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La sortie par Le Chat qui fume d’un beau coffret UHD/Blu-ray du Gwendoline de Just Jaeckin nous replonge dans cette époque où la bande dessinée va devenir un filon utile pour enrichir les scénarios.

À l’aube des années quatre-vingt, fort du succès obtenu avec Emmanuelle (1974) qui, des années plus tard, ne se dément toujours pas, Just Jaeckin entreprend la mise en chantier de l’adaptation de Gwendoline, une bédé érotique de John Willie parue aux États-Unis dès 1947 dans le magazine Wink, adressé aux « Merry Mirthful Maidens », « les jeunes filles joyeuses ».

 

 

Il ne se doute pas que, une quinzaine d’années après le succès de Barbarella, il va lancer une mode. Gwendoline, le film, sort en 1984 et suivront Le déclic, l’année suivante, d’après Manara, puis Paulette la pauvre petite milliardaire (1986) d’après Pichard et Ada dans la jungle (1988) d’après Altan. Et, pour parfaire le visuel de son film, Jaeckin fait appel à Claude Renard et François Schuiten, deux dessinateurs de bandes dessinées aux univers architecturaux très originaux.

 

 

Bien sûr, le point commun entre toutes ces adaptations précédemment citées est l’érotisme. Dans chacune d’elle, le personnage principal est une très belle femme qu’un rien déshabille et qui va se retrouver confrontée à bien des dangers. Gwendoline ne fait pas exception à cette règle. Aidée par son amie et néanmoins domestique Beth (Zabou Breitman, dont c’est l’un des premiers films et qui est encore ici désignée par son seul prénom), la naïve Gwendoline par à la recherche de son père dans une Chine de chromo — rien ne manque, pas plus les coolies que les pousse-pousse, les idéogrammes et le port. On est dans une version cheap de Blade Runner, sorti deux ans plus tôt, de même que le marin bagarreur (Brent Huff) qui vole aux secours des deux demoiselles est une sorte d’Indiana Jones au rabais. Rappelons que le film de Spielberg est à l’affiche trois ans plus tôt.

 

 

C’est ce qui rend somme toute attractives ces aventures, tous ces périls traversés par la jolie Gwendoline et la non moins charmante Beth au pays de Yik-Yak : leur candeur, on pourrait dire leur fraîcheur — ainsi que s’était baptisé lui-même Wink : fresh magazine. Et leur manque de sérieux. Spielberg a réintroduit une grande part d’humour dans les péripéties sérialesques qu’endure son héros archéologue. Aucun film d’aventures ne peut, en ces années, se prendre au sérieux sans faire fuir les spectateurs. Un autre argument est là, on ne peut le nier, pour nous faire ingurgiter ces coups du sort improbables : la beauté des interprètes féminines et l’économie mise à les habiller.

Ne nous emballons pas pour autant : l’érotisme est ici bon enfant, grand public. Un érotisme dans lequel le bondage et l’attrait pour un attirail sado-maso, tels qu’on les découvre chez les Amazones dirigées par Bernadette Lafont, sont réduits à leur plus simple expression.

 

 

Une autre question se pose à la vision de Gwendoline, question qui n’affleurait même pas les esprits de 1984 : la jeune héroïne est-elle une femme-objet et est-ce supportable de voir aujourd’hui un film dont le seul sujet est un objet ? Certes, certaines facilités scénaristiques, si elles font sourire quelques vieux érotomanes sur le retour, peuvent en irriter d’autres. Nos trois aventuriers (Gwendoline, sa copine et leur beau marin) se retrouvent au milieu de la forêt vierge. Et il se met à pleuvoir. « Ôtez vite vos vêtements » leur ordonne le mentor et les deux jeunes femmes se retrouvent seins nus sous la pluie. Outre le plaisir que peut procurer une telle vision, le cinéaste insiste sur l’utilité du geste : les vêtements trempés étant chargés ensuite de récupérer cette eau qui se fera si rare dans le désert suivant. Là, c’est certain, la femme devient objet comme elle le sera dans les plans suivants, dans le royaume de la méchante reine des Amazones où règne le bondage. Mais, à y regarder de plus près, le personnage qui est le plus un objet, celui de qui l’on obtient, malgré sa volonté, tout ce qu’on veut, celui qui à son tour attirera tous les désirs sexuels, c’est bien ce grand et con marin qu’interprète si bien — il est et paraît tous les qualificatifs précédents — Brent Huff, que beaucoup de personnages du film — les deux héroïnes mais aussi les trafiquants, la reine, ses amazones — utilisent comme un gadget.

Alors, machiste, Gwendoline ? Anti-féministe ? C’est à voir. Le film est surtout le reflet d’une époque où les corps, surtout féminins mais masculins aussi, sont une part importante de la beauté du monde.

 

 

Un mot sur les interprètes. Zabou en est à ses débuts, dans un registre érotique qui n’est pas vraiment le sien. Tawny Kitaen et Brent Huff ont les qualités de leurs défauts : ils paraissent très ingénus mais c’est ce que le scénario leur demande. Autour d’eux, gravitent quelques personnages hauts en couleurs qui rehaussent l’intérêt. Bernadette Lafont cabotine et c’est très bien ainsi. À ses côtés, Jean Rougerie est un parfait contrepoint. Il faudrait encore citer tous ces acteurs qui apparaissent dans le bouge chinois : Roland Amstutz en flic véreux, Vernon Dobtcheff en opiomane salace, Maurice Lamy, Dominique Marcas, Georges Lycan et Jim Adhi Limas en Chinois d’opérette, etc.

Là où Le Chat qui fume est malin, c’est qu’il replace dans leur contexte des années soixante-dix et quatre-vingt une série de films érotiques français : à cette époque, beaucoup de cinéastes ont fait des allers-retours entre le cinéma mainstream, l’érotisme soft et le porno. Dans sa nouvelle collection, avec Gwendoline, on retrouve des films de Michel Lemoine, Claude Mulot ou Christian Gion. Il y a belle lurette que les Frères Jacques ont chanté cela mais, à n’en pas douter, avec toutes ses récentes éditions, le petit chat nous électrise. Toute une époque sur laquelle nous reviendrons prochainement.

Jean-Charles Lemeunier

Gwendoline
Année : 1984
Titre international : The Perils of Gwendoline in the Land of the Yik-Yak
Réal. : Just Jaeckin
Scén. : Just Jaeckin, Jean-Luc Voulfow d’après les bandes dessinées de John Willie
Photo : André Domage
Musique : Pierre Bachelet
Montage : Michèle Boëhm
Décors et costumes : Claude Renard, François Schuiten
Durée : 1h45
Avec Tawny Kitaen, Brent Huff, Zabou, Bernadette Lafont, Jean Rougerie, Roland Amstutz, Vernon Dobtcheff, Maurice Lamy, Dominique Marcas, Georges Lycan, Jim Adhi Limas…

Sortie par Le Chat qui fume en édition limitée UHD/Blu-ray le 15 septembre 2020.

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