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Un jour plus court que lors de sa première édition l’an passé, le Festival du Film Policier de Beaune s’est tenu ce week-end entre l’indifférence partielle que suscite l’événement dans la petite ville bourguignonne, et un public de cinéphiles prêts à parcourir des centaines de kilomètres pour apercevoir les stars du jury et les invités prestigieux, avec entre autres : James Gray et Samuel Lee Jackson comme guests d’honneur. Sur le terrain, c’est le film argentin Dans ses yeux de Juan José Campanella (Oscar du Meilleur film étranger il y a quelques semaines) qui rafle la mise par deux fois, avec le Grand Prix, et le Prix Spécial Police, tandis que le Prix du Jury revient à Backyard de Carlos Carrera, un métrage espagnol. N’ayant vu ni l’un, ni l’autre (il faut bien faire des choix !) : retour sous forme de notules sur un cru 2010 marqué par quelques belles découvertes et des désillusions.

Loin d’Eden de Danny Lerner

Commençons par la purge du week-end, avec ce polar franco-israélien tellement paré de bonnes intentions qu’il en devient maladroit et quelque peu ridicule dans son dénouement. Dans la présentation du film, la ravissante Olga Kurylenko (Quantum of Solace) soulignait l’importance de l’existence d’un tel projet, sorte de témoignage sur les violences conjugales et plus généralement le machisme latent de nos sociétés contemporaines. Deux voisines, l’une prostituée ukrainienne désireuse de rentrer au pays (Kurylenko), l’autre israélienne battue par son mari (Ninette Tayeb), décident d’unir leurs forces et de changer de vie, sans pour autour y parvenir. Certes le film aborde un sujet finalement assez peu traité au cinéma, surtout avec autant de violence et de crudité, mais le tout est parasité par l’abondance de fautes de goût dans la mise en scène (musique omniprésente, travellings circulaires indigestes, interprétation sur-jouée de certains seconds rôles masculins), et un scénario qui accumule les rebondissements pas toujours bien sentis. On retiendra tout de même l’admirable interprétation des deux comédiennes principales, qui arrivent par endroits à faire naître de la tension et un relatif suspense.

Slice de Kongkiat Komesiri

L’une des belles découvertes du week-end, sur laquelle nous reviendrons dans un prochain numéro papier (à l’occasion de la sortie du film en DVD au second semestre) à travers un entretien que le réalisateur nous à accordé pendant le Festival. Un polar sanglant, un vrai, comme Beaune en offre finalement assez peu. Kongkiat Komesiri et son scénariste Wisit Sasanatieng (les deux travaillant comme cul et chemise depuis de nombreuses années, sont des monstres sacrés en Thaïlande, où Slice a reçu 14 nominations sur 16 possibles aux « César » du coin !) nous offrent une intrigue hallucinante aux apparences classiques et aux contours politiques (avec en trame de fond la corruption actuellement contestée par les chemises rouges à Bangkok), inspirée de faits divers glauques sensés révéler au grand jour la noirceur de l’âme humaine. À mi-chemin entre Sleepers (pour le thème de l’enfance sacrifiée amenée à se venger) et Seven, Slice raconte donc l’histoire d’un serial-killer qui, au choix :
– découpe ses victimes pour les placer ensuite dans une valise
– émascule des hommes de pouvoir
– opère un carnage dans une maison-close (attention scène d’anthologie, on y reviendra).
La police libère alors un prisonnier qui aurait côtoyé le principal suspect dans son enfance, afin qu’il puisse entre ses souvenirs et l’urgence de la situation, retrouver sa trace le plus vite possible. Slice impressionne à plusieurs égards. C’est avant tout un tour de force visuel, où le cinéaste s’amuse avec la grammaire cinématographique usuelle, jonglant ainsi entre les grands angles, les ralentis, les gros plans, le noir et blanc… sans aucune faute de goût. Bien que parfois gore et insoutenable, la violence du métrage est avant tout graphique, orchestrée d’une main de maître par un petit génie qui signe au passage une séquence époustouflante, LA séquence du festival, celle de la maison-close. Visuellement sidérante, et techniquement aussi aboutie que celle du carnage du premier Kill Bill, ce morceau de bravoure qui intervient au premier tiers du film lance définitivement ce dernier sur de très bons rails. Et comme indiqué un peu plus haut, Slice est aussi un film politique dont les arguments sont magnifiquement dissimulés derrière les ficelles du genre policier. Un grand film !

La Disparition d’Alice Creed de J. Blakeson

Bientôt en salles (sortie annoncée le 30 juin), La Disparition d’Alice Creed est le premier long-métrage de l’anglais J. Blakeson, connu jusque-là pour quelques scénarios (dont celui de The Descent : Part 2). La bonne idée du film réside dans son pitch : deux hommes enlèvent une jeune femme (Alice Creed, jouée par Gemma Arteton, l’autre James Bond girl de Quantum of Solace !) pour demander à son riche père une rançon. Qui sont-ils ? Pourquoi le font-ils ? Pourquoi elle ? À partir de là, cette jolie idée de scénario se délite dans des rebondissements qui se perdent dans un entre-deux entraînant une belle déception. En effet, Blakeson hésite à choisir un camp pour le ton de son film. D’un côté il tente la carte de l’ironie parfaitement british. De l’autre, il s’efforce de rendre crédible et insoutenable cette séquestration. Ni jamais vraiment drôle, ni jamais réellement sérieux, La Disparition d’Alice Creed déçoit très vite par sa tenue de route fébrile, surtout que le duo de kidnappeurs, interprété par deux comédiens intéressants (Martin Compston, révélation du Sweet Sixteen de Ken Loach et aperçu dans Doomsday de Neil Marshall, et Eddie Marsan, véritable gueule du cinéma anglo-saxon, « utilisée » ces dernières années par Scorsese, Mann ou Ritchie) ne se révèle pas toujours à la hauteur lui non plus.

