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Avec un accueil plus que positif à Cannes et un prix d’interprétation récolté par Renate Reinsve, Julie (en 12 chapitres) a placé un peu plus sous les projecteurs le cinéaste norvégien Joachim Trier. Julie vient clore une sorte de trilogie qui débute avec Nouvelle donne (2006), premier long-métrage signé par Trier, et se prolonge avec Oslo, 31 août, sorti en 2011. Et la bonne nouvelle du jour est que Nouvelle donne ressort aujourd’hui 20 octobre dans nos salles, grâce à Malavida.

Dans Nouvelle donne (son titre original est Reprise), un éditeur cite Wittgenstein : « L’essentiel de la vie, les mots ne peuvent l’exprimer, seule la musique en est capable. » Il est dommage que le philosophe n’évoque en aucune manière les images : celles de Joachim Trier sont capables d’exprimer la vie, avec ses petits riens et ses doutes, ses errances et ses convictions et ces grands moments dont on ne se rend compte que bien après. Un peu plus loin, au cours d’une émission télévisée, il est question d’une « langue absolue qui puisse saisir toutes les nuances du monde ». On comprend quels sont les questionnements du cinéaste.

Au cœur du film, se trouve un groupe de jeunes gens dont beaucoup flirtent avec la littérature. La caméra s’attache surtout à deux d’entre eux, Phillip (Anders Danielsen Lie, que l’on retrouve dans les trois films) et Erik (Espen Klouman-Hoiner). Quand le récit débute, tous deux sont prêts à glisser un manuscrit dans une boîte aux lettres. Les images suivent alors les pensées, les espoirs des deux jeunes gens. Être acceptés par un éditeur, être publié et devenir enfin écrivain.

Tout Nouvelle donne va être ainsi qui montre le réel et ce qui aurait pu être. Trier filme non seulement au présent, qu’il mélange souvent au passé, mais également au futur et au conditionnel. Comme si nous partagions pensées, espérances et craintes et que nous puissions aborder l’insaisissable. Une séquence est ainsi remarquable : les deux apprentis écrivains vouent un véritable culte à Sten Egil Dahl, un auteur mythique qui fuit la publicité. Le vieil homme est assis sur un banc. Phillip va s’assoir à ses côtés et fait mine de parler avec lui tandis qu’Erik immortalise la scène avec un appareil photo. Il a oublié le cache et la photo, noire, sera mise au mur. Dahl n’existe bien sûr pas, ce qui n’empêche pas Trier de montrer qui sont ses auteurs favoris : quand le livre d’Erik paraît, il le place dans sa bibliothèque entre Samleke Dikt du poète norvégien Tor Ulven et La peste d’Albert Camus.

Dans un autre moment très fort, Phillip et Kari (Viktoria Winge) vont à Paris revivre leur premier voyage en amoureux. On a fait quoi ? Il faisait quel temps ? Phillip cherche à retrouver le sentiment qu’il éprouvait alors et qui l’a fui, du fait de sa dépression. Il pleuvait se souvient alors Kari pendant que l’on voit la scène sous le soleil. Mais à quel temps Trier compose-t-il ses images ? Au présent, au passé, au souvenir du passé ou à un supposé vrai qui n’existe que dans l’esprit de ceux qui se souviennent ?

Le cinéaste capte aussi des morceaux de vie. Qu’un joggeur traverse le champ de vision du groupe de copains et l’on se met à raconter sa vie en quelques phrases, des vies qui, fatalement, courent à l’échec comme l’étudiant court en rond dans le parc sans savoir où il va et pourquoi il le fait. Ne croyons pas que Trier délaisse pour autant l’humour. Dans le métro parisien, Kari et Phillip parlent fort. Elle lui demande de baisser le ton, ils peuvent être compris. À quoi Phillip répond, en parlant des Parisiens : « L’anglais, ils le pigent qu’avec l’accent français ! »

Chemin faisant, Trier s’amuse des obsessions de sa génération : le nihilisme du punk-rock, la quête d’un idéal, la misogynie offensive… « Tu en connais, interroge un des copains, des filles qui te font découvrir de la musique ou un livre pas étudié en classe ? Si oui, c’est leur père ou leur ex qui leur ont montré. Quand un mec vit en couple, il devient éteint, englué dans la sphère féminine à mater la télé… Il vire au petit bourgeois complètement castré. »

Le film se matérialise progressivement sous la forme d’un compte à rebours. Vers quoi ? Le succès ou l’effacement, on ne sait. C’est en tout cas ainsi que s’affirme la psychose de Phillip : en comptant à rebours, comme si l’existence elle-même, l’essentiel dont parlait Wittgenstein et ses nuances que voudrait atteindre Erik, n’étaient qu’un compte à rebours vers la mort. Le premier décrit pourtant une jolie situation : dans un bar, un garçon remarque une fille. Dans 10 secondes, elle va le regarder. 10, 9, 8, 7… Le film s’enfonce peu à peu dans la dépression, tout en réussissant à contrebalancer cela par des séquences, comme celle-ci, infiniment poétiques.

Jean-Charles Lemeunier

Nouvelle donne
Année : 2006
Origine : Norvège
Titre original : Reprise
Réal. : Joachim Trier
Scén. : Joachim Trier, Eskil Vogt
Photo : Jakob Ihre
Musique : Ola Flottum, Knut Schreiner
Montage : Olivier Bugge Coutté
Durée : 105 min
Avec Anders Danielsen Lie, Espen Klouman-Hoiner, Viktoria Winge, Thorbjorn Harr…

Ressorti en salles par Malavida le 20 octobre 2021.

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