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Que retenir de Cannes 2010 ? Que la sélection officielle y était moyenne, assurément, et que les sélections parallèles, hormis la sous-estimée Semaine de la Critique (parce que située à 15 minutes du Palais des Festivals ?), n’ont pas franchement relevé le niveau. En attendant de revenir plus en détails sur cette 63ème édition dans notre prochain numéro (à paraître cet été, et dans lequel Hendy Bicaise vous dira tout le bien qu’il pense de la Palme d’Or attribuée au dernier film d’Apichatpong Weerasethakul, génial cinéaste thaïlandais), retour sur cinq très bons films présentés pendant le Festival.

ARMADILLO de Janus Metz – Danemark – Semaine de la Critique

Janus Metz, jeune réalisateur danois de 36 ans, a réalisé le meilleur film du Festival de Cannes, toutes compétitions confondues. Il a surtout apporté une pierre significative à l’édifice de l’Histoire du cinéma, en jouant sans se brûler avec la frontière documentaire/fiction, et en signant le meilleur film sur la récente invasion des troupes internationales en Afghanistan, et également le meilleur métrage de et sur la guerre de ces dernières années, exception faite de Redacted. Armadillo suit une demi-douzaine de jeunes danois, tous volontaires et engagés dans une mission qui les mène au camp Armadillo, en Afghanistan, tout près de la ligne de front avec les talibans. L’originalité et la puissance de ce documentaire résident dans un montage d’ordinaire utilisé par les fictions (musique omniprésente, champs-contrechamps…), où l’immersion du spectateur sur le terrain est le fruit d’un engagement jusqu’au-boutiste du réalisateur et de son équipe, qui sont allés sur le champ de bataille, risquant même leur vie dans une embuscade avec des talibans (séquence incroyable : la guerre, la vraie, comme si on y était, comme on ne l’avait jamais vue). D’où cette sensation de réel étouffante et grandiose, qui arrive même à faire passer les scènes de guerre du Soldat Ryan et Cie comme obsolètes et ringardes. Si formellement Armadillo est ambitieux et remarquable (les puristes d’une certaine esthétique documentaire se montreront outrés par le tour de force de Metz, qu’ils retournent s’extasier sur Alain Cavalier), le film est aussi imparable dans son discours, réussissant à dresser un portrait tout sauf moralisateur de ces jeunes hommes livrés à eux-mêmes face à l’horreur humaine, dont il est finalement impossible de critiquer les crimes qu’ils commettent au nom d’une guerre dont ils ne comprennent pas tous les tenants et les aboutissants. Janus Metz avait pour ambition de montrer comment ces soldats devenaient accrocs à la guerre, et à son adrénaline nécessaire pour tenir le coup. Le pari est réussi, et doublé par la fascination que peut éprouver le spectateur face à ce film sidérant et bouleversant.

(le film a reçu le Grand Prix de la Semaine de la Critique)

KABOOM de Gregg Araki – Etats-Unis – Sélection Officielle (Séance de Minuit)

Sur les conseils de son ami et mentor John Waters, Gregg Araki est revenu avec Kaboom à ses premiers amours : un teen-movie aussi féroce qu’en apparence futile et débile, mais au final terriblement jouissif. La question peut aussi se poser ainsi : la Croisette avait-elle jamais autant ri ? Pas certain, tant la monstrueuse farce d’Araki (sur un campus californien, des étudiants se retrouvent au milieu d’un complot nucléaire mené par une secte has-been dont les adeptes portent des masques d’animaux) cite et mélange pour notre plus grand plaisir, des influence diverses et variées : Un chien andalou, Twilight, American Pie, Twin Peaks, Donnie Darko, Larry Clark, YouPorn (remercié au générique !) ; le tout en dynamitant le teen-movie et ses codes avec une désarmante facilité et surtout beaucoup d’audace. Araki signe là un prodigieux film fourre-tout, où les rebondissements (sur la fin de plus en plus abracadabrants) s’enchaînent à vitesse grand V, et où les situations comiques comme érotiques (dans les deux cas du pur bonheur) font mouche à tous les coups. Mais Kaboom n’est pas qu’une grosse blague déguisée comme le trip éveillé d’un ado attardé qui fumerait trop d’herbe, c’est avant un tout un film malicieux sur l’adolescence et ses questions existentielles. Comme Gus Van Sant ou Larry Clark, Araki filme les corps de ses personnages avec tendresse, ce que les formidables dialogues rehaussent par ailleurs. On n’avait pas vu une comédie aussi intelligente et débridée à la fois depuis très longtemps. Kaboom a d’ores et déjà gagné ses galons de film culte, et de comédie de l’année. Il consacre aussi une troupe de jeunes acteurs à suivre de près : Thomas Dekker dans le rôle titre (vu dans Le Village des Damnés de Carpenter), Roxane Mesquida (à l’affiche de Rubber et de quelques films de Catherine Breillat), et surtout la délicieuse Juno Temple (Mr Nobody, L’An 1, Greenberg).

