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« Le rouleau compresseur de la destruction est lancé à une vitesse telle que rien ne pourra l’arrêter : l’animal humain, troisième chimpanzé, est désormais en tant qu’espèce, lui aussi menacé. » Cette phrase tirée d’un essai de Jared Diamond, Le troisième chimpanzé (p.426), a le mérite à la fois de résumer et de légitimer le film de Rupert Wyatt, improbable Planète des singes qui choisit de revenir aux origines de la franchise en montrant comment le primate a progressivement pris le pouvoir sur l’homme. La lecture, ou la relecture, de l’ouvrage du scientifique américain renforce d’autant plus la vision du film que celui-ci synthétise, en moins de deux heures, une partie des interrogations de Diamond ainsi que la trajectoire de sa pensée, celle-ci allant de la naissance de l’humanité moderne (par l’agriculture) à sa future déchéance. Diamond y part du principe que l’homme, après le chimpanzé pygmée et le chimpanzé commun, est le troisième chimpanzé, en vertu de quoi il nécessite d’être observé de la même manière que les autres primates, c’est-à-dire dans la perspective probable de son extinction. L’originalité du cinéma est ici d’apporter une plus-value : la déchéance humaine, oui, mais au profit de l’évolution intellectuelle des chimpanzés, qui ont bien mérité de tenter leur chance à leur tour en prenant les rênes du monde.

Comme l’indique son titre, La Planète des singes, les origines tente de remettre la célèbre saga simiesque en perspective, autrement dit de revenir aux racines de la mythologie cinématographique lancée par Franklin J. Schaffner, participant ainsi à la vogue des prequels et autres reboots de franchises comme Hollywood sait les multiplier. La Planète des singes faisant partie de ce genre de sagas dont le premier opus reste le meilleur, tous les épisodes suivants s’étant brisé les os sur les paradoxes temporels (La Bataille de la planète des singes et consorts), le très mauvais remake de Tim Burton marquant le paroxysme de l’invraisemblance, le projet d’un prequel n’apparaissait pas forcément comme une excellente idée. On n’avait de toute façon pas fait mieux depuis les péripéties de Charlton Heston, de Nova, de Cornelius et du docteur Zaïus ; on n’avait pas vu plus belle image, dans aucune des suites, que celle du héros tombant à genoux devant une statue de la Liberté révélée lentement par un travelling arrière puis un contrechamp. Tout le mythe de la Terre vouée aux singes était si bien résumé par cette image, à la fois iconique et évocatrice du destin contrarié de l’humanité, qu’il aurait fallu s’en tenir à ces trois points de suspension magnifiques. La délicatesse de la ponctuation n’étant pas le fort des studios, on avait évidemment préféré finir, avec le remake de Burton, par un vulgaire point d’exclamation.

Pour tout amateur du film de Schaffner, le projet porté de la Fox marchait donc en territoire ennemi. Le cinéphile avait soigneusement préparé ses nids de mitrailleuse pour attendre la monstruosité et lui lancer une salve critique argumentée, motivée par le fiel de la frustration et de la colère. Au final, pourtant, le film de Rupert Wyatt est une agréable surprise. Le cinéaste britannique (réalisateur d’Ultime évasion en 2008) illustre son sujet à l’aide d’une mise en scène maîtrisée, calibrée, presque académique – loin des spasmes visuels des canons actuels de la réalisation. Sautillant sur une trajectoire narrative dénuée de surprises, il parvient néanmoins à susciter un intérêt grandissant grâce à des sous-thématiques fortes, une montée croissante de la tension, ainsi que des personnages réussis, notamment le premier d’entre eux, le singe César. César est ce chimpanzé né d’une guenon de laboratoire, et adopté par le professeur Will Rodman (James Franco) lorsque, après une expérience ratée, l’actionnaire décide de mettre fin au projet et de piquer tous les primates cobayes. Le sérum mis au point par Will a pour finalité de vaincre la maladie d’Alzheimer en régénérant les cellules du cerveau ; et pour effet secondaire de booster les capacités intellectuelles du sujet. La guenon ayant été abreuvée du remède, elle a naturellement transmis ses gênes modifiés à sa progéniture, et le petit chimpanzé recueilli en secret par le scientifique révèle rapidement des aptitudes tout à fait exceptionnelles, ainsi qu’une empathie proche de l’humain. C’est le père de Will qui le nomme César, d’après un vers de la pièce de Shakespeare, élevant le chimpanzé vers le ciel dans un geste tout prophétique. En grandissant, César développe encore ces aptitudes qui le rendent tellement moins simiesque et tellement plus humain, jusqu’à ce qu’un triste accident oblige Will à l’interner dans un zoo spécialisé dans les primates, où César applique avec joie ce qu’il a appris des hommes : comment imposer sa domination par la force morale…

