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Après avoir ressorti La ronde sur grand écran en décembre 2017 (voir notre article ici), Carlotta édite ce film en DVD et Blu-ray, conjointement à un autre chef-d’œuvre de Max Ophuls, Lola Montès. Car c’est bien de chefs-d’œuvre dont il est question ici.

 

 

Deux maîtres de cérémonie rythment les deux films. Anton Walbrook, dans La ronde (1950), préfère le passé, « plus paisible que le présent et plus certain que le futur », dans une action censée se dérouler à la fin du XIXe siècle. Dans Lola Montès (1955), Peter Ustinov est un monsieur Loyal cruel et pourtant attentif, un montreur de foire qui exhibe sa courtisane comme un monstre. « Un monstre imaginaire aux yeux d’ange », précise-t-il.

À sa sortie, le film suscita d’ailleurs un tel scandale qu’il fut coupé et remonté sans demander l’avis de son auteur. La version que nous livre Carlotta, confectionnée par Tim Burton sous l’égide de la Cinémathèque française, est semblable à celle voulue par Ophuls.

 

 

Plus encore que La ronde, Lola Montès est un exemple de virtuosité. Celle de la caméra qui louvoie dans les magnifiques décors de Jean d’Eaubonne, qui contourne les objets mais aussi les saisit, les met en obstacle devant elle pour mieux isoler ses personnages. Elle joue avec les miroirs, se place derrière les rideaux, le bastingage d’un bateau, les colonnes, les pommeaux d’escalier, un poêle, etc. Soulignée également par les lumières et les costumes, virtuosité encore que celle des scénaristes, Annette Wademant et Max Ophuls, qui partent d’un roman de Cecil Saint-Laurent (alias Jacques Laurent) pour bousculer la chronologie, remonter et descendre le temps comme on le fait d’un cours d’eau. Ainsi, alors que dans le couloir d’un théâtre Lola embrasse celui qui va devenir son mari, un employé passe en criant « Deuxième acte », puisque la vie-même de l’héroïne est présentée dans un cirque, donc avec une mise en scène.

Cette mise en abyme très shakespearienne — « Le monde entier est un théâtre », écrit le dramaturge dans Comme il vous plaira et la vie de Lola est retracée soit sur la piste du cirque soit en flashbacks — convient parfaitement à la réputation sulfureuse de son interprète. Lola a péché par le corps et la liste de ses amants mêle autant les inconnus (un étudiant, un chef d’orchestre, un militaire) que les célébrités : Franz Liszt, le roi Louis 1er de Bavière, etc. Cette vie monstrueuse, puisque c’est ainsi que la présente Peter Ustinov, passe aussi par le mariage de Lola avec un amant de sa mère. Martine Carol a également fait souvent la une des journaux non seulement pour sa vie sentimentale mais aussi pour une tentative de suicide — elle s’est jetée dans la Seine. Ophuls joue avec tout cela.

 

 

Au centre du film, dans le rôle de Lola Montès, Martine Carol prend des risques. D’abord en changeant de couleur de cheveux : la mythique blonde du cinéma français devient brune. Ensuite, même si elle retrouve Cecil Saint-Laurent qui l’a rendue célèbre grâce à Caroline chérie, l’actrice change ici de registre. Elle n’est plus la pauvre jeune fille en proie aux méchants révolutionnaires mais une femme qui utilise en toute conscience ses atouts de charme, une femme malgré tout amoureuse et gagnée par le cynisme.

 

 

Il faudrait encore mettre en avant l’ironie tragique du film, où la beauté des costumes, des décors et du personnage principal est en équilibre avec la goujaterie du spectacle de cirque. Pour celui-ci, Ophuls s’inspire de Barnum qui, à l’époque où se déroule Lola Montès, au milieu du XIXe siècle, montrait à un public naïf avide d’obscénité une sirène des Fidjis fabriquée à partir de tête de singe et de queue de poisson, et des êtres humains, géants et nains, tels les célèbres General Tom Thumb et Commodore Nutt. La tristesse désenchantée de Lola est flagrante tout au long du récit, elle qui passe du statut d’enchanteresse à celui de « phénomène de foire » (c’est elle-même qui emploie ces mots). « Que toutes les puissances de ce monde me semblent vaines » soupire le roi Louis 1er de Bavière, phrase qui donne son ton au film. Car le désenchantement de Lola est partagé par ses amants. Quand le mécontentement de la foule va jeter Lola hors de Bavière, le roi, qui n’est pas dupe, lui dit : « Les choses viennent toujours en leur temps, même les révolutions. » Cet aspect inexorable du déclin quel qu’il soit, celui de l’amour et celui de la vieillesse, marque profondément Lola Montès, l’une des œuvres majeures d’Ophuls avec Lettre d’une inconnue, Le Plaisir et Madame de…

Jean-Charles Lemeunier

« La ronde » et « Lola Montès » : sortie en DVD et Blu-ray par Carlotta Films le 19 février 2020.

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