Home

Basé sur le légendaire comics créé par Will Eisner, maître à penser et ami (tardif) de Frank Miller, The Spirit suscitait une grande attente en même temps qu’une peur indicible, chez les fans du dessinateur (enfin de ces deux immenses dessinateurs) comme chez tout spectateur amateur de spectacle visuel roboratif. Projection tapis-rouge ce mardi 9 décembre à 18h45 au Gaumont Élysées… Enrober la séance de médiatisation ne conférait en rien des qualités supplémentaires au film ; qualités que l’on peut à juste titre minorer s’agissant de la narration, de l’histoire, et que l’on louera en revanche volontiers en ce qui concerne l’aspect plastique du film (à quelques réserves près). En fait, disons-le tout de go : The Spirit est un film « beau » (les guillemets ont leur importance), à défaut d’être un bon film. La formule est un peu courte mais elle a le mérite de résumer l’esprit du métrage, une pellicule à certains égards expérimentale et au graphisme fascinant (pour qui aime l’esthétique très marquée de Miller en tout cas : clairs-obscurs radicaux, violence brut des décors et des personnages, stylisation à l’extrême des figures et des situations…). Est-ce un film pur ? Un animé matiné de live ou l’inverse ? Un objet visuel inclassable ? Une bande déchirée ? Un peu de tout à la fois, mais « un peu de » n’a jamais suffi à faire « beaucoup de ».

Pour mémoire, et si l’on considère que la fidélité au matériau d’origine est un gage de qualité cinématographique (ça reste à prouver), le comic-book d’Eisner ne donnait pas dans l’iconisation glamour ni même le polar sombre taillé au crayon sans concession. Dans ses cases dessinées, le Spirit s’affirmait comme un justicier un brin maladroit bien que très séducteur, indestructible ou presque considérant les coups qu’il recevait en permanence sans en être trop affecté (une jambe cassée par-ci, un évanouissement par-là mais rien de mortel) ; la tonalité de l’ensemble louchait sur le gagesque / burlesque franc du collier (héritage des comics-strips, une histoire bouclée en quelques pages), tout en parodiant et magnifiant l’héroïsme des grands films noirs qu’Eisner avait intégré comme influence majeure sans chercher à le réinterpréter au premier degré. Plus comique que comics le film The Spirit s’efforce lui aussi de l’être, ceci à travers un scénario abracadabrantesque (© Jacques Chirac) qui, s’il rend effectivement hommage à l’esprit de son créateur, cadre mal avec l’imagerie développée par Miller à l’écran.

Difficile de se laisser happer par une histoire à prendre au second degré mais assénée avec un sérieux inébranlable dans son esthétique. Le scénario bordélique ne captive guère et charge la barque question loufoquerie et bizarrerie ; ces éléments très épars et hétérogènes renvoient certes au ton initial de la BD, mais s’entrechoquent avec le traitement effectivement très iconique – donc assez sérieux – de l’ensemble. Pendant 1h48, le Spirit (incarné avec brio par un Gabriel Macht inspiré et héroïque à souhait, c’est vrai), poursuit donc devant la caméra (et surtout des écrans verts ou noirs recouverts d’images et de décors numériques ensuite), le super méchant Octopus (Samuel L. Jackson, très sympa, ok, mais qui en fait des tonnes, ne nous racontons pas d’histoires !), et son assistante sexy Silken Floss (Scarlett Johansson), qui rêvent juste de détruire la ville et s’adonnent à d’« horribles » (au sens très série Z) manipulations génétiques. En parallèle, le Spirit fait aussi la cour à d’autres femmes, surtout celle qu’il aimait lorsqu’il était flic autrefois : Ellen Dolan, la fille du commissaire ; enfin, notre héros court également après le mystère de ses origines (pouvoirs / résurrection après sa mort en tant que flic) et une ex devenue voleuse de diamants, Sand Saref (Eva Mendès). À part ça ? Eh bien, Miller enchaîne des scènes de confrontation physique très outrancières mais réjouissantes, irréalistes au possible mais lisibles, divertissantes, presque archétypales (que demande le peuple ?), suivies hélas de séquences qui se veulent drôles et enlevées mais en réalité molles, distendues, volontairement caricaturales – incongrues dans un univers graphique aussi pur et dur (un chat se liquéfie dans un lavabo et il ne reste que ses yeux : drôle ?). Ce décalage devrait engendrer une œuvre attachante, mais il en résulte surtout une hybridation parfois repoussante (comme ce mélange de rétro et de moderne : vielles berlines / téléphones portables… quel intérêt ?), parfois ennuyeuse, souvent décevante.

À l’instar du mélange visuel lui-même (prises de vue réelles, décors virtuels ; la palette graphique agit d’ailleurs par endroits comme la petite goutte faisant déborder le vase numérique), The Spirit combine deux esprits compatibles mais asynchrones, celui de Miller et celui d’Eisner. À défaut de passionner par son intrigue qui n’en est pas une, The Spirit flatte (très souvent) l’œil (à tel point qu’on aimerait voir et revoir encore certaines séquences), tandis qu’il agace l’esprit ou l’ennuie.

C’est inégal, sans doute un peu surfait ; que l’on accroche ou pas à l’esthétique (votre serviteur accroche), c’est du film noir animé fantasmé, qui pourrait génialement coïncider avec une narration à la Raymond Chandler (intention initiale de Miller d’ailleurs, mais que le réalisateur a abandonnée sachant que le comics n’était pas sombre mais plutôt ludique, comique…) mais qui commet l’erreur de désamorcer par ses situations et dialogues bouffons, la dramaturgie monolithique imposée par le traitement visuel. Autant Sin City se surestimait constamment (paresse typiquement « rodriguezienne » corrigée par l’excellent Planète Terreur), autant ce Spirit n’ose pas assez affermir sa position, sortir de la farce qu’il tient à tout prix à cultiver. Un film « événement » qui aurait pu contenter tous les révêurs et idéalistes en quête du film noir moderne parfaitement dessiné mais… qui déçoit, forcément, pire : qui pourrait irriter gravement. Reste le travail iconographique, inventif, créatif, fascinant… mais Miller est définitivement plus un directeur artistique et un créateur visuel exceptionnel qu’un vrai cinéaste.

> Sortie le 31 décembre 2008.

Stéphane Ledien

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s