If I Want to Whistle, I Whistle de Florin Serban

En février dernier à Berlin, If I Want to Whistle, I Whistle est reparti avec deux beaux prix, mais pas celui du meilleur comédien pour son interprète principal George Pistereanu. Nul doute cependant qu’à travers le Prix Sang Neuf remis à ce premier film d’un jeune cinéaste roumain, le second jury de Beaune a récompensé ici la prestation sensationnelle de cet acteur. Mais résumer If I Want to Whistle, I Whistle à la performance de Pistereanu est réducteur au regard des belles qualités de ce premier long. Sorte de Un Prophète roumain, ce film nous plonge dans l’intimité d’un détenu qui à quelques jours de sa libération, pète les plombs en apprenant que sa mère souhaite embarquer son petit frère avec elle en Italie, l’éloignant ainsi de l’être qu’il aime le plus au monde. Film sensible, à fleur de peau, et d’une pudeur incroyable, If I Want… a plus à voir avec le conte naturaliste (à l’image des grands films roumains de ces dernières années), qu’avec le polar ou même le film de prison. Et donc il y a cet acteur, capable dans une même scène tournée en plan-séquence, d’aligner les humeurs, passant de la colère à la blague, du craquage à la séduction. Une performance marquante qui suffit à recommander ce film parfois un peu long, mais toujours juste dans son propos et sa mise en scène.

The Killing Room de Jonathan Liebesman

Quatre personnes acceptent d’être les cobayes d’une expérimentation scientifique. Elles vont découvrir peu à peu qu’elles sont en fait les sujets d’un programme gouvernemental classé top secret. Le nouveau film de Jonathan Liebesman restera comme la claque du week-end. Il faut pour cela passer outre le manque d’originalité que consiste cette énième pelloche qui n’aurait jamais existé sans le 11 Septembre 2001, et qui profite comme beaucoup d’autres avant elle, de surfer sur la vague sécuritaire qui sévit depuis de l’autre côté de l’Atlantique. Mais peu importe finalement que The Killing Room ressasse cette idée selon laquelle le gouvernement américain n’est jamais très clair dans sa lutte contre le terrorisme, comme Michael Moore pouvait déjà le dénoncer dans Fahrenheit 9/11. Le plus important est que ce thriller psychologique en huis-clos fonctionne de la première à la dernière seconde : grâce à l’efficacité de sa somptueuse mise en scène, à un scénario qui installe un vrai malaise et une tension palpable dans la salle lors de la projection, et à quelques comédiens fascinants, dont un Peter Stormare qu’on avait pas vu aussi bon depuis très longtemps. Lire aussi à ce sujet, notre « parallèle » avec The Box paru dans VERSUS n° 17.

The Killer Inside Me de Michael Winterbottom

Adaptation du roman de Jim Thompson, The Killer Inside Me (sortie prévue en août dans nos salles) était l’un des films les plus attendus du week-end. Semi-déception cependant au final, tant il semble manquer au film un je-ne-sais-quoi qui pourrait vraiment le faire décoller une fois l’intrigue mise en place. Cette dernière s’attache à Lou Ford, un shérif adjoint (Casey Affleck, très bon) qui possède un tas de problèmes, surtout avec les femmes, qu’il ne peut fréquenter sans en venir aux mains. Dans la petite ville du Texas où il opère, les meurtres s’accumulent et Lou se retrouve des deux côtés de la barrière : enquêteur et suspect. Le film a pour lui une violence morale assez rare pour une production américaine au casting cinq étoiles (Kate Hudson, Jessica Alba, Elias Koteas, Bill Pullman), surtout quand celle-ci décroche vers une violence physique à la limite du supportable (les admirateurs de Jessica Alba auront du mal à ne pas détourner le regard lors du passage à tabac dont elle se retrouve la victime ici). En mode country (moins appliqué toutefois que chez les frères Coen et leur No Country for Old Men), Winterbottom dépeint une Amérique poussiéreuse et intemporelle, entre western et polar, avec conviction mais sans non plus faire preuve d’une grande originalité. Exemple type du film correctement mis en scène pour assurer la satisfaction du spectateur, sans pour autant arriver à faire palpiter ce dernier.

Téhéran de Nader T. Homayoun

Filmé sans le sou et clandestinement dans la capitale iranienne, Téhéran (qui sort ce mercredi) force dans un premier temps le respect par sa dimension néo-réaliste qui rappelle, sur un sujet similaire, Le Voleur de bicyclette de De Sica. Ici, un mendiant se fait voler son bébé et part à sa recherche dans la jungle urbaine. Moins politique qu’un Kiarostami, Homayoun se concentre sur la recherche de l’enfant perdu (dont on apprendra plus tard, sans grande surprise toutefois, qu’il avait été loué pour augmenter le capital « empathie » du mendiant auprès des passants). Le peu de moyen de l’entreprise pose toutefois quelques limites dommageables, dont, entre autres, l’impossibilité de créer une réelle tension et un suspense qui aurait été le bienvenu. Restent cependant l’utilité d’un tel projet qui dresse un portrait sévère et obscur de l’Iran d’aujourd’hui, ainsi que la découverte de comédiens suffisamment convaincus et convaincants pour nous faire passer par instants de belles émotions.

Nous reviendrons également sur ce Festival dans notre prochain numéro, à paraître cet été.

Julien Hairault

La Disparition d’Alice Creed – Bande Annonce

Téhéran – Bande Annonce en VO

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