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Quelques mois seulement après l’adaptation du roman épuré de Cormack McCarthy par John Hillcoat, La Route, les frères Hughes nous proposent leur propre vision du futur apocalyptique de l’Amérique ; un monde assez proche, esthétiquement, de celui où évoluaient « l’homme » et « l’enfant » dénués de noms de La Route : des terres ravagées où, parmi les rares survivants, pullulent les brigands et les cannibales, s’assurant dans la violence un présent éphémère. Et surtout ces routes laissées à l’abandon que les protagonistes doivent suivre jusqu’à un improbable objectif. Parce que, ruinées ou pas, les routes restent le seul vestige matériel du passé, de ce monde qui fut. Routes sur lesquelles les personnages véhiculent un espoir, métaphorique dans le cas du père et du fils (ce fameux « feu » qu’ils portent en eux), concret pour le héros solitaire des frères Hughes : un livre mystérieux.

Affublé du prénom prophétique d’Eli, le marcheur en question, qui a les traits burinés et vieillis de Denzel Washington, ne cherche pas à rejoindre le Sud et son soleil salvateur mais l’Ouest et ses symboles mythologiques. Car Le Livre d’Eli (titre à multiples entrées, selon que l’on adopte un point de vue profane ou sacré) est bourré de symboles et de tropes – que les spectateurs frileux pourront trouver excessivement ostensibles. Au-delà du paradigme purement biblique, autour duquel se construit la trame du récit, tout entière incarnée dans le Livre que porte le protagoniste, les frères Hughes se livrent à une relecture plutôt jouissive des grands mythes américains de la Frontière. En premier lieu celui de la conquête de l’Ouest, dont ils récupèrent, avec une sorte de plaisir enfantin, les codes westerniens : au tiers de l’histoire, Eli met les pieds dans une bourgade mal fréquentée qui ressemble à s’y méprendre à celles des films de Ford ou de Walsh, gérée d’une main de maître par un vieil homme acariâtre (Carnegie, incarné par Gary Oldman) ; lorsqu’il pénètre dans le bar de la cité, les conversations s’arrêtent et les têtes se tournent ; lorsqu’il prend un verre au comptoir – d’eau, cette denrée devenue si rare – les méchants viennent l’enquiquiner ; lorsqu’il tente de quitter ce lieu décadent, Eli est pris dans une impressionnante fusillade de rue.

En outre, au cœur de cet univers défraîchi et désespéré, c’est bien de (re)construire l’humanité qu’il s’agit. Une fois n’est pas coutume, le catastrophisme cinématographique adopte la thèse de la régression sociale : après l’apocalypse, ici à comprendre dans son sens le plus littéral de « révélation » (c’est une lumière vive qui a inondé le monde), l’Homme a descendu plusieurs barreaux de l’échelle du progrès pour en revenir au temps de la domestication de la nature. S’il possède toujours voitures, maisons et armes à feu, son environnement s’est pourtant radicalisé, l’obligeant à réactiver ses instincts profonds. Le chemin résolu vers l’Ouest d’Eli signale ce besoin qu’à l’humanité de perpétuellement rejouer les mêmes enjeux historiques, spécifiquement, ici, ceux de l’évolution sociétale : s’il existe encore un passage allant de l’Est à l’Ouest, si l’on peut reproduire le trajet des anciens cowboys (truands et cannibales jouant ici le rôle des autochtones défendant leur territoire), c’est que l’Homme peut tout aussi bien rejoindre l’ère du progrès. Reste à savoir si, face aux dérives de la technologie, il restera toujours aveugle comme ces damnés (les survivants portent des lunettes de soleil pour se protéger de la vive lumière) ou s’il « verra » comme « voit » Eli.

L’échelle herméneutique se déploie donc ici de tout son long, mais reste une interrogation : faut-il en tirer un sens profond – œcuménique, théologique, mythologique – en regard de l’Amérique actuelle, auquel cas l’on pourra se demander si le prosélytisme du film ne joue pas en sa défaveur, ou les réalisateurs ne cherchent-ils qu’à flatter l’égo de l’analyste forcené, désireux d’extraire de toute image, de tout dialogue un symbole artificiel ? Le débat est ouvert, via un double questionnement parfaitement illustré par l’un des plans terminaux du film, qui voit le livre mystérieux rejoindre une étagère déjà comble : tout comme ce dernier, on considérera, à l’envi, que Le Livre d’Eli trouve sa place précisément où il manquait, ou qu’au contraire il ne fait qu’alourdir une bibliothèque déjà trop pleine de ses semblables.

Eric Nuevo

> Film sorti en salles le 20 janvier 2010

> Lire aussi notre chronique de La Route sur ce blog, et notre dossier « films de survivants » dans VERSUS n° 12, en vente sur le site.



Le Livre d’Eli – Bande-annonce VOSTFR



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