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L’auteurisme mâtiné de réalisme social à tout prix est un fléau. Nous en avons toutes les semaines la preuve dans les salles dites « d’art et d’essai », dont la politique culturelle pseudo-élitiste s’avère parfois tout aussi catastrophique que celle des multiplexes. Plus encore que l’entertainment décérébré (qui, soyons clairs, provoque d’autres dégâts cinématographiques collatéraux, ni moins graves, ni moins conséquents), le drame formellement minimaliste où hiératisme prétentieux et interprétation approximative se disputent la vedette, n’a de cesse de faire du tort aux petites salles, d’abord en contribuant à asseoir davantage la réputation rébarbative du cinéma « non-commercial », ensuite en faisant, tout bonnement, fuir le spectateur demandeur, à défaut de divertissement, d’un minimum d’éclat visuel, d’images travaillées, de personnalité dans le regard projeté.
Démonstration de ce phénomène maladif dont souffrent tous les 7e Arts du monde (les pénibles Qu’un seul tienne et les autres suivront de Léa Fehner en France, Un Tir dans la tête de Jaime Rosales en Espagne, La Casa Muda de Gustavo Hernandez en Uruguay – et la liste est longue), ce vendredi dans les salles québécoises avec la sortie de Jo pour Jonathan, peinture sans éclat d’une jeunesse de banlieue (près de Montréal, mais la « parabole » peut avoir une portée universelle) américanisée et en mal de reconnaissance. Jo pour Jonathan se concentre sur le quotidien morne de deux frères désillusionnés, Thomas, l’aîné, et Jonathan, le cadet. Ces deux figures désincarnées (on pense avoir affaire à des comédiens non-professionnels et spécialistes de la lamentation marmonnée – autre fléau du cinéma dit d’auteur façon Frères Dardenne – mais, non ! Ils sont issus d’écoles de théâtre reconnues : misère !) ne nourrissent qu’une ambition existentielle : s’illustrer dans des courses de voiture à l’autodrome du coin et, illégalement, dans les rues de la zone industrielle la plus proche. Et le réalisateur Maxime Giroux (qui n’en est pas à son premier long-métrage) de filmer les jours et les nuits de nos deux protagonistes en quête d’identité comme une chape d’immobilité qui s’abat sur eux pour mieux les engluer dans les contradictions d’une courte vie passée à ne rien faire, ou si peu. Le propos en soi en vaut mille autres et Giroux n’est, allez, disons-le, pas dénué de talent pour créer à l’écran une (très) brève iconographie aux portes de l’envoûtement, une représentation mi-palpable mi-abstraite de l’ennui qui saisit les personnages dès lors qu’ils ne conduisent plus. Mais ça n’est pas suffisant.

