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L’union fait la force. En ces temps de grèves, la doctrine des mousquetaires de Dumas prend des allures marxisantes. Une doctrine qui convient d’ailleurs tout à fait, bien mieux d’ailleurs que le célèbre « Sésame ouvre-toi » à peine entendu, au film d’Arthur Lubin datant de 1944, Ali Baba and the Forty Thieves (Ali Baba et les quarante voleurs). Saluons ESC qui le sort en DVD et Blu-ray dans sa nouvelle collection, Epées de légende, laquelle fait suite à Hollywood Legends. L’union fait la force, donc — en anglais, on pourrait s’amuser à le traduire par The Big Band Theory — car le pauvre prince Ali, fils d’un calife trahi, se retrouve en fuite tout seul dans le désert. Il faudra qu’il tombe sur les fameux quarante voleurs et s’acoquine à eux pour retrouver le trône volé… et l’amour. Quant à Dumas, Lubin et son scénariste Edmund L. Hartmann le saluent en une phrase : « 41 pour tous… »

Si l’on ne connait de ce conte des mille et une nuits (qui n’en est pas un, ce que nous apprend Evanghelia Stead, prof des universités en littérature comparée, dans le très intéressant bonus) que la version de Jacques Becker avec Fernandel, on sera étonné des libertés prises avec l’histoire d’origine. Libertés que l’universitaire attribue au cinéaste Arthur Lubin, lequel voulait assimiler les voleurs à des libérateurs.

 

 

Nous sommes dans ce que les studios hollywoodiens, ici Universal, ont de meilleur : de beaux décors filmés en Technicolor, un film bondissant qui s’apparente au genre cape et épée, des acteurs sympathiques, un zeste d’érotisme bien sage, du second degré et un scénario loin d’être aussi stupide qu’on pourrait le penser de prime abord. Il se fait même l’annonce, assez rapidement, d’un drame cornélien inversé puisque, comme dans Le Cid, deux pères sont opposés et leurs enfants s’aiment. À l’instar de Chimène, Baba est amoureux de la fille de l’assassin de son père.

 

 

Passons un à un au crible tous les atouts du film. Nous parlions de couleurs et de Technicolor : il n’est qu’à voir les tuniques turquoises et les coiffes rouges des voleurs, du meilleur effet, pour comprendre de quoi il s’agit. Les paysages sont magnifiques, tournés dans les dunes de sable de l’Utah, qui font regretter certaines transparences en gros plans. L’action est faite pour plaire à tous, aux enfants et aux adultes pour lesquels Lubin garde quelques séquences mémorables sous le coude. Celles avec la très belle Maria Montez et l’indémontable séquence du bain (une qui fait toujours plaisir à voir). À ses côtés, Jon Hall et Turhan Bey font ce que l’on attend d’eux et l’on s’amusera encore à reconnaître Andy Devine, le conducteur de la diligence de La chevauchée fantastique de John Ford, à la voix éraillée si particulière, dans le rôle d’un gentil voleur qui se transforme en nourrice.

Côté mise en scène, on a malheureusement l’habitude de ne retenir de Lubin que ses films avec Francis, le mulet bavard : une série de six nanars, dont l’un avec Clint Eastwood, plus un septième opus dirigé par Charles Lamont, qui donnera naissance à la télé au feuilleton Monsieur Ed. Lubin a également mis en scène une bonne version du Fantôme de l’Opéra en 1943, deux délicieux petits films d’horreur, Vendredi 13 (1940) et The Spider Woman Strikes Back (1946), et un film noir, Impact (1949). Mais le fond de commerce de Lubin reste bien sûr la comédie, à commencer par les cinq films avec les comiques Abbott & Costello. De ceux qui font crouler de rire les Américains et qui nous semblent souvent navrants ! Quoi qu’il en soit, il nous réserve dans Ali Baba plusieurs surprises et fait preuve d’un réel savoir-faire, jouant sur la profondeur de champ, comme dans cette séquence où trahit la servante (sublime Ramsay Ames). Ou dans ces visions aériennes du combat final.

Quant à ce scénario pas si simpliste que cela, il recèle quelques perles du style : « Un homme sans rêve dépérit et vieillit ». Ou encore ce dialogue d’Andy Devine : « Pour son pays ou son ventre, un homme donnerait sa vie, même pour son cheval. Mais jamais pour une femme ! »

Curieusement introduit par une improbable femme pirate, Linda Tahir, le DVD dispose, on l’a dit, d’un excellent bonus, réalisé par cette même Linda, dans lequel Evanghelia Stead parle tout aussi bien du film lui-même que de l’histoire littéraire des contes. Elle indique combien Ali Baba correspond à une volonté politique, celle de l’engagement des jeunes Américains dans la guerre. Et elle rapproche les fameuses jarres dans lesquelles se cachent les quarante voleurs, annoncées dès le générique, du cheval de Troie. Un leurre, de même que ce film a priori tout public cache bien autre chose.