(le film à reçu la première Queer Palme de l’histoire du Festival de Cannes, décernée à film gay-friendly)

BEDEVILLED de Jang Cheol-soo – Corée du Sud – Semaine de la Critique

Le meilleur film de genre du Festival (une nouvelle fois découvert à la Semaine de la Critique) nous vient de Corée, ce qui n’est guère surprenant au vu de la production toujours prolifique et de qualité de ce grand pays de cinéma. Premier long-métrage de Jang Cheol-soo, Bedevilled est un film de vengeance qui prend place sur une très petite île près de Séoul, et sur laquelle habite une famille au mode de vie ancestral, que subit la pauvre Bok-nam, une jeune femme battue par son mari et violée par son beau-frère, sous les yeux indifférents et même complices du reste de la fratrie, et d’une amie d’enfance (une fille de la ville), venue lui rendre une visite surprise. Jang nous propose un scénario très simple, mais d’une belle pureté. Comment et pourquoi une amitié d’enfance peut-elle se rompre avec le temps, jusqu’à se terminer dans le sang et l’horreur ? Bedevilled est en effet un film de vengeance dans la veine old-school des pelloches de Sam Peckinpah, où l’explosion de violence finale est justifiée par une première partie glauque et terrible, où les pires déviances de la société coréenne (machiste par dessus-tout ; le film reprenant à son compte un thème à la mode en Corée : les rapports homme/femme) s’abattent sur un personnage faible et abandonné, qui prend alors le temps de ruminer sa haine et sa frustration. Quand vient le temps des représailles, le spectateur, convaincu de la nécessité de terrasser cette famille au comportement inqualifiable, prend alors son pied à voir les têtes voler, le sang couler, et apprécie que le cinéaste – par ailleurs auteur d’une très belle mise en scène – jusque là très proche des corps et de la nature, fasse durer le plaisir dans un finale à rallonge particulièrement jouissif. L’un des grands frissons du festival !

RUBBER de Quentin Dupieux – France – Semaine de la Critique (Séance Spéciale)

