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En revoyant Ginger et Fred, que Tamasa Distribution propose en combo Blu-ray et DVD, on ne peut s’empêcher de penser à une séquence d’Intervista. Dans la filmographie de Federico Fellini, auteur des deux films, Ginger et Fred date de 1986 et Intervista de 1987. Dans Intervista, donc, un train est soudain attaqué par des Indiens brandissant, en guise de lances, des antennes de télévision. Comme si, un an après la sortie de Ginger et Fred, Fellini en tournait l’épilogue.

La télévision est au cœur du scénario de Ginger et Fred, signé par Fellini avec son habituel comparse Tonino Guerra. Vedettes de cabaret dans les années cinquante, époque à laquelle ils recréaient sur scène le coupe mythique de Ginger Rogers et Fred Astaire, Amelia (Giulietta Masina) et Pippo (Marcello Mastroianni) ont été convoqués par la télévision pour faire revivre leur duo le soir de Noël. Partenaires et amants, tous deux se sont quittés il y a déjà plusieurs années avant de refaire chacun leur vie de leur côté. Amelia éprouve tout à la fois de la hâte et une certaine crainte à l’idée de revoir Pippo.

L’émission de télé pour laquelle ils ont été invités ressemble à ce que faisait à l’époque du tournage Silvio Berlusconi : du grand n’importe quoi pourvu que les spectateurs regardent. Il faut donc du voyeurisme, du sensationnalisme, de l’émotion, de la pitié aussi et, sans doute, pas mal d’ironie. Et, surtout, énormément de strass et de paillettes.

Prenant prétexte de la préparation du show, Fellini réunit ici une de ces belles galeries de portraits iconoclastes dont il a le secret : des artistes (mais pas que) dont on nous dit qu’ils sont « les bienfaiteurs de l’humanité ». Citons pêle-mêle un vieil amiral bringuebalant, un travesti, des nains, une vache indienne aux 18 pis, des sosies de célébrités, un vieux curé qui lévite (joué par le photographe Jacques-Henri Lartigue, auteur des fameux autochromes des années dix et vingt), un mage qui féconde les femmes rien qu’en les regardant, un PDG qui a été pris en otage, un député qui fait la grève de la faim, une ménagère qui s’est privée de regarder la télé pendant un an (« Je ne le referai plus », assure-t-elle), une épouse qui a quitté mari et enfants pour un extraterrestre venant de la planète Sirius, etc.

Non seulement Fellini pose un regard qui n’est pas bienveillant sur la télévision mais il montre également combien la publicité à définitivement envahi notre monde. Dès l’ouverture du film et l’arrivée d’Amelia en gare de Rome, un énorme pied de cochon flotte au-dessus des voyageurs pour les inciter à consommer. Plus tard, alors qu’elle prend le bus de la production pour se rendre au studio, la ville est vue à travers des vitres, symbolisée par des affiches publicitaires et des poubelles fumantes. Au passage, le Maestro égratigne cette tendance italienne à toujours reproduire ce qui marche aux États-Unis : depuis le western spaghettisé jusqu’à tous les genres italianisés : péplum, polar, épouvante, slasher, zombies, Mad Max…

La satire est cruelle qui montre la fin d’un monde. Animée par Franco Fabrizi — interprète de Fellini dans Les Vitelloni (1953) et Il bidone (1955) —, l’émission montre la scène et ses à-côtés, le chauffeur de salle, les techniciens, les lignes sur lesquelles les invités doivent attendre avant d’avancer et de se retrouver devant les caméras, l’absence de préparation, l’absence d’intérêt aussi pour ceux qui doivent venir se mettre à nu en public. Pour Amelia, il s’agit bien de cela : une mise à nu. Elle n’a plus dansé de claquettes depuis longtemps et, surtout, elle a beaucoup d’émotion à retrouver ce Pippo vieilli, qui se déclare toujours rebelle et est prêt à faire le pitre alors qu’il n’en a plus vraiment les moyens.

En offrant ces rôles émouvants à Giulietta Masina, son épouse, et à Marcello Mastroianni, son alter ego, Fellini donne à ce qui n’aurait pu être qu’une farce des élans intimistes poignants. Il met soudain l’accent sur le temps qui passe et le vieillissement, sur les choix d’une vie qui ne sont pas toujours judicieux. Et ce duo qui ne parvient pas à se recréer (Mastroianni arrive beaucoup plus tard que Masina dans l’histoire, puis ils ne trouvent pas d’endroit pour répéter ou n’en ont plus le temps) se reforme soudain en un instant véritablement magique, sur l’air du Cheek to Cheek du film Top Hat. Et finalement, même si la télévision est de piètre intérêt, même si elle est phagocytée par des publicités de la pire espèce (Fellini lui-même en a tourné), elle aura permis les retrouvailles de ces deux vieillards sans avenir. « Nous sommes des fantômes qui émergent du noir, affirme Mastroianni, et dans le noir replongent. »

On écoutera ensuite avec beaucoup d’intérêt la subtile analyse de Ginger et Fred que propose, dans le supplément, le critique de cinéma Frédéric Mercier. Fellini, explique-t-il, filme la société de consommation et une humanité dont les individus sont devenus des marchandises. Images à l’appui, il décortique ce projet qu’il qualifie d’anthropologique et nous prouve même combien le premier plan, qui montre l’arrivée de Giulietta Masina en gare de Rome, est proche de la fameuse Entrée d’un train en gare de La Ciotat des frères Lumière. Une façon de prolonger avec beaucoup de plaisir le plaisir de la vision du film.

Jean-Charles Lemeunier

Ginger et Fred

Année : 1986

Origine : Italie

Titre original : Ginger e Fred

Réal. : Federico Fellini

Scén. : Federico Fellini, Tonino Guerra

Photo : Tonino Delli Colli, Ennio Guarnieri

Musique : Nicola Piovani

Montage : Nino Baragli, Ugo De Rossi, Ruggero Mastroianni

Durée : 125 min

Avec Giulietta Masina, Marcello Mastroianni, Franco Fabrizi, Friedrich von Ledebur, Jacques-Henri Lartigue…

Sortie en combo Blu-ray et DVD par Tamasa Distribution le 14 novembre 2022.

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