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Dans quelques années (quelques mois, même), il se pourrait bien que Le Monde (presque) perdu de Brad Silberling (Casper, c’était lui ; un talent technique certain, donc, reconnaissons-le…) fasse partie de nos films honteux tant aimés. Pour le moment, et sans crier au nanar ni à la daube friquée (ce qu’il n’est assurément pas), l’on se contentera de regretter l’équilibre instable dont fait preuve ce métrage sans doute exploité en tant que sortie technique en attendant de trouver son public en DVD.
C’est qu’ici, deux écoles se marient sans être vraiment compatibles : celle de la « nouvelle génération » comique américaine (Will Ferrell fait son numéro et ça marche, soutenu par la prestation de Danny McBride en cul-terreux / macho man de choc), et celle du blockbuster anonyme sans personnalité stylistique mais à l’efficacité et à l’impact éprouvés et reconnus. Plus qu’au divorce ou aux scènes de ménage, ce mariage de déraison (étrange choix que celui de ce réalisateur, sans doute motivé par la maîtrise des effets spéciaux et des contingences de production de séquences spectaculaires) conduit au statu-quo fragile des deux genres, comédie burlesque et fantastique pur alternant leur domination sur le récit, sans que l’un ne marche sur les plates-bandes de l’autre. Le Monde (presque) perdu raconte le périple dans un univers parallèle qu’entame par mégarde le paléontologiste fantaisiste Rick Marshall, accompagné d’une étudiante admirative de ses travaux sur l’espace-temps (la britannique Anna Friel, bien mimi il faut le dire), et d’un péquenaud prénommé Will (McBride, donc, qui en fait des tonnes mais reste très hilarant). Dans ce que l’on peut définir comme un mélange de préhistoire, de terre post-apocalyptique et de « décharge du réel », Marshall et ses acolytes, auquel se joint un acteur déguisé en peluche de singe, non pardon, un primate du nom de Chaka (c’est voulu pour le costume, on est dans une comédie ; mais il est vrai que comparé aux soins apportés aux autres créatures, ce détail jure un peu), se confrontent à un T-Rex ronchon et rancunier (gag énorme du « cerveau pas plus gros qu’une noix »), ainsi qu’à des bestioles en tout genre (la piqûre de moustique, hallucinante aussi) et surtout une tribu d’extraterrestres aux yeux globuleux sous l’emprise d’Enik, un gourou-méchant (« toujours se méfier d’un type en tunique » dit Will / McBride) qui maîtrise la technologie capable de les renvoyer dans le monde réel.

Dire que le film constitue un fourre-tout relève de l’euphémisme. Pour un T-Rex d’un réalisme digne des plus grosses productions fantastiques des dernières années (un classique désormais du cahier des charges des techniciens des effets spéciaux numériques), il faut se fader un chaka primate grotesque, échappé d’un mauvais bal costumé période Benny Hill (volontaire, oui, mais dans un registre potache qui nuit à l’homogénéité formelle, visuelle, de ce monde inconnu). Pour quelques scènes généreuses en figurants et créatures, il faut subir une bonne partie du film cadrée serrée, qui ne convoque à l’écran que quatre acteurs, cinq si l’on compte le présentateur télé du prologue et de l’épilogue, dans des décors réduits au strict minimum, comme si la totalité de l’argent avait été investie dans le dino irréprochable, Enik et ses affreux (kistch mais cool) ou quelque insecte géant passant furtivement dans le champ. Rythmé d’une étrange façon (on finit par se laisser porter tout en trouvant le temps long selon une succession de sketches et de péripéties physiques plus enlevées), Le Monde (presque) perdu manque d’implication dans l’écriture par rapport à son sujet fantastique pour vraiment emporter l’intérêt spectaculaire ; la partie reptilienne du cerveau se plie alors à la volonté d’une pellicule voulue comme parodique (d’où Enik et autres débordements graphiques) où le T-Rex et les enjeux d’un monde hostile n’ont plus vraiment leur place ou en tout cas leur crédit diégétique.

Il était possible de rebondir sur le rapport entre mythe et réalité tout en rendant hommage aux vieux films de science-fiction et aux séries B voire Z d’antan (hommage que suggèrent ces troupes d’extraterrestres à écailles rappelant par exemple Le Continent des hommes poissons). Là où Galaxy Quest (Dean Parisot) transformait le faux en vrai pour ses héros et jouait de ce décalage pour divertir tout en restant trépidant, Le Monde (presque) perdu sert principalement de véhicule discursif aux blagues de Ferrell et McBride, souvent excellentes bien que débiles mais ça n’est pas la question (ce monolithe à vibrations sonores sur lequel ils s’appuient pour reprendre en chœur le Do You Believe In Life After Love ? de Cher, sans doute l’un des meilleurs moments du film). Et le fantastique dans tout ça ? Il reste une toile de fond, un genre dont n’ont pas besoin les interprètes pour nous faire rire, un univers dont la cohérence nous échappe, parce qu’elle est définie d’une main raide par un réalisateur capable dans ce domaine mais peu porté sur la gaudriole, et d’une autre, détendue, par une équipe d’auteurs/interprètes venus là pour déconner à pleins tubes. Il y a bien quelque chose de perdu dans cette entreprise casse-gueule mais roborative à la loufoquerie presque culottée (malgré une fin étriquée une fois de plus) ; quelque chose que l’on retrouvera sans doute en DVD et dans des conditions de visionnage moins exigeantes une fois aussi que le ratage du mélange des genres aura été avalé pour de bon.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles le 26 août 2009




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