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Bien que tourné en 1968, Lalka (La poupée), film polonais de Wojciech Has, n’avait semble-t-il jamais connu de sortie française. Une erreur réparée grâce à Malavida qui offre à nos écrans une œuvre que l’on peut voir comme une leçon de mise en scène. Léchée, soignée, virtuose, on ne sait quels adjectifs choisir pour qualifier cette dernière. Dès la première séquence, le premier travelling, l’attention prêtée aux détails montre combien Has sait construire son histoire sans oublier le contexte social dans lequel elle prend naissance.

Nous sommes en Pologne dans le dernier tiers du XIXe siècle, où un bonapartisme vieillissant se heurte au socialisme naissant. Le personnage principal, Stanislaw Wokulski (Mariusz Dmochowski), est un affairiste que l’on qualifie d’honnête. Et même s’il est en relation avec l’élite aristocratique de la ville, cet ancien pauvre — et lui-même le revendique âprement —, pourtant utile parce qu’il est riche et que les nobles sont désargentés, n’est pas unanimement respecté.

Cette distinction sociale n’empêche pas Wokulski de progresser et de gagner de l’argent. Mais, chaque fois qu’il traverse une place, la caméra ne peut s’empêcher de panoter sur l’environnement, c’est-à-dire des gens pauvres qui survivent au milieu de gravats et de carcasses d’animaux morts. Ce monde est pourrissant et, pourtant, nous sommes quasiment à la naissance du capitalisme.

« Celui qui se bat risque de perdre. Seules les armes ont changé : les roubles ont remplacé les sabres », entend-on. Un autre dialogue décrit encore mieux la situation du pays, comme si l’on ne pouvait rien faire contre cette malédiction du pouvoir : « Les forts prospèrent et les pauvres dépérissent. Nous sommes tous soumis à cette loi ! »

Si la caméra saisit, sur une place, ceux qui tentent de survivre, elle met également en parallèle les jouets d’une boutique et les mondaines figées qui écoutent de la musique dans un salon, semblables elles aussi à des poupées de porcelaine. On ne peut que saluer une fois de plus la mise en scène de Has qui, très souvent, panoramique sur un décor chargé avant de s’arrêter sur un personnage.

S’il est bien une poupée qui ne laisse pas Wokulski indifférent, c’est Izabela (Beata Tyszkiewicz), aristocrate ruinée mais hautaine qui joue avec les sentiments de celui qui dépense des fortunes pour sauver sa famille. Dans ce jeu cruel, seul Wokulski va laisser des plumes. Les critiques français ont bien sûr qualifié de balzacien le film. On pourrait aussi y voir l’influence de Dostoïevski, tant Wokulski s’apparente tout à la fois au prince Mychkine et au Rogojine de L’idiot. Comme le premier, il désire plus que tout aider celle qu’il aime. Tel le second, il est craint et détesté par les aristocrates déchus, parce qu’il n’est pas de leur monde.

La poupée décrit une lente descente aux enfers. Les dialogues font mouche, dans ce pessimisme qui baigne le film : « Seul le premier amour est dangereux, prévient ainsi un ami de Wokulski. Mais cent autres t’attendent ensuite et, après le centième, il n’y a plus rien. »

On ne peut s’empêcher de constater de la misogynie dans les rapports qui sont décrits. Wokulski suit une prostituée et décide de l’aider, de la même façon qu’il aide la famille d’Izabela. Filles des rues ou aristos, les femmes se marchandent. Et Izabela elle-même place la barre très haut : « Il veut m’acheter ?, interroge-t-elle à propos de son mécène. Je suis trop chère. » Et elle lui fera payer intimement plus qu’il n’est prêt à verser en espèces sonnantes et trébuchantes. Comme dans la chanson de Polnareff, cette poupée-là se refuse, minaude, fait non non non quand on attend d’elle un oui et semble vous dire oui alors qu’elle s’offre déjà à d’autres.

Au détour d’une conversation, il est question d’un voyage en ballon. Wojciech Has, à propos de tous ses personnages, prend le parti de celui qui voit la Terre de haut : vus du ciel, les hommes deviennent « des gouttes qui se dispersent en traînant des ombres derrière elles ». Pour cela, il draine son pessimisme d’un humour bienvenu, posant ici et là sur l’échiquier des silhouettes farfelues. Tel ce baron fantasque et ridicule avec qui Wokulski se battra en duel. Blessé par le recul de son arme qui frappe sa mâchoire, il se croit mortellement atteint à la tête. Et lorsqu’il joue aux cartes, c’est son valet qui, par-dessus son épaule, abat son jeu.

D’autres sont moins amusants, qui tiennent des propos antisémites. Car il n’y a pas grand chose à retenir de bon de la société qu’autopsie La poupée, comme s’il s’agissait d’un cadavre. Ce qui rend ce film d’autant plus fascinant. Dans ce monde putrescent, Wokulski semble prisonnier, comme pris dans une immense toile d’araignée. Et quel beau plan, pour traduire ce sentiment et le signifier, que cette contre-plongée où on le voit entouré de branches mortes ! Has maîtrise la forme qui se met au service du fond. Et rarement mise en scène a autant sublimé le propos.

Jean-Charles Lemeunier

La poupée

Année : 1968

Origine : Pologne

Titre original : Lalka

Réal. : Wojciech Has

Scén. : Wojciech Has et Kazimierz Brandys d’après Boleslaw Prus

Photo : Stefan Matyjaszkiewicz

Musique : Wojciech Kilar

Montage : Zofia Dwornik

Durée : 160 min

Avec Mariusz Dmochowski, Beata Tyszkiewicz, Tadeusz Fijewski…

Sortie en salles par Malavida le 7 décembre 2022.

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