Petite délinquance de « Jo » qui n’aspire qu’à marcher sur les traces de son frère et brûle les étapes, satisfaction primaire de Thomas qui passe son temps à sacrer mais reste conscient de la vacuité de son projet de vie limité à son « char », sa blonde et des petits expédients : Maxime Giroux choisit le hors-champ et la fixité contemplative pour brosser des caractères vides de sens et d’ambition. L’inconsistance discourue contamine le parti pris et le film s’attarde péniblement sur les inanités de chacun, avec force silences (la musique surgit uniquement au moment de l’accident – traité dans une ellipse – ou dans un contexte ultra-sensoriel comme lors des rassemblements de voiture ou d’une fête étudiante…) et une grammaire répétitive (oui, on a bien compris que c’était à l’image de la vie de Thomas et de Jonathan, merci) avec de temps en temps une focalisation – séquence « astucieuse » (l’une des rares) où la caméra fixe les mains de Jo sur le volant, et rien d’autre, tandis que l’environnement défile au gré des directions prises par le jeune homme – sur les voitures, véritable raison d’être, de vivre, des deux frères.
Gros plans sur des visages ahuris ou blasés, puis plans larges embrassant décor et individus fondus dans un même présent sans horizon ni perspective attirante. Et ainsi de suite. Entre les deux, il n’existe donc aucun regard, aucun raccord possible – celui-là même dont Eastwood dit un jour qu’il constituait le plan le plus difficile, parce que liant subtilement l’un à l’autre ? Refusant les représentations frontales et tout traitement spectaculaire d’un sujet qui n’exclut pas la vitesse et les carambolages (et après tout pourquoi pas, puisque c’est un drame, pas un film d’action), le réalisateur assène sa leçon de cinéma intimiste de façon si prétentieuse qu’on en reste abasourdi, jusqu’à rester coi de colère devant cette bouteille d’eau vibrant, dansant pour ainsi dire, pendant plus d’une (hum, deux ?) minute(s), sur le capot d’une voiture. En fait, ladite bouteille est animée par l’étrange pouvoir magnétique que Jonathan exerce sur les objets (comment ? pourquoi ? on ne le saura jamais et l’anecdote ne sert qu’à teinter de bizarrerie un portrait déjà enlisé dans l’ennui). Pourtant aussi étonnante que la scène du billet de banque « volatile » au début du métrage, cette aspérité visuelle s’étire ici trop longuement (manière appuyée de nous laisser constater, une fois de plus, à quel point le film est tellement concerné…) pour accrocher l’attention, hypnotiser le spectateur.

Puis vient l’accident, dont on ne saisit le drame qu’à travers ses conséquences directes, visage ensanglanté de Jo avec tournis visuel (c’est la partie « organique » du film, quelques instants mémorables de lucidité esthétique), et à jamais irréversibles : paralysie et défiguration de Thomas, laquelle sera traitée une fois de plus hors du cadre ou en arrière-plan, camouflée par une partie du décor, un jeu de focales, un flou artistique. Grisé par l’accident, Jo devient insensible, cultive l’obsession du volant (cette ridicule idée scénaristique de lui faire passer le permis dans la foulée de l’accident dont il a été victime avec son frère : une idiotie narrative et psychologique…) puis reprend peu à peu pied face à la demande extrême de son frère, qui souhaite mourir plutôt que vivre ainsi. Tapant un peu dans tout mais sans énergie formelle (Dieu que c’est long… et lent… et contemplatif…), le film de Giroux parvient alors à rater un dernier thème fort, celui de l’euthanasie. L’éparpillement vient de la propension du réalisateur à vouloir traiter trop de sujets de société à la fois (« Chaque année au Québec, sur une population de 7,5 millions d’habitants, environ 600 personnes meurent suite à des accidents de voitures. Parmi ces victimes, 25% sont des jeunes âgés entre 15 et 24 ans  » indique le dossier de presse du film, comme préalable de lecture de l’ensemble…), en plus d’un manque de poigne évident dans le maniement de sa caméra.
Au bout d’une petite heure vingt qui en paraît presque le double, le calvaire de Thomas prend fin et celui du spectateur aussi, Jo décidant, toujours cadré très serré et dans un silence de mort qui se veut formellement supérieur à tout, d’aider son frère à se jeter par la fenêtre. Une dernière fois, le spectateur se retrouve face à l’incrédulité d’une cinématographie pesante qui érige l’immobilisme en règle de l’art, à l’instar du dossier de presse exposant sans honte que « à travers les moteurs résonnant, la tristesse de l’irréparable, il y a aussi le romantisme de la jeunesse et de la fraternité« . Comme dans cette scène où les voitures sortent du cadre et nous laissent en plan dans une nuit que les lumières des reverbères de l’aire de stationnement accrochent sans conviction tandis que le bruit des bolides s’évanouit au loin ; comme dans cette ultime image où Jo se met torse-nu et se couche dans l’herbe, évocation terminale et scabreuse d’un film qui cultive le symbolisme à outrance et le brandit comme une marque d’intelligence, d’auteurisme exacerbé. Un fléau, on vous dit.

Stéphane Ledien

> En salles au Québec le 18 mars 2011.
Date de sortie inconnue en France.



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