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En développant leur saga Matrix sur tous les supports culturels possibles – films bien sûr, segments animés (Animatrix), comic-books, jeux vidéo – créant ainsi un véritable happening ludique et philosophique, les Wachowski n’avaient sans doute pas imaginé que leur création puisse continuer à générer des images inédites. Encore moins que celles-ci se façonnent hors de leur contrôle pour former un nouvel épisode des aventures de Neo. Ou plutôt de Kaydara, du nom du personnage donnant son titre au moyen-métrage de cinquante cinq minutes de deux Français, Raphaël Hernandez et Savitri Joly-Gonfard (réunis sous le pseudo Seth Ickerman).
Prenant place dans l’univers particulier et reconnaissable de la matrice et de son envers apocalyptique, Kaydara narre la quête du héros éponyme voulant retrouver le mythique élu, Neo, non pas pour le protéger ou se joindre à sa lutte contre l’asservissement de machines toutes puissantes mais pour le tuer. En effet, Kaydara considère celui dont tout le monde pense qu’il est l’élu sauveur de la prophétie colportée par Morphéus comme, sinon une menace du moins, un frein à l’émancipation des hommes. Pour le chasseur de primes, cet élu n’est qu’une icône écrasante dont il faut se défaire si l’on veut atteindre son propre potentiel et reconquérir son libre-arbitre.

Ne vous attendez pas ici à revisiter Baudrillard ou le docteur Charles Lutwidge Dodgson (dit Lewis Carroll), à une variation ou extrapolation sur les réflexions menées par les frangins sur les simulacres, la contamination du réel, l’ébranlement sentimental ou la logique intuitive. La portée réflexive et philosophique est donc ici réduite à sa portion congrue mais elle n’en est pas moins raccord avec la volonté des Wacho de révéler les mécanismes de la croyance pour en remettre en cause ses fondements, que ce soit ses dogmes ou prophétie justement. Neo était d’ailleurs le premier à mettre en doute le statut qu’on lui avait accolé. De plus, par son élaboration même, Kaydara acquiert une certaine forme d’indépendance avec son modèle, favorisant ainsi son propre accomplissement. Une légère mise en abyme qui ne saurait détourner l’attention du principal intérêt de cette fiction, son rendu visuel véritablement estomaquant. Car il n’y a bien que dans l’interprétation approximative (le redoublage en anglais l’atténue en partie) et quelques incohérences que l’amateurisme des réalisateurs en herbe se manifeste. Le résultat est bluffant et est d’autant plus étonnant que ces originaires des Hautes-Alpes, bien qu’appréciant la trilogie, n’en sont pas des fans inconditionnels et qu’ils disposaient de moyens plus que réduits. Système D et infinie patiente auront donc été les maîtres mots d’un tournage de sept jours et surtout d’une post-production qui aura duré six ans à faire tourner pratiquement en continu leurs ordinateurs dans leur garage. Les deux amis avaient commencé à se mesurer à la difficulté d’une telle entreprise avec un premier court déjà lié à Matrix, Ratrix Hero, sorte de pastiche animé ayant pour héros un rat possédant les mêmes capacités et look que Neo, et qui se voit intégré à Kaydara puisqu’il en constitue les premières séquences. Une première ébauche déjà techniquement impressionnante qui leur permit d’élaborer quelques outils nécessaires à leur re-création du monde de Trinity et compagnie.

Un terrain de jeu numérique que Hernandez et Joly-Gonfard investissent avec énergie pour livrer des scènes d’actions enlevées (même si on est assez loin des chorégraphies martiales de Yuen Woo-Ping) où Kaydara le chasseur de prime va notamment se confronter aux célèbres agents en costard de la matrice et à Neo. La modélisation de ce dernier est sans doute l’effet spécial le plus impressionnant et réussi car même sans parvenir à définir avec précision les traits bien connus, l’allure et la gestuelle du personnage sont parfaitement crédibles.
Si l’on retrouve des motifs et procédés bien connus (le bullet-time, le branchement à la matrice à l’aide de bioports, certaines postures, la cuillère…) l’ambition de cet exercice de style ne se réduit pas à son seul maniérisme mais, comme l’exprime la note d’intention de leurs concepteurs, de se mesurer à une œuvre, un univers préexistant et voir s’il est possible de s’y intégrer sans renier sa propre personnalité. Même si Kaydara n’est pas exempt de défauts, le pari est réussi. Un résultat visible depuis le 21 mai 2011 sur Dailymotion et le site dédié au film où un making-of est également disponible afin de mesurer l’exploit technique accompli.
Finalement, après six ans passés dans la matrice qu’ils s’étaient créée, les deux compères seront parvenus à s’en extirper, à en briser les parois grâce à Kaydara, un film matérialisant l’aboutissement de leurs efforts et qui aura permis leur libération. Et qui constituera peut être la clé qui leur ouvrira d’autres portes comme celle les menant à Sam Raimi puisqu’apparemment, l’entourage du réalisateur les aurait contactés. C’est tout le mal qu’on leur souhaite.

Nicolas Zugasti




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