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J.J. Abrams se serait-il reconverti en sauveur de franchises? On pourrait le croire, après qu’il ait profondément modifié l’impact des séries télévisées « à l’américaine » avec « Lost » et « Alias », avant de reprendre à son compte la série des « Mission : Impossible » au cinéma. Son travail sur « Star Trek » procède du même syncrétisme : goût pour le matériau d’origine, double ambition narrative et esthétique, ainsi qu’une habile façon de jongler entre l’attente d’une tripotée de fans prêts à manifester leur mécontentement si l’on écorche le moindre nom de petite souris et cette part non négligeable du public qui aura surtout le souci de voir un bon film sans avoir à consulter au préalable d’Encyclopedia Universalis Trekkie. Pour répondre à cet impératif, il faut au créateur une savante dose de cohérence et de respect, un courage de tous les diables et, condition sine qua none, une très, très bonne idée de départ. Cette idée fut formulée par Abrams lui-même aux premiers temps du projet : « Il y a eu dix longs-métrages [tirés de « Star Trek »], mais c’est la première fois qu’un film aborde les origines de l’histoire que Gene Roddenberry a créée en 1966 ».

Abrams choisit donc de revenir en arrière pour relater la genèse d’une histoire que tout le monde (ou presque) connaît par coeur, celle des membres d’équipage du vaisseau d’exploration spatiale le plus connu du Cosmos cinématographique, l’U.S.S. Enterprise, exercice qui consiste à relier entre eux les points épars d’une mythologie déjà bien établie. Ce projet rappelle forcément celui, raté, de George Lucas avec la première trilogie « Star Wars ». Et si la comparaison n’est sans doute pas légitime, Abrams n’étant pas Gene Roddenberry, l’histoire des images n’est autre chose qu’un immense puzzle dont les pièces éparpillées parviennent parfois à trouver leur place et il est évident que celles de « Star Trek », sous l’égide du cinéaste surdoué, se sont agréablement emboîtées. Certes, la figure ainsi obtenue n’est pas exempte de défauts; mais personne, depuis Robert Wise et le métaphysique premier « Star Trek », n’était parvenu à recréer un tel exploit, pas même le comédien-réalisateur-scénariste Leonard Nimoy, infatigable Spock de la série originale, qui reprit le flambeau à plusieurs reprises pour signer quelques épisodes de la saga sur grand écran (parmi les moins ratés), et qui revient ici en guise d’hommage.

Il y a, indéniablement, un plaisir de cinéphile et de téléphage à retrouver, sur grand écran, des héros devenus légendaires. Les noms de James T. Kirk, Spock, Sulu, McCoy résonnent aux oreilles d’une génération d’amateurs comme les cloches dominicales à celles des fidèles, signe que la messe sera bientôt dite. Totalement dépendant de sa propre genèse cinéphile, un tel film est d’abord un appel puissant, un phare à la lumière particulièrement attirante pour les amateurs du modèle original ou, plus généralement, de science-fiction. Ce n’est qu’après coup qu’on le rend à sa dimension de création cinématographique, avec tout ce que cela implique de questionnements sur les personnages, le scénario, le contexte, le sens. Le sens? N’est-il pas toujours le même depuis des décennies? C’est à croire que l’humanité ne change pas, et que nous aurons à jamais des désirs identiques : explorer l’espace intersidéral, croiser la route de formes de vie inédites et passionnantes, s’aventurer au-delà de l’imagination. Un rêve d’enfant (pour le critique, pour le fan) et d’enfants (pour tous les êtres humains). Assister au décollage de l’Enterprise, devenir le témoin des actes courageux d’un équipage hétéroclite, craindre l’apparition attendue d’une race extraterrestre belliqueuse et sans scrupules… Tout cela suffirait presque à donner à « Star Trek » sa justification complète. Mais le film possède d’autres qualités.

L’essentiel du pari, dans un film comme celui-ci, réside dans la capacité des créateurs et des techniciens à représenter un univers crédible et potentiellement réaliste, au coeur duquel les savoureux délires technologiques (machineries spatiales démesurées, distorsions de l’espace-temps, téléportations) et linguistiques (« Armez les phasers » ou « Passez en vitesse de distorsion » font désormais partie intégrante du langage populaire) ne rentrent pas en contradiction avec l’établissement d’un contexte identifiable, qui se manifeste par des planètes, des constructions et des formes de vie immédiatement acceptables, et avec l’évolution de protagonistes, humains ou non, avec lesquels le spectateur doit faire corps. En d’autres termes, il doit exister une parfaite adéquation entre l’esthétique futuriste, très éloignée de nos préoccupations, et des enjeux reconnaissables, qui nous offrent d’éprouver danger et joie. Peu importe donc que Spock ait des oreilles pointues, du moment que le personnage parvient à exister physiquement pour le film et pour nous. En cela, le pari est parfaitement réussi, notamment grâce aux séquences d’ouverture qui imposent les personnages dès leur jeune âge, et installent le parallélisme entre un Kirk inexpérimenté et son futur capitaine en second, l’inexpressif vulcain Spock.

