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Chaque fois qu’une adaptation de roman est portée à l’écran, c’est la levée de boucliers : les fans s’insurgent, décortiquent les moindres détails, crient à la trahison. Force est de constater que suivre le texte initial au pied de la lettre n’est pas toujours gage de navet (Kubrick a pris quelques distances vis-à-vis du texte de Stephen King pour pondre le somptueux Shining)… Aujourd’hui, c’est à La Route de tracer son chemin sur l’autoroute décidément très chargée des adaptations. Tout d’abord, le roman de Cormac McCarthy, l’un des derniers dieux vivants, avec Jim Harrison, de la littérature made in US (Déjà deux de ses romans avaient été adaptés : No Country For Old Men par les Frères Coen et De si jolis chevaux par Billy Bob Thorton) a connu lors de sa sortie un grand succès mérité dans le monde et a notamment raflé le Prix Pultizer en 2007. On imagine la pression qui pesait sur les épaules de John Hillcoat… Et le réalisateur australien, connu pour ses clips d’INXS et pour son western australien The Proposition, scénarisé par le chanteur Nick Cave, s’en tire plutôt bien. Il est vrai qu’il a eu la chance de diriger un casting de premier choix : Viggo Mortensen (le père), Robert Duvall (le vieillard, totalement méconnaissable), Charlize Theron (la femme), Guy Pearce (le vétéran).

Dans cette fable à l’atmosphère post-apocalytique, notre bonne vieille Terre ressemble plus à un champ de ruines qu’à un jardin d’Eden, sans que l’on sache ce qu’il est advenu (une guerre d’envergure mondiale à la sauce nucléaire a éclaté ? une météorite a percuté la Terre ? une attaque extra-terrestre a eu lieu ?). Plus de végétation, plus de nourriture, juste des âmes errantes au milieu d’un monde en gris cendré qui cherchent simplement à survivre (le film est un peu moins sombre que le bouquin, à déconseiller aux dépressifs qui seraient tentés de s’en tirer une dans le ciboulot après la lecture de La Route). Et notamment, un homme et son fils qui poussent un caddie, rempli de loques, de boîtes de conserves ragoûtantes, de couvertures crades. Ils sont sur une route et cherchent juste à gagner la mer pour voir si un bateau ne peut pas les emmener ailleurs. Loin de ce monde perdu dans la barbarie. Bien sûr, c’est un véritable chemin de croix qui les attend. L’homme et l’enfant rencontrent des êtres singuliers : un vieillard, une bande de pillards madmaxienne, une famille classique (un homme, une femme, un garçon, une fille et un chien – il ne manque plus que le monospace !). Dans ce parcours initiatique, il transmet à sa progéniture des valeurs immuables (le courage, la méfiance, la connaissance) qui lui serviront plus tard et qu’il transmettra à son tour, tel est le cycle de la vie. Le père est d’ailleurs la seule famille qui lui reste. La femme (et donc la mère de l’enfant) est présente par des flashbacks traités sans dialogue, sans narration (des rêves éveillés quand la vie sur terre était belle, aux premières années de leur mariage façon super 8). Ces images idylliques maintiennent le père en vie et le rattachent à un espoir vain : faire découvrir à son enfant le monde tel qu’il était avant, et espérer qu’un jour, il puisse avoir la joie de le connaître.

La force de cette histoire est qu’elle parle à tout le monde : les protagonistes n’ont pas de patronyme (ils ont tout perdu, leurs illusions, leur âme) et s’appellent simplement l’homme, la femme, l’enfant, le vieillard, ainsi chacun peut se projeter à vau-l’eau, devenir l’un d’entre eux si l’avenir de la Terre tournait mal. Nous pourrions être des SDF en haillons, l’œil hagard et chapardant dans les maisons abandonnées. L’homme et l’enfant nous donnent une leçon de vie sur notre société de consommation qui nous a fait perdre la valeur des choses simples. Ici, prendre une douche est vécue comme un bonheur intense, découvrir un stock de boîtes de conserve et les manger prend la saveur d’un festin de Noël, vêtir des vêtements propres et trop grands est un bonheur intense. À l’approche des fêtes de fin d’année où l’excès et l’abondance sont monnaie courante, cela nous laisse quelque peu songeur… Tirons pour finir un grand coup de chapeau aux producteurs qui ont eu le courage de sortir un film pareil par les temps qui courent. En cette période de crise, les gens ont plus envie de payer pour une comédie à s’en tordre le ventre que de voir une fiction pessimiste. Nick Wechlser, producteur de La Route, ne manque pas de rappeler que « le livre était si sombre et si austère que tous les studios ont perdu du temps à se demander si le livre pouvait être adapté sous forme de film ». Saluons donc le courage des producteurs de cette trempe qui ne se laissent pas happer par les sirènes de la facilité…

Nicolas Domenech

> Film sorti en salles le 2 décembre 2009

> Lire aussi notre dossier « Films de survivant(s) » dans VERSUS n° 12.





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Une réflexion sur “« La Route » de John Hillcoat

  1. Pingback: “The Proposition” de John Hillcoat : avec du retard, mais tellement barbare «

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