Devant la petite salle de la Semaine de la Critique (encore elle !), les festivaliers se pressaient pour découvrir le second long-métrage de Quentin Dupieux (après l’énorme Steak), montré lors d’une séance spéciale et unique qui valait donc beaucoup d’or. Et le jeu de la file d’attente en valait la peine, tant Rubber (caoutchouc en anglais) est un film étonnant et parfaitement maîtrisé. Rappelons que le film a été tourné avec un appareil photo numérique Canon (2600 euros pièce tout de même ; utilisé également dans le film d’horreur uruguayen La Casa Muda, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs). Caprice d’artiste indé ? Pas vraiment. Ce choix technique est motivé en premier lieu par d’évidentes raisons budgétaires, mais aussi par des questions esthétiques, puisqu’au final, le rendu du désert américain pris comme décors, est magnifique, si bien que l’on peut affirmer sans trop se tromper que Dupieux et son équipe ont accouché ici de l’une des plus belles photographies du Festival. Mais Rubber, ce n’est pas qu’un joli tour de force technologique. C’est aussi et surtout une réflexion très drôle sur la position spectatorielle au cinéma (sans spectateurs, il n’y a pas d’histoire : géniale trouvaille que de placer des spectateurs dans le film), et sur le « no reason », terme signifiant le manque de « cohérence » et l’absurdité des scénarios de cinéma (exemple à l’appui : « pourquoi le personnage du Pianiste doit il se cacher alors qu’il joue très bien du piano et pourrait en vivre ? »). Car Rubber raconte l’histoire d’un pneu télépathe et tueur, qui avance dans le désert en déboulonnant tout sur son passage, et avec à ses trousses un shérif et ses adjoints. Croisement futé entre No Country for Old Men, Gerry et Les Dents de la Mer, une bonne dose de fun en plus, Rubber réussit donc le pari de nous faire rire tout en parlant de cinéma avec intelligence. Dupieux ne signe pas qu’un film-trip entre amis (avec Gaspar Augé de Justice en caméo et au générique à la musique), il ouvre aussi et surtout une nouvelle porte de la production cinématographique, où avec un budget et un matériel réduits, on peut désormais – à condition de partir d’une grandiose idée – accoucher d’un grand film de cinéma.

CARLOS d’Olivier Assayas – France – Sélection Officielle (Hors Compétition)

Voir Carlos dans son intégralité, après déjà une semaine de projections, c’était un sacré pari à tenir. 5H30 signées Olivier Assayas, qui plus est ! De quoi faire peur, comme ça, sur le papier. Mais le sujet, lui, était terriblement excitant : revenir sur la trajectoire incroyable du terroriste Carlos, du début de son activisme dans les années 70 (en faveur de la cause Palestinienne), à sa déchéance des années 90 où en fuite, il trouvera l’asile au Soudan, avant que le Général Rondot ne vienne le cueillir pour l’extrader et le faire juger en France. La première réussite du film est de ne souffrir d’aucune longueur. Assayas a su mettre de côté son parisianisme pour coller au plus près de son « héros », faisant ainsi de son film, très romanesque par endroits, une sorte d’hommage aux meilleurs James Bond, où se mêlent romantisme, action, voyages, politique, et réflexion. Le tout, sans trop d’effets de style, mais avec un sens du montage suffisamment raffiné pour tirer le meilleur d’un script complexe et généreux. La présentation des personnages se fait ainsi à même l’écran, par des indications écrites qui empêchent d’avoir recours aux dialogues pour les introduire. Des détails de cet ordre, il y en a plein dans Carlos. L’autre qualité de ce film hors-normes est de revenir sans se prendre les pieds dans le tapis sur la situation géo-politique mondiale des années 70 à 90, en tirant notamment le meilleur des différentes langues des personnages et des comédiens (à voir absolument dans sa version originale). Dans le rôle-titre, Edgar Ramirez (Vénézuelien d’origine comme Carlos, aperçu dans Domino de Tony Scott) s’en sort admirablement, sans en faire des tonnes. À l’image, finalement, d’un métrage qui aurait pu facilement tomber dans certains excès spectaculaires.
(lire aussi notre dossier spécial « Cinéma Guérilla », dans VERSUS n° 15)

PS: S’il n’a pas été facile de ressortir cinq très bons films de ce festival, la chose aurait été plus aisée à l’autre extrême. Au chapitre des flops, on retiendra en particulier l’inconsistance du nouveau Hideo Nakata (Chatroom), ou encore la bêtise du Biutiful d’Alejandro Gonzales Inaritu, sans oublier la médiocrité des derniers films de Woody Allen (You will meet a tall dark stranger) ou d’Oliver Stone (Wall Street 2). Quelques petites productions ont aussi brillé par leur obstination à se cataloguer elles-mêmes en « films de festivals chiants et déjà vus des dizaines de fois », parmi lesquelles le trop indépendant Two Gates of Sleep, la Caméra d’Or mexicaine Année Bissextile, ou l’outil promotionnel Stones in Exile.

Julien Hairault

Rubber – Teaser

Kaboom – Extrait

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