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Quid des droits de l’homme dans la politique étrangère française ?

Ce lundi 10 décembre, le colonel Kadhafi, « guide » du gouvernement libyen, sera l’invité de la France durant cinq jours, ce qui n’avait plus été le cas depuis les années soixante-dix. Toutes les têtes pensantes de l’Hexagone, depuis les hauts fonctionnaires jusqu’aux dirigeants des grandes entreprises, espèrent profiter de ce séjour du leader libyen pour lui faire signer moult contrats, en particulier dans des affaires d’armement. C’est bien, mais qu’en pense le peuple ? Comment les Français perçoivent-ils la présence, sur leur sol, d’un homme politique qui est, avant tout, une menace pour les droits de l’homme ?

Invité vendredi 7 décembre de Jean-Michel Apathie sur RTL, à 8h50, le philosophe Bernard-Henri Lévy exprimait tout haut son regret de voir Mouammar Kadhafi poser le pied sur nos terres libres. « Dans le pays des droits de l’homme, il y a là quelque chose qui ne passe pas. (…) On n’invite pas en visite d’Etat un grand terroriste et un preneur d’otages international comme Kadhafi. » Car il s’agit bien là d’une visite d’Etat officielle, une rencontre au sommet, entre le président français, M. Sarkozy, et le leader d’un pays qui est resté longtemps en tête de liste des Etats voyous ; et, comble du comble, il était question, durant un moment, que le colonel Kadhafi se rende au village de Colombey-les-deux-Eglises pour se recueillir sur la tombe du général De Gaulle – visite finalement annulée en avance par les autorités compétentes, qui auront considéré, sans doute, qu’on ne plaisante pas avec un tel symbole.

Car que reproche-t-on, exactement, au colonel Kadhafi ? D’abord, de régner d’une main de maître sur la Libye, pays où les droits de l’homme restent une notion un peu floue. Ensuite, d’avoir pendant longtemps financé et soutenu le terrorisme ; on se souvient particulièrement de l’attentat contre le DC10 d’UTA, qui fit 170 morts en 1989, et pour lequel six hauts responsables libyens font toujours l’objet de mandats internationaux, ayant été condamnés par contumace par notre justice (Le Monde daté du 9/12). Rappelons, pour information, que Kadhafi a récemment déclaré que le terrorisme était la seule arme des pauvres, et qu’en cela elle était donc juste – on imagine volontiers vers quelles extrémités une telle idéologie peut mener. Enfin, d’avoir manipulé opinions et gouvernements européens dans l’affaire de la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien, sorties de leurs prisons libyennes cet été après les négociations accélérées par Cécilia Sarkozy. Le fils du colonel, Saïd, avait déclaré, quelques semaines plus tard, que son père était bien au fait de l’innocence des infirmières et du médecin et qu’il avait profité de leur position pour négocier avec l’Europe – négocier quoi ? Probablement son retour sur la scène internationale, gonflé d’une nouvelle légitimité.

Il est dommage que les nécessités de la realpolitik, que personne en France n’ignore, ne permette pas à M. Sarkozy d’envoyer paître le Guide libyen. Il est regrettable que la pression financière, en particulier celle des entreprises françaises de technologie militaire – il est question de vendre à la Libye plusieurs avions Rafale – dirige consciemment la diplomatie hexagonale vers le compromis, plutôt que vers l’engagement à l’égard des droits de l’homme. Car, quels que soient les changements vertueux affirmés par Kadhafi, l’homme fort du gouvernement libyen reste un adversaire des libertés individuelles, un ennemi de la pensée libre, et le pourfendeur des mauvaises mœurs. Qu’un homme comme lui puisse avoir accès à notre technologie nucléaire, même civil, représente sans doute un danger pour cette France qui l’accueille à bras ouverts – car qu’en fera-t-il exactement ?

Et, si la Libye aimait tant les Français et l’Europe, aurait-elle modifié récemment ses conditions d’entrée sur son territoire ? Désormais, pour vous rendre en Libye, il vous faudra produire une traduction officielle de votre passeport, en arabe ; dernièrement, quelques deux cents touristes Français débarqués à Tripoli ont dû faire demi-tour car ils étaient incapables de présenter une telle pièce. L’amour de l’Europe explique-t-il qu’on repousse violemment à la porte les visiteurs étrangers ?

