Home

En 2007, Tarantino et son compère Rodriguez tentaient de raviver tout un pan du cinéma d’exploitation en tournant deux séries B déjantées et ouvertement référentielles, mais surtout proposées à la suite l’une de l’autre. Un double programme en forme d’hommage à ceux animant les Grindhouse de leur enfance et envisagé comme un spectacle total puisque des fausses bandes-annonces spécialement réalisées pour l’occasion par des metteurs en scène amis y sont intégrées. Une expérience inédite qui ne fut jamais exploitée comme telle dans les circuits internationaux. D’une part parce que le projet n’eut pas un écho retentissant outre-Atlantique, les spectateurs américains, peu ou plus habitués à ce genre de soirée ayant boudé leur plaisir, certains même quittant la salle une fois le premier film terminé. D’autre part parce que ce genre de pratique est totalement étrangère au reste du monde. Et puis, les Weinstein ne pouvaient laisser passer l’occasion de générer de substantifiques rentrées d’argent en exploitant séparément Planète terreur et Boulevard de la mort. Sans oublier de profiter de l’aura de leur poulain Tarantino en présentant son segment dans une version rallongée au festival de cannes 2007. Une distribution distincte qui rappelle le sort subi par le précédent film de QT, Kill Bill, séparé en deux volumes mettant à mal son unité et amoindrissant son impact graphique et narratif. Et comme pour la quête vengeresse de La Mariée, l’espoir de pouvoir apprécier ces œuvres telles que voulues par leurs créateurs sera lié à une hypothétique édition DVD restaurant le montage d’origine. Alors que pour Kill Bill, une telle édition relève désormais du pur phantasme de fan, l’arlésienne a fini par devenir réalité pour le diptyque Grindhouse puisqu’il bénéficie depuis le 06 avril 2011 d’un coffret présentant enfin la version originale du projet. Une bouffée délirante ressuscitant avec bonheur un cinéma d’exploitation presque exclusivement cantonné à des sorties directes en DVD : Sex Addict de Henenlotter ou l’inédit Hobo with a Shotgun (chroniqué dans le numéro 21 de la revue) de Jason Eisener. Ce dernier étant au départ une vraie fausse bande-annonce ayant remporté le concours organisé par Rodriguez. D’ailleurs, l’un des principaux intérêts de cette édition de trois galettes est le retour de ces faux trailers animant l’intermède entre les deux bandes (Werewolfwomen of the S.S de Rob Zombie, Don’t d’Edgar Wright et Thanksgiving d’Eli Roth), véritables dommages collatéraux à l’époque de la séparation, seule la bande-annonce de Machete, incluse en introduction de Planète terreur ayant été préservée.

Si chaque film visionné séparément fonctionne parfaitement, cette édition redonne toute sa cohérence et sa pertinence à une expérience principalement développée sous l’égide de Tarantino. Aucun doute là-dessus, car si l’étincelle est venue de Rodriguez proposant à son compadre, après avoir remarqué que tous deux possédaient la même affiche de série B, d’unir leurs forces pour s’amuser à concevoir un double programme digne de leurs souvenirs de jeunes cinéphiles, l’influence de QT est vraiment prégnante. Car au-delà d’un maniérisme reproduisant une patine formelle donnant l’illusion d’être en face de bandes oubliées et maintenant retrouvées (grain, scratch de la pellicule, sautes du son, bobines manquantes…) et bien que chaque film s’épanouisse dans un style et un genre différents, les correspondances entre eux sont nombreuses et renforcent l’idée d’une véritable réflexivité thématique. Si elle était déjà tout à fait remarquable après avoir visionné Planète terreur et Boulevard de la mort à quelques mois d’intervalle, désormais elle crève l’écran (ou l’explose !).

Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est l’amour, sous toutes ses formes, qui est le point nodal de ce projet hors-norme. L’amour des bandes azimutées bien sûr, mais surtout, l’amour des femmes et celui recherché pour elles-mêmes ou leur entourage. Un sentiment certes plus diffus chez Rodriguez qui l’ensevelit sous des tombereaux de barbaque explosée, mais sa relecture carpenterienne en diable des zombies de Romero et des bis ritals est franchement dominée par deux figures féminines majeures, Cherry Darling (Rose McGowan) et Dakota Block (Marley Shelton). Pourtant dépeintes, de prime abord, comme de parfaites incarnations de fantasmes masculins sur jambes (superbes d’ailleurs), la stripteaseuse et la doctoresse en jarretière, leur désir et volonté d’échapper au carcan de ce statut restrictif se manifeste ouvertement. Cherry laisse poindre des larmes en fin de show tandis que la docteur Block n’attend que le bon moment pour quitter son médecin de mari pour partir vivre une idylle saphique avec Tammy (Stacy Fergusson, plus connue des fans des Black Eyed Peas en tant que Fergie), faisant là encore basculer vite fait l’érotomètre dans le rouge à cette seule évocation. Ce sont ces deux personnages féminins qui mèneront l’action une fois bien lancés par Wray (Freddy Rodriguez) le bad boy. Et si Rodriguez les mutile méchamment, perte de la jambe droite chez l’une, paralysie temporaire des mains chez l’autre, c’est une étape nécessaire à leur iconisation magnifique et outrancière dont la progressivité illustrera également le cheminement mental pour devenir de véritables action-women. Cherry et sa sulfateuse en guise de membre inférieur en est l’exemple le plus marquant et le plus probant.

Des héroïnes à dimension humaine malgré tout puisque, en dépit de son rythme enlevé, le métrage prend quelques instants pour s’étendre sur leurs états d’âme. C’est la première fois depuis l’hybride Une nuit en enfer (écrit par Tarantino) que Rodriguez construit des personnages aussi attachants et un peu fouillés qui ne soient pas unidimensionnels ou une simple enveloppe de chair pour prouesses physique et pyrotechnique (Desperado). D’ailleurs, inutile de tergiverser et déclarons sans peine Planète terreur comme son meilleur film depuis Une nuit en enfer. Mais faut-il s’en étonner si l’on considère la participation active de Tarantino dans l’élaboration de ces films ? Ne doutons pas de son implication sur Planète Terreur car sans lui, le film n’aurait été qu’une boursouflure de plus, peut-être fun mais vaine à coup sûr. Il n’y a qu’à voir, pour s’en convaincre, ce que le señor Rodriguez a fait du développement de sa fausse bande-annonce Machete, versant dans la débilité fainéante la plus crasse. La filiation avec l’univers d’Une nuit en enfer étant de plus marquée à l’écran par la présence de Michael Parks interprétant le Texas ranger Earl McGraw, personnage que l’on retrouvera dans Planète terreur mais aussi Boulevard de la mort. D’ailleurs, ce n’est pas le seul interprète ou personnage commun entre les deux bandes, instaurant une réminiscence de l’époque des séries B d’exploitation où l’on retrouvait les mêmes gueules d’un film à l’autre. Ici, outre Rose McGowan, Tarantino lui-même fait l’acteur. Mais ce n’est pas tellement sa présence face caméra qui concourt à raffermir son emprise artistique sur le projet. On l’a dit, c’est l’amour qui est au centre des préoccupations des protagonistes des deux histoires et ce, de manière évidente dans Boulevard de la mort où les deux quatuors devisent sur leurs relations, s’envoyant des piques sur ce qu’elles acceptent de faire ou non aux hommes quand elles ne rêvent au fond que de grand amour idéalisé, telle Jungle Julia (Sydney Tamilia Poitier) dont l’apparente décontraction et le puissant sex appeal dissimulent un désir véritable de stabilité et de relation de couple normalisée (voir les textos qu’elle échange avec l’élu de son cœur). Un moyen de communication qu’utilise dans Planète terreur Dakota Block pour donner rendez-vous à sa dulcinée. Ce n’est d’ailleurs pas la seule correspondance existant entre les deux films. Ainsi, on retrouve cette volonté de donner toute son importance à de fortes personnalités féminines qui, pour s’en tirer, ne pourront pas compter sur leur pouvoir de séduction, des tentatives mises en scène dans les deux cas sous forme de danse lascive. Et puis, il y a bien sûr cette propension à mettre à l’épreuve le corps féminin en le mutilant très violemment et plus encore dans Boulevad de la mort où le carambolage mortel est reproduit selon quatre angles différents, montrant ainsi successivement l’atroce fin de chaque fille.

