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Question : quel réalisateur est capable dans nos contrées, de rivaliser en termes d’effets et de moyens narratifs avec l’industrie hollywoodienne dans ce qu’elle produit de plus instantanément consommable et de plus superficiellement spectaculaire (mais divertissant) ? Réponse, et l’on est un peu triste qu’il ne soit pas davantage concurrencé sur ses terres : Luc Besson. Petit mogul d’un cinéma français qui se rêve blockbuster sans jamais élever le niveau mais en y parvenant même avec (et malgré) une certaine vulgarité du propos, Besson était logiquement le cinéaste approprié, par défaut et dépit plus que par concordance thématique et esthétique, pour adapter les extraordinaires aventures de la romancière/feuilletonniste Adèle Blanc-Sec créée par Tardi. L’imaginaire développé par le dessinateur nécessitait une vision débridée de l’univers parisien du début du XXè siècle, où romans policiers et sciences occultes, savants fous, sectes et politiciens corrompus dominaient des récits jamais avares d’événements fantastiques, irrationnels, absurdes, sous-tendus par un humour tout aussi incontrôlable.
Pour projeter à l’écran les folles idées de Tardi, il fallait une production achalandée, capable de dépasser les contours imposés par une représentation cinématographique typiquement française – donc peu à l’aise (en tout cas depuis 25 bonnes années au moins) avec le fantastique qui plus est au second degré, et les aventures rocambolesques. On n’ira pas jusqu’à dire que Besson, dont on pouvait craindre – à raison – les débordements scénaristiques et formels, se révèle au final comme l’homme de la situation, mais force est de constater que son adaptation se regarde sans trop de déconvenue, au moins dans ses deux premiers tiers. Ce qui n’empêche pas la critique de son écriture, toujours aussi paresseuse et de sa propension à la trivialité flirtant une fois de plus avec la beaufitude crasse.

La première partie répond au cahier des charges d’une grosse machinerie bien huilée, et qui rassure sur la capacité de notre 7e Art à proposer autre chose que des travellings dans la cuisine et des champs contrechamps dans la salle de bain, avec en prime du pillage de tombeaux égyptiens. Conscient d’arriver après la bataille (c’est peu dire) du cinéma d’aventure moderne, Besson fait son Stephen Sommers français, empruntant à La Momie premier du nom (le seul vrai bon épisode de la saga) ce qu’elle a de meilleur, et n’hésitant pas à faire du pied, même gauchement, comme Sommers avant lui, aux Aventuriers de l’Arche perdue (notamment avec ces systèmes de poulies qu’on actionne par une poignée de sable, ou encore ce personnage de méchant – Dieuleveult, un Amalric magistralement maquillé – filmé comme le nazi au sourire narquois persécutant Marion Ravenwood dans son bar népalais). Pas d’inventivité mais du savoir-faire indéniable dans ce début assené avec générosité où la caméra se montre même un brin iconisante, ce qui surprend chez un réalisateur généralement trop occupé à se considérer comme un génie du divertissement pour y parvenir en toute honnêteté (Nikita mis à part, car Nikita est un excellent film). La suite est à l’avenant de ces prémices entraînantes, mais déjà les mauvais dialogues, l’une des caractéristiques bessonniennes majeures (sic), pointent en rafale. Besson manie un humour qui se veut décalé, servi par des répliques très contemporaines dans un monde rétro (pourquoi pas, après tout Tardi le faisait sur le papier) ; l’échec vient d’une écriture hâtive, accumulant les blagues très premier degré et aussi d’une direction d’acteurs hasardeuse, peu soignée, autre grand déficit du réalisateur porté sur l’enchaînement des images plus que sur l’impressionnisme des personnages. À ce stade du récit, les péripéties se suivent malgré tout avec plaisir, même si le Paris de 1910 que Besson projette paraît épuré de toute sa dimension nocturne inquiétante, souterraine, occulte. C’est l’un des aspects visuels les plus décevants de ce film qu’on aurait aimé plus subversif et mystérieux dans ses décors, en concordance notamment avec les personnages disgracieux qui accaparent l’histoire, caractérisation physique jubilatoire de la bande dessinée originale que Besson a retranscrite à travers des portraits à la fois grossiers (dans le bon sens du terme) et inquiétants – en un mot loufoques. Sans atteindre un haut niveau ni de réalisation (découpage et mise en scène sont globalement ingénieux – dans la moyenne du tout-venant hollywoodien, disons – mais guère surprenants) ni d’effets démonstratifs, le second tiers du film continue de divertir à bonne cadence, à condition de faire abstraction de quelques tics à la longue très agaçants : l’excessive trivialité de dialogues au franc-parler inapproprié (… donc), et une bonne louche de comique de situation tombant à plat, comme cette énorme fiente de ptérodactyle lâchée depuis la Tour Eiffel sur la tête de Caponi et à laquelle s’enchaîne, en raccord pathétique (sans doute pensé comme astucieux…) l’image d’une plâtrée de bouillie servie par Adèle déguisée en matrone-cuisinière dans la prison de la Santé. On reconnaît là le bon goût de Besson…

Puis vient le troisième acte, où l’enjeu énoncé auparavant (Adèle cherche à faire guérir sa sœur par un médecin de l’Égypte ancienne fidèle de Ramsès II… ça n’est pas pire que le leitmotiv d’un Iron Man 2 ou d’une Momie 3, ceci étant dit), phagocyte toute l’histoire et devient raison d’être de l’imaginaire déployé. C’est le début de la fin, où la vacuité de l’entreprise s’épanouit dans une improbable scène d’explication (la partie de tennis entre Adèle et sa sœur : d’où peut venir une idée aussi stupide ?) au sein de laquelle le ridicule du fond se voit rehaussé d’un effet de style aussi gratuit que dépassé dans le cinéma d’action moderne, en plus d’être hors de propos et d’univers (cette suspension du temps focalisée sur une balle de tennis, après un premier plan similaire sur le projectile tiré par l’arme du chasseur Justin de Saint-Hubert). À partir de là, Besson n’a plus peur de terrasser le spectateur par la bêtise de son histoire et se repose sur les effets spéciaux d’un climax dévitalisé : la résurrection des momies rassemblées autour de Ramsès II dans une exposition au Louvre. Reste alors, pour se consoler, le souvenir d’une première heure entraînante, et des images / idées malines disséminées dans l’histoire avec un sens de l’observation étonnant, presque ébouriffant : cette guillotine qui finit par décapiter le bourreau et non le condamné (très drôle apparition de Frédérique Bel), ou encore cette pyramide que la momie de Ramsès II suggère de construire devant le Louvre.
Dans ces mystères projetés sur grand écran, le seul qui reste insoluble finalement c’est celui de la persistance du réalisateur à vouloir écrire lui-même le scénario.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles le 14 avril 2010

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