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S’il est un éditeur qui fait mentir le dicton, c’est bien Elephant qui ne se trompe pas dans sa politique éditoriale. Aux côtés de nombreuses séries télévisées des années soixante (françaises, anglaises et américaines) et des grands auteurs, tels Josef von Sternberg ou Douglas Sirk, il a jeté son dévolu sur le cinéma américain classique et ses genres : la SF (Les survivants de l’infini), le fantastique (la série des Momies, de la Créature, les films de Jack Arnold, Le chat noir) et, bien sûr, le polar. Sa compagnie de prédilection est, pour ses dernières éditions dans cette catégorie, la Paramount. C’est sous sa bannière qu’ont été produits trois bons films — The Glass Key (1942, La clé de verre) de Stuart Heisler, Night Has a Thousand Eyes (1948, Les yeux de la nuit) de John Farrow et The Big Clock (1948, La grande horloge) du même Farrow — qu’Elephant ressort dans de très beaux DVD/Blu-rays.

Les excellentes raisons de se précipiter sur ces trois œuvres ne manquent pas. Du premier, on précisera que c’est une adaptation du grand écrivain libertaire Dashiell Hammett, auteur du Faucon maltais. Remake d’un film de 1935 dans lequel George Raft tenait le rôle endossé par Alan Ladd en 1942, La clé de verre dénonce la corruption politique et nous offre la trop rare occasion de profiter de la présence de Veronica Lake. La grande horloge est également une adaptation, celle du roman de Kenneth Fearing qui, dans l’échiquier politique américain, se situe lui aussi à gauche. L’enquête est haletante et ceux qui ont vu en son temps Sens unique avec Kevin Costner, remake de La grande horloge, savent ce que le scénario a d’astucieux et d’indévoilable sous peine de spoiler le récit. On ne pourra en dire plus, sinon que lorsqu’on aligne au même générique les noms de Ray Milland, Charles Laughton et Maureen O’Sullivan, auxquels s’ajoute celui de George Macready (le méchant de Gilda et des Sentiers de la gloire), on mise sur un quarté gagnant.

Voyons enfin de plus près Les yeux de la nuit. La clé de verre et La grande horloge ont déjà leur réputation assurée mais Les yeux de la nuit est moins connu. Le film repose sur une dualité, un combat, presque : le film noir contre le film psychologique, la science contre la superstition et, pourrait-on dire, Barré Lyndon contre Jonathan Latimer et Jonathan Latimer contre William Irish. Les trois auteurs se côtoient dans les crédits, tous trois dotés de styles différents. Au départ de ces Yeux de la nuit, on trouve donc un roman de Cornell Woolrich, plus connu sous son habituel pseudo de William Irish. Ses héros sont souvent différents de ce qu’ils semblent être au départ. L’épouse éperdue de La mariée était en noir devient une criminelle impitoyable, les héroïnes de La sirène du Mississippi et de J’ai épousé une ombre se font toutes les deux passer pour une autre, le protagoniste de Lady fantôme n’est pas le criminel que la police pourchasse et, dans la nouvelle qui a servi de trame à Fenêtre sur cour, elle-même reprenant une idée de H.G. Wells, on ne sait si l’assassin dénoncé à son ami par le héros immobilisé l’est vraiment. Dans Les yeux de la nuit, même doute quant à la personnalité du personnage principal, joué par Edward G. Robinson : le mentaliste n’est-il qu’un charlatan ou les visions qu’il dit surgir dans son esprit sont-elles réelles ?