Tandis que Rodriguez fait évoluer son casting féminin tout au long du récit, Tarantino, lui, opte pour son renouvellement complet passé la césure presque métafilmique que constitue cette explosion de tôle et de chairs déchirées. En effet, alors que l’on effectue un bond dans le temps du récit d’un an pour s’intéresser à un nouveau quatuor, l’image, l’ambiance visuelle, diffèrent, comme si on avait changé d’époque, de décennie. L’image est plus nette, les défauts apparents de la pellicule s’estompent jusqu’à disparaître, comme pour signifier un changement bien plus prépondérant puisqu’il concernera au fond l’état d’esprit des jeunes filles, plus libérées, plus éloignées des conventions du genre que les précédentes (plus tarantiniennes en somme : elles sont cinéphiles et déterminées), donc plus aptes à survivre à la violence misogyne de Stuntman Mike. Pas un hasard si Abernathy (Rosario Dawson), Zoe (Zoe Bell) et Kim (Tracie Thoms) abandonnent en chemin, Lee (Mary Elizabeth Winstead), la plus superficielle du carré. Une pom pom girl de papier glacé qui servira de diversion à leur équipée en excitant la lubricité du propriétaire de la Dodge qu’elles sont allées essayer. Tout en collant parfaitement à l’esprit Blaxploitation jusque dans son final, Tarantino matérialise un univers où la (sa) cinéphilie n’est plus seulement un refuge propice à se ressourcer mais est désormais parfaitement complémentaire de la contemporanéité. C’est ce qu’illustre l’arrivée avec fracas de la poursuite dantesque entre les deux Dodges échappées de Point Limite Zéro sur l’asphalte de la modernité. Une séquence d’anthologie où le réalisateur y affirme la non solubilité de son monde de cinéma, le passage tonitruant des deux véhicules perturbant profondément le flux placide de la réalité.

Avec ce montage raccourci pour les besoins de Grindhouse, Boulevard de la mort gagne en concision et énergie mais perd le rythme et la musicalité particulière imprimés par Tarantino à travers la version longue. Non pas que la fameuse scène montrant la lapdance d’Arlene ou l’interlude à la station voyant Abernathy et ses copines faire quelques emplettes soient indispensables à la compréhension de leurs motivations profondes, mais ces instants instauraient une tension sexuelle et mortifère prégnante qui mettait en lumière la fragilité intrinsèque de personnages féminins à la merci de Stuntman Mike le psychopathe. Se comportant tel un prédateur scrutant, rôdant au plus près de ses proies, sa nature anachronique (personne ne connaît les séries ou films pour lesquels il a œuvré) et son mode opératoire inédit font sourdre une menace d’autant plus dangereuse qu’elle est indéfinissable, irréductible à des clichés ou de simples références. L’absence de cette version longue est ainsi le principal reproche à faire à ce coffret. En lieu et place, nous avons droit sur le second disque à la reprise, dans leur intégralité, des bonus figurant sur les éditions de Planète terreur et Boulevard de la mort distribuées en solo ou une ultime galette proposant des suppléments redondants ou carrément dispensables (et même improbables) comme la leçon de cuisine de Rodriguez. Alors que Tarantino s’adonne à dix plombes de leçon de cinéma, son ami explique en dix minutes la meilleure façon de faire un véritable barbecue texan, découpe de bidoche et cuisson à l’appui. Le genre de « bonus » finalement symptomatique de leur approche divergente du medium, Tarantino prenant soin de chaque ingrédient pour donner du liant tandis que Rodriguez tente de relever artificiellement le goût de sa tambouille en l’épiçant un maximum.

Si cette édition n’a d’intégrale que le nom du fait de l’absence préjudiciable du montage allongé de Boulevard de la mort, elle a au moins le mérite de faire profiter de ce double programme dans sa version d’origine. Et puis, c’est l’occasion de se replonger dans des suppléments certes déjà connus mais qui mettent en exergue les apports inestimables du studio d’effets de maquillage KNB ou les capacités hors-normes de la cascadeuse Zoe Bell (à travers notamment des extraits de l’intriguant documentaire Double Dare consacré à cette dernière et la cascadeuse américaine Jeannie Epper). Et bien sûr le talent de la monteuse attitrée de Tarantino, Sally Menke, décédée le 27 septembre 2010 et dont un module composé de saluts amicaux des acteurs entre les séquences à monter qui sonnait à l’époque comme un vibrant respect potache à son travail, constitue désormais rétrospectivement un émouvant hommage.

Nicolas Zugasti

Le coffret 3 DVD est disponible depuis le 6 avril 2011 et distribué par Sony Pictures Home Entertainment – TF1 Vidéo









Bookmark and Share
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s