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Film méconnu voire même sous-estimé dans les carrières de son réalisateur et son interprète principal, Le Voleur de Louis Malle mettant en vedette un Jean-Paul Belmondo dévoilant des facettes inédites de son jeu, bénéficie depuis le 12 octobre 2011 d’une ressortie en salles par les bons soins de Swashbuckler Films, société de distribution mettant à disposition de quelques salles (le Reflet Médicis à Paris et les cinémas Utopia de Bordeaux, Toulouse, Avignon et Montpellier) des copies neuves de cette pépite.
Le Voleur conte les aventures de Georges Randal, devenu en 1890 cambrioleur d’abord par dépit puis par défi. De ses rencontres avec d’autres truands, de ses conquêtes féminines, de ses contacts avec un milieu, la bourgeoisie, dont il est issu, il se façonnera une personnalité libertaire et réfractaire à l’hypocrisie ambiante.
Moderne, ce film l’est résolument. Pas tant au niveau de sa mise en scène d’une élégante sobriété et fonctionnalité (pas de mouvements d’appareils virtuoses source d’inspiration pour d’autres) mais plutôt dans la représentation de son protagoniste principal d’une froideur inébranlable et surtout dans son propos dont les résonances traverseront les décennies jusqu’à l’actuel mouvement des indignés, d’abord circonscrit à l’échelle nationale espagnole, en train de prendre une ampleur mondiale. Ces derniers manifestent leur ressentiment envers une élite trustant la plupart des richesses quand 99% de la population (les fameux sigles « We are the 99% ») en est pratiquement réduit à lutter pour le minimum vital. Il ne s’agit point de considérations politiques mais pragmatiques. Cette a-politisation est commune à Georges Randal (dans le sens où il rejette toute récupération politique) qui, en réponse à la spoliation dont il a été victime de la part de son oncle et tuteur, se lance dans la cambriole, le détroussage de maisons bourgeoises. Les moyens d’action diffèrent (pour l’instant ?) mais la finalité est la même puisqu’il s’agit de modifier la donne pou reprendre la main. Mais avant de changer le monde, Georges Randal veut changer son monde. Son ambition est d’abord et avant tout individuelle. Mais pas matérialiste puisqu’il ne profitera pas des fruits de ses forfaits, redonnant la majeure partie de son butin au commanditaire de ses vols, l’abbé La Margelle, tête pensante d’un véritable réseau de voleurs agissant sur le territoire national et les pays voisins. Randal est d’ailleurs un farouche indépendant, préférant opérer seul et surtout sans se ranger à quelque idéologie (confronté à l’anarchiste Cannonier ou au député Courbassol, il s’en détournera) ou projet collectif (celui de l’abbé).
D’abord, on le pense seulement mû par le désir de vengeance. Envers son oncle qui l’a recueilli mais au prix de ses propres richesses mais également envers sa cousine Charlotte qu’il espérait épouser mais qui est promise à un autre. Cependant, au fur et à mesure des évènements, il apparaît que la motivation de Randal se détache de tout romantisme. Son affection sincère pour Charlotte ne le détourne pas pour autant de son action. La perspective de jours tranquilles à ses côtés ne l’attire pas. D’ailleurs, il lui exprime ouvertement que la voie qu’il s’est tracé participe à son émancipation, à sa construction, ces vols constituent pour lui une deuxième naissance (« c’est comme si je venais au monde »).

Entièrement centré sur les agissements de Georges Randal, le film de Louis Malle adopte son point de vue tout comme la mise en images du réalisateur illustre admirablement la froideur implacable de ce voleur impavide. Une absence d’émotions qui rythme tout le métrage notamment par le biais de la voix-off de Randal commentant impassiblement ou sa propension à jouer du charme qu’il exerce sur les belles femmes de son entourage (Bernadette Lafont, Geneviève Bujold, Marlène Jobert, Françoise Fabian, …) pour les utiliser, et qui culmine lors de la séquence montrant le neveu réécrire le testament de son oncle mourant sur un lit à proximité.
Lui-même issu de la bourgeoisie dont il a illustré les travers dans ses films, il n’est pas étonnant de voir Louis Malle s’intéresser au personnage créé par l’écrivain Georges Darien dans son roman éponyme.
S’il faut souligner la qualité des interprétations (immense Charles Denner dans le rôle de Cannonier – voleur de haut rang reniflant littéralement l’or – qui s’approprie immédiatement l’unique séquence où il apparaît), c’est bien évidemment la prestation de Belmondo qui sera la plus marquante. Caractérisé par une absence de romantisme mais également de tout sentiment romanesque, ce voleur n’agit pas avec le style, la délicatesse et la vista d’un Arsène Lupin. IL éventre les bureaux, fracasse les vitrines, force les coffres à coup de pied de biche. Un dandy en apparence qui n’aime rien moins, comme il le dit, que « désosser la carcasse bourgeoise ». Nul désir chez lui de dissimuler les traces de son passage, bien au contraire. Ses actes définissent parfaitement sa volonté de laisser une marque indélébile, d’imprimer le désordre matériel dans l’inconscient de ses « hôtes ». Randal, grâce à son charisme pourrait facilement s’intégrer à cette société qu’il dénigre, qui l’a rejeté. Pourtant, il choisit délibérément un comportement qui le met en marge. Une aspiration recherchée puisque c’est seulement dans cette marge qu’il peut s’accomplir. Quitte à s’isoler complètement. Ultime liberté de ce mode d’action mais qui en est aussi la plus terrible limite.



Nicolas Zugasti

Extrait du Voleur montrant une discussion entre l’abbé La Margelle et Georges Randal, sur la portée de ses actes et son statut de loup solitaire.

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