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C’est à chaque fois pareil. On s’embarque pour un voyage avec déjà des idées en tête et pas plus tôt son ticket de transport à la main, on se berce de rêveries, d’images de bords de mer ensoleillés, de vahinés et de colliers de fleurs, d’épices exotiques et de tombeaux de rois imposants. Chacun se fait son voyage dès le premier pied posé sur le quai de départ, tout en sachant pertinemment que ledit voyage ne ressemblera pas forcément à ce que l’on s’est imaginé. Sans pour autant décevoir.

Les films, air connu entonné par Truffaut, sont des trains qui roulent dans la nuit et le voyage qu’ils nous proposent nous emmène toujours plus loin que ce à quoi on s’attendait. Quand Bertrand Tavernier, après les deux « Journeys » à travers les cinématographies américaine et italienne de son ami Scorsese, s’attelle à son propre périple personnel, une petite voix nous souffle dans l’oreille, notre Jiminy Cricket infaillible, que ce voyage-là va nous embarquer au-delà des frontières connues, nous jeter en travers des yeux des images inédites, inconnues, rarissimes, signées de noms dont on a à peine entendu parler.

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C’est le problème de la cinéphilie. Dès que l’on s’estime un peu pointu dans le domaine, on rêve sans cesse d’une terra incognita vers laquelle quelqu’un nous entraînerait pour notre plus grand plaisir. Autant dire que Voyage à travers le cinéma français, trois heures emballantes d’images formidables, de raisonnements avertis, de coups de cœur communicatifs, étonne et déçoit presque au premier abord. Les plus dégourdis de nos cinéphiles spectateurs, les plus engourdis par un besoin savant de découvertes à tout prix, chercheront à débusquer quoi qu’il en soit l’ombre d’un Jean Faurez ou d’un Jean Devaivre, le souvenir d’un Jeff Musso, la citation au moins de Pierre Chenal ou de Raymond Bernard et auront, à la fin de ce métrage intelligent et forcément sélectif, les cheveux dressés sur la tête à compter sur leurs doigts de mains, de pieds et sur ceux de leurs voisines, les absents. Ceux qui ont toujours tort. Et dans ce Voyage et vu l’ampleur du domaine étudié, ils sont évidemment nombreux. Tavernier ne mentionne donc pas plus Autant-Lara qu’à peine Duvivier, oblitère Ophüls, Guitry, Pagnol et quelques autres. De même ne se jette-t-il pas, pour ceux qui le connaissent et ont assisté à des rencontres pointues à l’Institut Lumière de Lyon, dans la gaudriole. Un mot pour décaper Fernandel et Christian-Jaque. Rien sur les nanars de Pière Colombier ou Maurice Cammage ou Willy Rozier. Même Alerte en Méditerranée de Léo Joannon, pourtant cité dans Coup de torchon, ne montre pas sa bobine. Et rien non plus malheureusement sur Jean-Pierre Mocky, grand pourfendeur devant un Éternel qu’il nargue.

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Bertrand Tavernier, dont le Voyage à travers le cinéma français a été présenté en avant-première pendant le festival Lumière de Lyon et qui est sorti ce 12 octobre dans toutes les bonnes salles, a choisi de rester classique. Parce que ce voyage est le sien et qu’il explique que le premier film dont il se rappelle est — et il ajoute qu’il aurait pu plus mal tomber — Dernier atout (1942) de Jacques Becker. Il se lance alors à juste titre dans l’éloge du cinéaste, montre plusieurs extraits de ses films et réussit son coup puisqu’à chaque fin de séquence, et il en sera de même tout au long du Voyage, il nous communique une furieuse envie de revoir ces images. Naturellement, de Becker il passe à Renoir et l’on ne peut qu’avouer que la scène où les prisonniers français et anglais de La grande illusion entonnent la Marseillaise parce que les troupes alliées ont gagné une bataille donne toujours autant de frissons.

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Pierre Fresnay et Jean Gabin dans « La grande illusion » de Jean Renoir

Pour savants qu’ils soient, les commentaires de Tavernier sont aussi bourrés d’anecdotes. Ainsi Jean Gabin, qui arrive logiquement dans la pensée après Renoir et qui conduit tout naturellement à Marcel Carné, dont le cinéaste cite quelques traits. Comme « lapin des Flandres », vocable dont il affublait le général de Gaulle. Derrière les bons mots, Tavernier mentionne les scénaristes (Prévert, Jeanson), les décorateurs (Trauner) et donne une grande importance aux musiciens, à commencer par l’immense Maurice Jaubert — un CD des musiques des films présentés est d’ailleurs mis en vente en parallèle, sur lequel on trouve également le score de Bruno Coulais qui accompagne le voyage. De Jaubert à Truffaut, il n’y a qu’un pas franchi allègrement, un pas qui glisse vers la Nouvelle Vague et Jean-Pierre Melville, avec qui Tavernier a travaillé et dont il se souvient avec émotion.

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Pour qui sait que les goûts cinématographiques de l’époque étaient tranchés, partagés entre les tenants des Cahiers du cinéma et ceux de Positif, avec une place à part réservée aux partisans de Présence du cinéma, on pourra dire que, dans ce film, Bertrand Tavernier se rapproche des prises de position prises par les Cahiers. Pour finir, l’auteur lance un coup de chapeau très personnel à Jean Sacha (qu’il a bien connu) et à sa vedette Eddie Constantine — récupéré ensuite par Godard puis Fassbinder et toute l’avant-garde allemande puis, enfin, par Lars von Trier, on connaît des trajectoires beaucoup plus casse-gueule.

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Lors d’une des présentations de son film au cours du festival Lumière, Tavernier a précisé qu’il voulait avant tout « exciter la curiosité qui constitue un bouclier face à un déferlement d’ignorance chaque mois de plus en plus inquiétant ». Avant de conclure : « Les films, au même titre que les œuvres d’art, peuvent être des armes de construction massive. »

En sortant de la salle, la tête pleine de toutes ces images des années trente à soixante, nous vient en tête un petit air chantonné naguère par Jean Périer — merci wikipédia. Jean Périer, basculé aujourd’hui dans les culs-de-basse-fosse de la mémoire, acteur chez Guitry, Ophüls, Siodmak, Christian-Jaque ET Max de Vaucorbeil — ne les oublions pas, les nanardeux — et qui chantait : « Nous avons fait un beau voyage, nous arrêtant à tous les pas, buvant du cidre à chaque village, cueillant dans les clos des lilas. »

Jean-Charles Lemeunier

« Voyage à travers le cinéma français » de Bertrand Tavernier, première coproduction Gaumont-Pathé, sorti le 12 octobre 2016.

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