeur et surtout de priorités. La femme, Simin, souhaiterait partir à l’étranger afin d’élever dans de bonnes conditions leur fille de 11 ans, Termeh, mais Nader le mari ne peut s’y résoudre à cause des obligations imposées par les soins à apporter à son père souffrant de la maladie d’Alzheimer. Ne pouvant se résoudre à partir sans sa fille (qui choisit de rester auprès de son père, pensant à une manœuvre de sa mère pour ranimer la flamme de son couple et de leur famille), Simin s’en va pour l’instant vivre chez ses parents. Nader se voit alors contraint d’engager une aide à domicile pour s’occuper de son père. Ce sera Razieh, femme d’une classe sociale inférieure qui accepte malgré son état de grossesse, sa petite fille de quatre ans qu’elle est obligé d’emmener avec elle et la distance l’obligeant à se lever à 5 heures 30 pour commencer sa tâche deux heures plus tard. Mais un jour, elle doit s’absenter et laisse seul le père de Nader. Elle profite de sa sieste pour l’enfermer dans sa chambre, lui ayant préalablement ligoté les mains pour éviter qu’il ne se blesse malencontreusement. Avant qu’elle ne revienne, Nader rentre plus tôt que d’habitude en compagnie de sa fille et trouvent le vieil homme gisant au sol et respirant à peine. Lorsque Razieh rentre, une dispute éclate, Nader n’acceptant pas son inconscience. Tandis qu’il la renvoie de chez lui, il lui fait passer la porte en la poussant un peu fort, Razieh chutant sur les premières marches de l’escalier. Le lendemain, il apprend qu’il est convoqué devant le juge, accusé du meurtre de l’enfant de quatre mois et demi qu’elle portait, Razieh ayant fait une fausse couche. Une première partie de métrage assez rythmée et définissant tous les enjeux qui animeront les multiples confrontations où chacun exposera ses arguments, ses griefs. Le mari dépressif à cause d’une situation de chômage longue durée et Simin, la femme de Nader, entrent également dans les débats pour soutenir leur moitié. Dès lors, il reviendra au juge recueillant ces témoignages de faire la lumière sur les évènements, de démêler le vrai de l’omission afin de déterminer la responsabilité de chacun. Nader savait-il que Razieh était enceinte ? Pour quelle raison cette dernière a-t-elle du s’absenter ? Comment se sont vraiment dérouler les évènements ? Nader l’a-t-il délibérément poussé dans les escaliers ou a-t-elle perdu l’équilibre et tombée ensuite ? Autant d’interrogations déterminantes auxquelles cherchera à répondre le juge et donc le spectateur. Car, particularité de tout le dispositif, outre qu’ici lors de la confrontation des parties, aucun avocat ne joue les intermédiaires ou les médiateurs, Farhadi place le point de vue extérieur au cœur des échanges, le spectateur prenant implicitement la place du juge. Cela débute d’entrée lors de la séparation de Simin et Nader puisque les deux font face à la caméra et s’adressent à un personnage situé dans le hors-champ, impliquant d’emblée le spectateur. Le cinéaste opère avec une éclatante intelligence, jouant de la réversibilité de personnages que l’on pensait avoir cerné et donc jouant et se jouant de notre propre subjectivité.

Comment ne pas être touché par le sort de Razieh, tout comme il est difficile de ne pas croire en la bonne foi de Nader dont le calme tranche avec la colère du mari de Rzieh. Le doute qui va infuser cette deuxième partie est instillé par les images manquantes, les images fantômes créées par Farhadi. En effet, alors que le père de Nader échappe à la vigilance de Razieh pour sortir dans la rue, elle se précipite dehors et le retrouve un peu plus loin, sur le trottoir d’en face. La circulation empêche la femme de l’atteindre immédiatement et l’on se prend à craindre que l’un ou l’autre ne se fasse renverser. Mais Farhadi ne nous montrera pas le moment où Razieh finit par rejoindre le vieillard. Une béance narrative du plus bel effet.
De même, le moment où la sœur de Nader donne le numéro d’un médecin à Razieh a-t-il été perçu par Nader situé à proximité dans la cuisine ? Aucun plan montrant son attention captée par la conversation ne nous sera dévoilé. Enfin, l’instant où Nader expulse Rzieh et sa fille est entièrement filmé depuis l’appartement, de sorte que l’on n’entrapercevra pas grand-chose à travers l’embrasure de la porte ou les vitres opaques, juste des formes et des mouvements confus.
La précision du scénario, de la narration, de l’interprétation placent le spectateur dans la peau de l’enquêteur mais surtout de témoin privilégié. La tension et le côté ludique du récit qui naissent ainsi sont agrémentés de considérations sociétales questionnant le sens à donner à la séparation du titre. Car au fond, elle ne concerne pas seulement celle de Nader et Simin puisqu’elle peut aussi bien définir une séparation de classe, de tradition (l’ouverture du couple Nader/Simin, les préceptes religieux conditionnant les actions de Razieh), culturelle ou même générationnelle entre les parents et leurs descendants (cela concerne aussi bien Nader par rapport à son père malade ou Termeh et Somayeh face aux actions des adultes). D’ailleurs, c’est le regard des enfants que la mise en scène nous amène à épouser in fine. Comme la petite Somayeh, nous demeurons d’abord interloqués par la tournure prise par les évènements. Enfin, comme Termeh, nous sommes amenés à remettre en cause ce que nous avons perçus ou entendus, revoir notre premier jugement. Son point de vue et celui du spectateur venant presque à se confondre dans les ultimes instants – c’est la grande force de ce film, cette progression, cette gradation dans l’implication émotionnelle – lorsqu’il s’agira de choisir entre les deux parties. Un choix déchirant qui ne nous sera pas révélé, Une Séparation se concluant dans le couloir adjacent au bureau du juge. Laissant délibérément le spectateur dans l’incertitude ? Nous rapprochant ainsi de celle qui habite dans la réalité la jeunesse iranienne.



Nicolas Zugasti

Le DVD d’Une Séparation dAsghar Farhadi, disponible depuis le 8 novembre 2011, est édité par Memento Films et distribué par Arcadès.
Bande-annonce :

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2 réflexions sur “A chacun sa vérité : « Une Séparation » d’Asghar Farhadi

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