Le doute est également au cœur des scénarios de Barré Lyndon, que ce soit dans Hangover Square ou dans Jack l’éventreur mais la balance qu’il propose est toujours faussée, penchant irrémédiablement du côté du Mal. Quant à Jonathan Latimer, qui est aussi un auteur de polars vigoureux, tant sous forme de romans que de scénarios, et qui adore mêler l’humour à ses récits nerveux, c’est un habituel comparse de John Farrow. Pour lui, Latimer a écrit, outre Les yeux de la nuit, La grande horloge (1948), Retour sans espoir (1948), Un pacte avec le diable (1949), Terre damnée (1950), Duel sous la mer (1951), Les bagnards de Botany Bay (1952), Les pillards de Mexico (1953), Les échappés du néant (1956) et La femme et le rôdeur (1957). Soit dix films en à peine dix ans. Chez Latimer, toute histoire doit être prise avec des pincettes, celles de la distanciation et de la dérision. Autant dire que le scénario des Yeux de la nuit suit tour à tour les envies des trois gentlemen qui se sont penchés sur le clavier comme autant de fées sur un berceau.

Le beau titre original, Night Has a Thousand Eyes, vient d’un poème de Francis William Bourdillon, auteur anglais de la fin du XIXe-début du XXe siècle. Et, pour le justifier, Farrow ouvre son film très rapidement par une poursuite nocturne sous ces mille yeux que sont les étoiles. Un homme (John Lund) recherche une femme (Gail Russell) qui veut mettre fin à ses jours, ce qui nous vaut une séquence très réussie, virevoltante, à travers des trains qui passent et des nuages de fumée.

Inutile de préciser qu’avec cette scène initiale et la réunion qui suit autour d’une table de restaurant entre ceux qui vont être les trois principaux personnages de l’histoire (John Lund, Gail Russell et Edward G. Robinson), le spectateur est carrément paumé. Qui est qui et de quoi parlent-ils exactement ? Heureusement, échappatoire habituelle des récits noirs de l’époque, un flashback vient remettre tous ces signes épars dans le bon ordre. Donc, Robinson est un mentaliste qui vit de ses numéros dans les théâtres, que tout le monde prend pour un charlatan et qui n’en est peut-être pas un.

À partir de là, Farrow nous embarque dans le Los Angeles de l’époque, comme dans cette séquence qui nous montre le fameux Funiculaire des Anges de Bunker Hill. Fermé en 1969, il a été rouvert (en changeant de place) puis refermé plusieurs fois avant une remise en service en 2017. Celui qu’on voit à l’écran est le réel Angels Flight, l’original, le vrai de vrai et, rien que pour cela, ces quelques minutes du film ont un intérêt historique.

Plane alors sur le récit, comme les étoiles dans la nuit et les anges sur le funiculaire, une fatalité. Celle qui fait dire « Tout homme tue ce qu’il aime » ou « Comme un zombie inversé, je vivais dans un monde déjà mort et personne ne le savait ». À cette poésie mortifère, Farrow et sans doute Latimer, attribuons-lui cela, opposent le bon sens réducteur des policiers et des sceptiques. « C’est facile d’être un devin avec deux-trois complices », entend-on. Ou encore : « C’est un meurtre, c’est pas du tennis de table ! »

Edward G. Robinson, qui ne cesse de crier au complot, se mue alors en Cassandre. Ses prédictions ne sont pas prises au sérieux mais, insinue une voix tenace — celle d’un des trois scénaristes ou du réalisateur —, peuvent-elles vraisemblablement l’être ? Ainsi va le film qui, jusqu’au bout, nous laisse dans le doute, dans l’entre deux, jusqu’à la dernière minute.

Jean-Charles Lemeunier

Les yeux de la nuit
Titre original : Night Has a Thousand Eyes
Année : 1948
Origine : États-Unis
Réal. : John Farrow
Scén. : Barré Lyndon, Jonathan Latimer d’après Cornell Woolrich
Photo : John F. Seitz
Musique : Victor Young
Montage : Eda Warren
Durée : 76 min
Avec Edward G. Robinson, Gail Russell, John Lund, Virginia Bruce, William Demarest, Jerome Cowan…

Sortie en DVD et Blu-ray par Elephant Films le 25 mai 2021.

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