Dès lors qu’on passe outre la tentation du grotesque, suggéré par un César qui se balade en jeans et pull près de ses maîtres, il faut reconnaître à La Planète des singes, les origines de grandes qualités d’écriture et un sens aigu de la métaphore. Le scénario de Rick Jaffa et Amanda Silver (auxquels on doit déjà le script de Relic) raconte deux histoires : la première, l’évolution simiesque, est la plus évidente. Boosté par le sérum de Will, César développe des comportements humains saisissants, depuis le bon usage de la fourchette à table (que, dans une belle scène, il remet en bonne place dans la main de Rodman senior), et finit par prendre en charge l’évolution de ses pairs primates dans le but de s’adapter au fameux dicton qui dit que l’union fait la force. La seconde histoire relate, proportionnellement au développement intellectuel de l’homme, la dégénérescence cérébrale de l’humanité. Cette thématique, discrète tout au long du film, révélée en toute fin de métrage par un épilogue catastrophiste, s’incarne particulièrement dans le personnage du père de Will Rodman : la maladie dégénérescente de Charles (John Lithgow) est lisible comme métaphore de la décadence de l’humanité dans son ensemble. Ce n’est pas seulement un homme qui voit ses cellules nerveuses progressivement détruites, ce sont tous les hommes. En outre, Charles personnifie tout ou partie de la connaissance culturelle humaine : en tant que pianiste classique, il est dépositaire de la tradition musicale ; faisant référence au Julius Caesar de Shakespeare, il se fait l’héritier de la mémoire littéraire collective. Quand Charles peine à lire sa partition, quand il échoue à reproduire la succession des notes d’un morceau (une idée sonore toute simple mais bougrement intelligente pour informer le spectateur de la maladie paternelle, la première fois que Will rentre chez lui), c’est le signe que toute l’humanité commence à oublier. Et celui qui n’a plus son passé en tête n’est plus rien. Le rebond succinct de ses aptitudes mentales, grâce au sérum de son fils, a pour effet secondaire d’accélérer le travail de la maladie. C’est en tentant de sauver cette mémoire, individuelle de fait, collective par synecdoque, que Will favorise la victoire finale des singes. Ce second récit, cette seconde lecture renvoie à une lecture différente de la première histoire : la thèse développée par le film s’affranchit de l’habituel questionnement sur les limites éthiques de la science (mais jusqu’où nous mèneront ces Prométhée en blouses blanches ?), simpliste et répétitif, et glisse vers ce constat édifiant que les expérimentations biologiques ne font qu’accélérer un déclin humain qui est inexorablement inscrit dans les gênes.

Ce déclin est d’autant plus efficacement mis en scène que le primate premier, César, est très bien joué par le désormais célèbre Andy Serkis (le Gollum du Seigneur des anneaux), accoutumé à se dissimuler derrière la performance capture. L’acteur transmet tant et si bien ses émotions au chimpanzé, par la gestuelle autant que par les expressions du visage, que l’humanité en développement de César ne laisse bientôt plus de place au doute. La belle idée du film consiste à donner aux singes « transformés », boostés par le sérum, une particularité physique : des yeux verts qui les rendent immédiatement reconnaissables. Ces yeux d’origine humaine, incrustés dans leurs regards, achèvent de métamorphoser les chimpanzés communs en chimpanzés troisièmes. L’autre particularité est émotionnelle : César éprouve pour Charles, pour Will et pour la compagne de celui-ci (jouée par la transparente Freida Pinto) un amour filial qui accrédite, sur grand écran, la théorie de l’empathie simiesque qui est le cheval de bataille du primatologue et éthologue danois Frans de Waal depuis des années. Cette cohérence du récit, sa relation privilégiée avec des théories en vogue (relation peut-être involontaire, mais peu importe), son inscription dans un contexte de déclin humain, donnent au film une consistance et un intérêt surprenants, que le plus malin des singes, en regardant les bandes-annonces successives, aurait certes eu bien du mal à prévoir. Cette capacité de l’homme à imaginer sa propre fin lui assure cependant une primauté sur le primate, l’animal étant encore inapte à visualiser son évolution de groupe ; mais combien de temps avant que le troisième chimpanzé ne perde la tête du classement ?

Eric Nuevo

> Film sorti en salles en France le 10 août 2011

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