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L’affiche du film porte la mention suivante : « Gainsbourg (vie héroïque), un conte de Joann Sfar ». « Conte » plutôt que « film » donc. Le détail tient finalement plus de l’anecdote que du caprice d’auteur, surtout que Sfar, dessinateur de renom, réalise là son premier long-métrage (avant de sortir en juin l’adaptation animée des cinq tomes du Chat du rabbin), et qu’il semble avoir reçu l’entière confiance de ses producteurs et d’Universal. Mais ce film est bien un conte, celui d’un enfant plus intelligent que la moyenne qui va devenir l’une des figures artistiques les plus reconnues du vingtième siècle. Lucien Ginzburg, enfant juif parisien obligé de fuir l’occupation, sera donc rebaptisé Serge Gainsbourg par les Frères Jacques, célèbres chansonniers de l’après-guerre, hébergé un temps chez Boris Vian (interprété par le chanteur Katerine). Rappeler ces détails, c’est souligner comment le film de Sfar fonctionne, c’est-à-dire par accumulation de rencontres, de gueules, de tubes… Raconter Gainsbourg en privé, tel était donc l’objectif du réalisateur. Le faire au travers d’un défilé de stars peut alors paraître paradoxal, mais cela en dit long de la complexe personnalité d’un personnage dont les apparitions publiques de plus en plus récurrentes en fin de vie masquaient mal un mal-être intérieur et irrémédiablement profond. Où comment un homme entouré du gratin médiatico-culturel peut se retrouver bien plus seul et isolé qu’il n’y paraît.

Pour en revenir au film, très musical et soigné dans sa mise en scène, on retiendra en particulier les incursions oniriques et/ou psychologiques qui émanent du double du personnage, grand pantin articulé qui suit Gainsbourg à la trace tout en commentant tous ses faits et gestes. La première partie, sans doute la plus osée, revient sur la façon dont le mythe se construit peu à peu, déchiré entre ses aspirations de peintre, et la musique qu’il ne considère alors que comme un gagne-pain. Puis vient une heure que rien ne peut arrêter, une heure de film qui avance au gré de la discographie de Gainsbourg, et des rencontres qu’il fait : Boris Vian, Juliette Greco, France Gall, Brigitte Bardot, Jane Birkin, Bambou… Derrière chaque rencontre, il y a une chanson ou presque (La Javanaise avec Greco, Bonnie and Clyde avec Bardot etc.), née lors d’une nuit blanche, ou au détour d’un échange. Gainsbourg (vie héroïque) contentera certainement les fans de Serge, qui mettront enfin des images sur les tournants décisifs de la carrière de leur idole. La chose leur sera d’autant plus facile qu’il est impossible de ne pas être bluffé par les performances des comédiens, Eric Elmosnino en tête dans le rôle titre, ou encore Laetitia Casta dans celui de Bardot.

Reste ce sentiment amer de voir le film défiler mécaniquement, au gré de cet enchaînement de personnages qui forment certes au final une grandiose galerie, mais qui en dit trop peu sur Gainsbourg lui-même. La fin de vie de l’artiste est résumée rapidement entre sa déchéance paternelle et la reprise reggae de La Marseillaise, avec toutes les réactions scandalisées qu’elle a entraînées. Sfar, obligé de faire des coupes dans la vie du chanteur, s’autorise en ouverture du générique de fin, un panneau où il exprime son ambition d’avoir voulu éclairer les parts d’ombre de la vie de Gainsbourg… Si cela ne se voit pas vraiment à l’écran, on ne peut néanmoins pas dire que son film ne constitue pas un vibrant hommage à l’un des derniers monstres sacrés de la culture française. Gainsbourg (vie héroïque) repose toutefois la question du biopic à la française, incapable de s’affranchir de la biographie pour décoller vers un genre cinématographique pur. Si bien que le film de Sfar est finalement plus proche de La Môme que des Mesrine de Richet, qui avait au moins eu le mérite de tirer son diptyque vers le polar. Dépasser le mythe pour en offrir davantage aux spectateurs, telle devrait être l’ambition de ceux qui se lancent dans les biographies filmées…

Julien Hairault

> Sortie en salles le 20 janvier 2010

> Lire aussi notre dossier spécial « biopics » dans VERSUS n° 5 (épuisé mais disponible en PDF sur le site).





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Une réflexion sur “« Gainsbourg (vie héroïque) » de Joann Sfar

  1. J’ai bcp aimé moi…
    Mais j’adore Gainsbourg, il est vrai…
    Le côté « conte » m’a enthousiasmé.
    Mais je conçois que l’aspect un peu « défilé de personnage » gêne… Moi c’est l’épisode Bradot qui m’a vu décroché un peu… Et la fin aussi…
    Mais tout le début, jusqu’à Greco, m’a passionné… 🙂

    C’était le deuxième film d’une journée ciné marathon (Invictus, celui-là donc, et A Serious man…)Une bonne journée ! 😀

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