Mauvais signal de la diplomatie, ce séjour du colonel Kadhafi n’augure pas d’une bonne place à l’avenir pour les droits de l’homme dans la politique étrangère française. M. Sarkozy avait pourtant parsemé sa campagne présidentielle d’évocations musclées aux politiques des Etats voyous, en particulier à la violente répression du président Russe en Tchétchénie et à une liberté de la presse atrophiée en Chine. Mais les réalités du pouvoir sont tout autres : M. Sarkozy a donc soigneusement évité les sujets qui fâchent durant sa visite dans l’Empire du Milieu, ne poussant son homologue chinois qu’à assouplir les conditions de présence des journalistes étrangers sur son sol, tout en lui affirmant, d’un autre côté, son soutien à une « Chine unie » (sic) ; et il a récemment pris la peine de téléphoner à Vladimir Poutine pour le féliciter de son succès (attendu) aux dernières législatives, où le parti du pouvoir, Russie Unie, a largement remporté la victoire. Peu de leaders – à part le chef du gouvernement iranien – avaient consenti à congratuler M. Poutine avec autant de ferveur.

Que la realpolitik l’emporte sur les valeurs humanistes, certes, puisque c’est le prix à payer pour une diplomatie de paix, mais M. Sarkozy avait-il nécessité à appeler le président russe, futur candidat à sa propre succession aux rênes du pays, massacreur notoire des peuples indépendantistes du sud ? M. Chirac avait, en son temps, donné à M. Poutine une Légion d’honneur ; sans aller jusqu’à un tel symbole, M. Sarkozy risque d’handicaper sa crédibilité internationale en choisissant systématiquement le compromis. La nomination à son gouvernement de Bernard Kouchner comme ministre des Affaires étrangères augurait pourtant du meilleur en ce sens ; M. Kouchner est homme à taper du poing sur la table, à prendre des décisions claires, à condamner les actes répréhensibles quels que soient les intérêts financiers – on a pu le voir avec la violente répression des bonzes en Birmanie. Mais pendant que le colonel Kadhafi vient en France, M. Kouchner serre les dents, attendant sans doute que les jours passent rapidement.

Attention, donc ! Attention, MM. Sarkozy et Kouchner, que les nécessités induites par les relations internationales n’entachent pas des valeurs que la France défend, depuis toujours, avec la dernière des volontés !

Eric Nuevo

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Une réflexion sur “Realpolitik versus droits de l’homme

  1. si le libéralisme (terme cache-misère du capitalisme) est le terrorisme des « grands », permets moi de croire que le désespoir peut mener aux etrêmités telles que le terrorisme.
    Alors certes, ceux qui envoient des paumés à la mort se foutent bien d’une lutte des classes internationale (Ben Laden et consorts se contrefoutent de la misère sociale, seulement ils savent exploiter cette misère qui mène ceux qu’elle assiège au désespoir), bien au contraire, ils sont les alliés objectifs du capital…

    c’est la misère qui crée le désespoir et la colère et il est plus facile de manipuler (= d’envoyer au casse-pipe) de pauvres bougres que d’essayer de créer les conditions d’une riposte raisonnée et solidaire : diviser pour mieux régner, quand on est seul et acculé il peut sembler plus aisé de se dire « à quoi bon ? autant crever en essayer de faire péter le plus possible ce monde de merde »…
    Quand le désespoir se substitue à la raison, il ne peut y avoir de compassion pour d’éventuels victimes, étant donné qu’on se sent soi-même victime et qu’on se dit que celles qu’on fera demain seront par ricochet des victimes collatérales d’une lutte vaine du seul contre tous, tous se résumant finalement à l’argent-roi…

    je simplifie ? peut-être, mais d’ici à ce qu’on me prouve le contraire, d’autres kamikazes ou ados américains paumés auront fait verser bien des hectolitres d’hémoglobine !

    J.

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