Abrams use de tous les artifices d’une mise en scène chiadée et parfaitement maîtrisée. On retrouve ici les tics visuels de « Mission : Impossible 3 », particulièrement dans l’utilisation très physique des jeux de lumière et dans des cadrages qui s’efforcent de rendre les corps et objets palpables. Un soin singulier a été apporté aux décors, à l’architecture, au design des vaisseaux spatiaux, aux costumes. Le tout au service d’un scénario sibyllin à souhait, explorant le thème consacré de la multitude des couches d’espace et de temps (thème cher à la série « Star Trek »), perclus d’incohérences narratives parfois grossières mais peu gênantes ; d’autant qu’Abrams sait parfaitement se faire excuser ces quelques facilités en proposant des guest stars savoureuses (dont Eric Bana, méconnaissable en méchant Romulien) et en multipliant les clins d’œil à la série originale. Et quand le générique de fin apparaît, illustré par les notes emblématiques de la partition de l’époque, on ne peut s’empêcher d’afficher un large sourire béat d’admiration. Plus qu’un grand film, « Star Trek » est d’abord une réussite de cœur. Et aucun défaut ne peut rivaliser avec cela.

Eric Nuevo

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2 réflexions sur “Star Trek par J.J. Abrams

  1. Visuellement parlant, c’est un très bon film, qui a su allier l’originalité de la série initiale et une vision des plus moderne. Un film à revoir.

  2. Hum, bonne critique mais le film en lui-même m’a plutôt laissé un goût douteux dans la bouche. Je ne suis pas un fan de cet univers, je le connais très peu même, et j’étais curieux de voir le traitement d’Abrams. Un réal pas spécialement attaché non plus à la création de Roddenberry,comme il l’a déclaré. Forcément, il y a trahison sur le matériau originel, outrant les trekkies pur et dur. Mais ce travail d’adaptation a du plomb dans l’aile dès lors que Abrams tente de relier Star Trek a son propre univers créatif puisque nous voyons réapparaître cette boule de matière rouge au centre des révélations de sa série Alias (bien qu’ici elle acquiert la propriété de former des trous noirs) ou l’utilisation des voyages dans le temps qui structurent Lost. Cependant, il livre un film agréable à suivre, c’est déjà ça, malgré des incohérences et des raccourcis narratifs. Mais un film qui a moins à voir avec la philosophie prônée par Star Trek qu’avec un blockbuster basique de S.F pétaradant. Certes, il y a de nombreuses références mais le plus gênant est de voir le traitement du génocide de 6 milliards de vulcain qui suscite peu d’émotions parmi les humains et un trop plein pour Spock. Antagonisme pulsionnel intéressant d’ailleurs entre les cadets Kirk et Spock mais ce dernier voit sa singularité vulcaine s’effilocher pour laisser place à un humain jouant un vulcain.
    Et puis les nombreuses coïncidences et rencontres entre les futurs membres de l’équipage historique de l’U.S.S Enterprise confère une étrange impression que l’univers mis en scène est relativement peu étendu puisque quoi qu’il arrive cela impliquera ces héros en devenir. On voit là le système Abrams à l’oeuvre qui passe mieux au sein d’une série que condensé en 2 heures. Mais ce qui me choque profondément est la dernière séquence lorsque Kirk se veut magnanime et propose à Néro de le sauver. Ce qui irrite Spock. Néro refuse d’être secouru et là, alors qu’un trou noir va sceller le destin du vaisseau romulien, Kirk ordonne de faire feu à pleine puissance ! Un revirement indécent qui valide finalement la loi du talion comme politique. Il me semble que Star Trek prône le contraire non, à la base ? Sans parler qu’il enlève ainsi la possibilité de traduire en justice les responsables du génocide vulcain. Mais après tout, que pèse la mort de milliards d’être vivants dans la balance de la justice quand on peut satisfaire un sentiment légitime de vengeance. On peut dire que la construction politique de Starfleet repose sur des bases plutôt fragiles pour qu’un cadet impétueux soit ovationné et récompensé pour cette action hautement humaniste et représentative de la fédération, s’il en est.
    Mais bon, après tout on s’en fout. C’est un reboot, il faut faire du neuf avec des vieux, faut que ça bouge. Mais la nouvelle ligne temporelle créée par Néro, bien pratique pour expliquer les facilités prises avec l’univers original peut-elle tout excuser ?

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