 

 

On retrouve ce même plaisir à suivre un bonus réalisé par Linda Tahir, toujours en femme pirate dans la présentation, dans un autre DVD de la collection Epées de légende, Bengal Bigade (1954, La révolte des Cipayes) de Laszlo Benedek. Ici, c’est la romancière et philosophe Catherine Clément qui se charge de nous passionner avec sa connaissance de l’Inde et de son histoire. Autant Ali Baba montre la force du groupe face à l’adversité, autant cette Révolte des Cipayes éclaire la solitude d’un soldat intègre (Rock Hudson) face à la bêtise militaire. Traduit en cour martiale pour avoir désobéi aux ordres d’un supérieur (et, par la même occasion, son futur beau-père) et tenté de sauver d’une embuscade ses soldats cipayes, un officier britannique démissionne de l’armée, partagé entre l’amour de son pays et celui de l’Inde. Lequel se traduit par deux jolies femmes qui lui tournent autour : la rousse et Britannique Arlene Dahl face à la brune et Indienne Ursula Thiess.

 

 

L’action se déroule en 1857 pendant la révolte des Cipayes, ces soldats indiens incorporés dans l’armée britannique et désireux de voir leur pays délivré du joug impérialiste. De cette histoire agréable à suivre, on retiendra surtout les choix esthétiques du film, avec un Technicolor qui magnifie les uniformes rouges de l’armée et les robes vertes d’Arlene Dahl.

L’intelligence de Benedek est de ne prendre le parti ni des uns ni des autres, signant une sorte de western exotique dans lequel les Blancs n’ont pas forcément le beau rôle. A la même époque, des films comme Broken Arrow (1950, La flèche brisée) de Delmer Daves ou Tomahawk (1951) de George Sherman donnent raison aux Amérindiens. Benedek et son scénariste Seton I. Miller, s’ils placent leur héros dans le camp britannique, prennent soin de ne pas accabler l’autre camp.

 

 

Signalons un troisième titre, Captain from Castile (1947, Capitaine de Castille) de Henry King avec Tyrone Power, toujours disponible dans cette même collection Epées de légende. Une vision magnifiée de la conquête du Mexique par Cortez (Cesar Romero), tournée en partie sur place, où les séquences épiques et spectaculaires font forte impression. Et où, là encore, les conquérants occidentaux n’ont pas le meilleur rôle.

 

 

Une fois de plus, pour revenir à l’idée initiale de groupe, le héros (Tyrone Power) se sort du mauvais pas où l’a fourré un hidalgo mal embouché (John Sutton) auprès de l’Inquisition grâce à l’aide de quelques amis (Lee J. Cobb, Jean Peters, etc). Pour se tirer d’affaire, il s’engage dans l’armée de Cortez et rejoint ces fameux conquistadores ivres d’un rêve héroïque et brutal qui n’en veulent qu’à l’or des Aztèques. Laissant de côté tout manichéisme, Henry King prend bien soin de donner la parole aux Aztèques, en particulier par l’intermédiaire de Jay Silverheels qui incarne un prince réduit en esclavage par les Espagnols, qui réussit à s’enfuir grâce à Tyrone Power et à regagner sa patrie. Il filme également les méfaits de l’extrémisme clérical via l’Inquisition, qu’il oppose au brave prêtre (Thomas Gomez) qui suit l’expédition de Cortez. Enfin, il rend hommage au pays en tournant sur les lieux-mêmes, avec cette très belle image finale de l’armée de Cortez sur fond d’un vrai volcan sur le point d’entrer en éruption, réalisée sans trucage.

Jean-Charles Lemeunier

Ali Baba et les quarante voleurs
Titre original : Ali Baba and the Forty Thieves
Année : 1944
Origine : Etats-Unis
Réal. : Arthur Lubin
Scén. : Edmund L. Hartmann
Photo : W. Howard Greene, George Robinson
Musique : Edward Ward
Montage : Russell F. Schoengarth
Prod. : Universal Pictures
Durée : 87 minutes
Avec Maria Montez, Jon Hall, Turhan Bey, Andy Devine, Kurt Katch, Frank Puglia, Fortunio Bonanova, Moroni Olsen, Ramsay Ames…

La révolte des Cipayes
Titre original : Bengal Brigade
Année : 1954
Origine : Etats-Unis
Réal. : Laszlo Benedek
Scén. : Seton I. Miller, Richard Alan Simmons d’après Hal Hunter
Photo : Maury Gertsman
Musique : Hans J. Salter
Montage : Frank Gross
Prod. : Universal Pictures
Durée : 87 minutes
Avec Rock Hudson, Arlene Dahl, Ursula Thiess, Torin Thatcher, Arnold Moss, Dan O’Herlihy, Michael Ansara…

Capitaine de Castille
Titre original : Captain from Castile
Année : 1947
Origine : Etats-Unis
Réal. : Henry King
Scén. : Lamar Trotti d’après Samuel Shellabarger
Photo : Arthur E . Arling, Charles G. Clarke, Joseph LaShelle
Musique : Alfred Newman
Montage : Barbara McLean
Prod. : Fox
Durée : 140 minutes
Avec Tyrone Power, Jean Peters, Cesar Romero, Lee J. Cobb, John Sutton, Antonio Moreno, Thomas Gomez, Alan Mowbray…

Sortis en DVD et Blu-ray, dans un nouveau master haute définition, chez ESC Distribution dans la collection Epées de légende le 10 avril 2018.

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