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Vu tout récemment avec enthousiasme : l’intriguant et très élégant Morse, long-métrage fantastique suédois adapté d’un best-seller local (mondial nous dit le dossier de presse ; mais les dossiers de presse sont très, très flatteurs).
L’histoire prend place dans une banlieue de Stockholm de l’année 1982.
Un garçon de 12 ans prénommé Oskar et maltraité par ses camarades, voit débarquer dans sa vie (et sur son pallier) une voisine un peu étrange que l’on ne tardera pas à se représenter comme une vampire. Entre eux va se nouer une relation particulière, entre émois du corps préadolescent, violence des rapports au monde extérieur, rejet de l’intrusion adulte…

Partant d’un contexte social un peu dur, de relations humaines glaciales (le paysage enneigé et blanchi n’arrange rien mais permet de magnifiques cadrages), le film d’Alfredson abandonne très vite le symbolisme auquel il aurait pu se cantonner, pour traiter frontalement mais avec une maîtrise incroyable du medium cinématographique, les tenants et aboutissants (y compris horrifiques) de ses personnages, intrigue et enjeu. Il y a des scènes très gore même si courtes et furtives, et le mélange suggestion / monstration directe dans une globalité contemplative mais captivante (le film est peut-être un peu long c’est vrai), crée des ruptures de ton saisissantes, qui prennent au cœur ou aux tripes, au choix. Dès le début nous sommes confrontés à une histoire de sang ; ce fluide vital domine ensuite tout le film, qui explore avec beaucoup de beauté et de pudeur les thèmes tels que la découverte du corps de l’autre et le sentiment amoureux de l’enfance.

Mais l’aspect social, disais-je, n’est pas en reste ; cette banlieue de Stockholm des années 80, filmée sous la neige et le froid, bien que cinégénique n’a rien d’une vision idyllique immaculée. On assimile souvent les peuples nordiques, scandinaves, à des individus sinon calmes, au moins pacifiques ; ici la jeunesse se montre d’une cruauté insoupçonnée (châtiments corporels à tout-va entre les gamins de 12 ans), la délinquance est camouflée derrière la « bonne figure » sociale (des fils de classe moyenne ou de prolétaires propres sur eux qui n’en terrorisent pas moins leurs semblables à l’école ou ailleurs). La fin, particulièrement tendue (scène de représailles où le grand frère – quel salaud ! – d’un gamin que le héros excédé a fini par rosser, s’attaque à Oskar avec un couteau), fait montre d’une violence psychologique éprouvante, tout en restant inscrite dans un prisme fictionnel passionnant. Une explosion de gore vient clore cet épisode que l’on peut résumer à un « bain de sang ».
Avant un final très poétique, affectif, chargé de l’espoir propre à l’enfance.

Morse est assez intéressant, comme le cinéma scandinave actuel dans son ensemble, doté d’une énergie incroyable et faisant preuve d’un talent graphique exceptionnel (montage, cadrage, motifs, tout est absolument travaillé ; les scandinaves sont assurément les meilleurs formalistes d’Europe, même si, en cinéma de genre, le bouillonnement démonstratif des latins, Espagne et Italie, les talonnent de très près). Ce n’est pas pour rien que ces gens-là excellent en design…

Le mythe du vampire est en plus ici réinventé avec beaucoup de fraîcheur et de dynamisme. Et l’approche horrifique mais avec ce décalage propre aux cinématographies nordiques, donne à voir de curieuses scènes très inquiétantes, entre les sursauts « sauvages » d’Eli (l’ado « vampire »), les attaques des chats hostiles à toute présence surnaturelle, la contamination d’une femme mordue dans la rue, et l’apathie générale des adultes (sauf la mère d’Oskar), tous anesthésiés par leur vie sociale étriquée, tous victimes d’une autre forme de vampirisation, celle de l’aliénation par le travail, l’absence de perspectives enthousiasmantes (horizon constamment bouché par les ténèbres ou la neige) et la rigueur du climat.

Une réussite, même si traînant en longueur, et qui prouve après par exemple Norway of life, que les scandinaves (même si Norvégiens et Suédois n’opèrent pas de la même façon) SAVENT faire du cinéma de genre donc populaire, empreint de constat social et de caractérisation réflexive.

À noter que le film a obtenu de nombreux prix dans les festivals, dont le prix du Meilleur film européen à Neûchatel.
Il ne serait pas étonnant qu’il figure sur la liste des sélectionnés à Gérardmer en janvier prochain (à vérifier très vite !).

Stéphane Ledien

Complément à ce 1er avis :

Plastiquement et esthétiquement bluffant. L’inventivité, la qualité de la photographie et le soin apporté aux cadres/plans/mise en scène impressionnent. Un vrai plaisir pour les yeux, tant le réal utilise toute la palette des possibles (profondeur avec des personnages au premier/arrière plan ; gestion de l’espace assez hallucinante par moments : les déplacements des protagonistes dans la maison, sans que sa caméra bouge, déplacements de caméra millimétrés …).

Et un vrai regard de cinéaste, qui utilise sa mise en scène pour illustrer son propos : cette découverte progressive des corps via la caméra qui se déplace sur les corps des personnages principaux (leurs mains surtout, leur visage, …) et la découverte de l’autre (les visages des personnages qui se croisent, se cherchent, que ce soit en champs/contre-champs ou dans un même plan). Une soif de connaître autrui, jusqu’à le vider de sa substance ? (d’où la référence au vampirisme).
Et qui passe aussi par la nécessité de pouvoir communiquer : si au début la « vampire » Eli refuse tout dialogue avec Oskar (elle ne veut pas qu’il soit dehors le soir quand elle sort) elle va petit à petit s’accommoder de sa présence, et apprendre à l’apprécier. À noter que cette communication passe entre autre par le code du morse (d’où le titre) utilisé pour communiquer à travers les murs, et à travers une valise (dans la scène finale; un bien drôle de cercueil ambulant, après celui original de la baignoire recouverte de draps/couvertures, dans l’appartement d’Eli).

Une thématique assez proche d’un autre film qui se réappropriait déjà un mythe du fantastique, Ginger Snaps et le loup-garou, même si les deux films n’ont rien à voir d’un point de vue formel (un papier « parallèle » aurait été intéressant dans nos colonnes si Ginger Snaps n’avait pas été si ancien).

Petit problème de rythme par endroits, oui, mais rien de rédhibitoire. Car on ne s’ennuie jamais, malgré la volonté de mettre en place un récit contemplatif, qui cherche, en plus de nous éblouir par l’image, à nous transporter dans cet univers si particulier (mais jamais « exotique ». On est très loin du « film carte postale »).

Il est vrai que les ruptures de ton (l’intrusion du fantastique/surnaturel ou de l’horreur) peuvent décontenancer, les premières du moins. Mais c’est au final assez agréable d’être mis mal à l’aise par un film ! Les scènes gore sont imprévisibles, ce qui rend la structure narrative explosive voire chaotique. On est bousculé dans nos habitudes de cinéphiles. Et c’est tant mieux !

> Sortie le 04 février 2009.

Fabien Le Duigou

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