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Heureux mortels




Remercions l’éditeur Elephant Films, qui livre à notre curiosité trois DVD et Blu-ray de David Lean, de se souvenir d’un certain cinéma britannique digne d’éloges. Après Alfred Hitchcock, Alexandre Korda, Carol Reed et Michael Powell, voici donc trois œuvres de David Lean des années quarante — qui faisaient déjà partie d’un coffret édité par Carlotta il y a cinq ans —, histoire de (re)découvrir que l’auteur de fresques à gros budgets telles que Lawrence d’Arabie ou Dr Jivago savait aussi diriger des sujets plus intimistes avec une grande élégance.




L’élégance est justement le mot-clef de This Happy Breed (1944, Heureux mortels), histoire d’une famille sur vingt ans, de la fin de la Première guerre mondiale au début de la suivante. Certes, Julien Duvivier, quatre ans plus tôt, a déjà mis en scène les aventures d’une famille française sur quatre générations rythmées par trois guerres contre les Allemands. Untel père et fils mise sur une propagande anti-teutonne alors que le pays replonge dans un conflit. Rien de tout cela avec Heureux mortels, rien d’anti-germanique en tout cas. Lean évoque au passage la montée de Hitler et les discours, dans Hyde Park, des fascistes anglais sans insister plus que ça.

Dionnet

Adaptant une pièce de Noel Coward, avec qui il a réalisé en 1942 son premier film, In Which We Serve (Ceux qui servent en mer, également disponible chez Elephant Films), et avec qui il travaillera encore pour Blithe Spirit (1945, L’esprit s’amuse), Lean ne se contente pas de filmer des dialogues, bien au contraire. Jean-Pierre Dionnet, qui, dans cette collection, donne toujours des éclairages fort intéressants, compare l’ouverture d’Heureux mortels à celle de The Yards de James Gray : la caméra survole la ville, s’approche d’une maison et pénètre par la fenêtre. C’est là que l’on découvre la famille Gibbons : le père (Robert Newton), la mère (Celia Johnson) et les trois enfants (Kay Walsh, Eileen Erskine et John Blythe), auxquels il faut ajouter la grand-mère (Amy Veness) et la tante vieille fille (Alison Leggatt), ainsi que le voisin (Stanley Holloway), ancien compagnon de guerre de M. Gibbons, et son fils (John Mills). Précisons, avant de poursuivre, l’extraordinaire justesse de tous ces acteurs, toujours mesurés, dont les émotions se traduisent la plupart du temps par des regards.

Tous les événements que traverse cette famille, qu’ils soient politiques ou sociaux (telle la grève générale de 1926), sentimentaux ou culturels, sont rythmés par le thé. À ces gens ordinaires, en tout cas voulus tels par le cinéaste, on pourrait reprocher un certain académisme. Ainsi les conseils de vie donnés par le père à son fils sont-ils conventionnels tout en étant emplis de bon sens. Lean et ses deux coscénaristes, Anthony Havelock-Allan et Ronald Neame — qui signe aussi de superbes images dans un Technicolor pastel et qui deviendra le réalisateur de L’aventure du Poséidon —, ainsi que Noel Coward qui, ne l’oublions pas, a signé la pièce d’origine, ont choisi de parler d’une famille « normale » comme nous avons aujourd’hui à la tête du pays un président « normal ». Les membres de la famille ne sont pas spécialement hauts en couleurs, simplement de braves gens qui méritent que l’on s’intéresse à eux. Très à l’aise pour dépeindre avec beaucoup de tendresse ces petites vies, David Lean se montre un excellent précurseur de ce que pourra signer plus tard John Boorman, des chroniques familiales toutes en finesse.



Il était tout à l’heure question d’élégance de la mise en scène. Elle se traduit aussi par le dosage des scènes, capables de passer en douceur du comique au tragique. Telle cette séquence avec la radio où une mort s’annonce, bercée par les rythmes joyeux d’un jazz américain. La mise en scène de Lean est tout aussi précise dans le choix de ses cadres. Lorsque le couple parental fait la vaisselle, Lean place Robert Newton sur la droite, filmé sans entrave à travers une baie ouverte, alors que de l’autre côté, la fenêtre fermée enserre Celia Johnson dans ses carreaux.

Jean-Pierre Dionnet rapproche le personnage de la fille rebelle (Kay Walsh) de Lean lui-même : comme le cinéaste au même âge, elle veut absolument sortir de sa condition, quitte à peiner ses proches.

L'esprit s'amuse jaquette

Bien que le plus connu des trois films, Blithe Spirit (1945, L’esprit s’amuse), est finalement aussi le plus décevant, amusant certes mais comportant de longs bavardages symptomatiques des pièces de Coward. Le sujet se démarque peu des comédies à fantômes hollywoodiennes style Topper (1937, Le couple invisible). À la suite d’une séance de spiritisme menée par la pétaradante Margaret Rutherford, un jeune couple (Rex Harrison et Constance Cummings) trouve son foyer envahi par le fantôme de la première femme de monsieur (Kay Hammond), morte d’une crise cardiaque au cours d’un accès de fou rire ! Une fois que le fantôme est là, verdâtre à souhait et encombrant comme c’est pas permis, ni Coward ni Lean ni ses deux coscénaristes habituels, Havelock-Allan et Neame — encore auteur d’une superbe photographie en Technicolor —, ne savent plus trop quoi faire de lui, sinon lui donner de longs bavardages. On a beau lui trouver tous les qualificatifs que l’on voudra (enjoué, enlevé), L’esprit s’amuse reste assez statique, malgré de jolis numéros d’acteurs, et assez vain. Un mystère demeure en ce qui concerne Noel Coward : tant dans Heureux mortels que dans L’esprit s’amuse, ses personnages ne sont guère exubérants (à l’exception de Margaret Rutherford dans le deuxième film), comparé à ce que lui-même a pu faire en tant qu’acteur dans le Bunny Lake Is Missing (1965, Bunny Lake a disparu) d’Otto Preminger. Coward y incarne un drôle de type un peu malsain, crado, à cent lieues des bourgeois de la haute ou des gens sans excès qui peuplent son théâtre. Lui-même incarna d’ailleurs à la télévision britannique, en 1956, le père de famille de This Happy Breed et le mari qui se retrouve avec deux femmes, dont l’une trépassée, de Blithe Spirit.

amants-passionnes--blu-ray

Après le succès international de Brief Encounter (1945, Brève rencontre), un film encore inspiré par Noel Coward, et un détour par l’œuvre de Charles Dickens — Les grandes espérances en 1946 et Oliver Twist en 1948 —, David Lean signe en 1949 un superbe film, The Passionate Friends (Les amants passionnés). Déjà héros de Brève rencontre, Trevor Howard aime passionnément, comme le titre du film l’indique, Ann Todd. Laquelle est mariée à Claude Rains. Le triangle de Brève rencontre (le mari, la femme et l’amant) se reforme ici d’une manière encore plus romanesque. Là où le décor de Brève rencontre était quotidien et dénué de faste, celui des Amants emprunte au romantisme le plus échevelé : vaste demeure de l’héroïne contre appartement plus simple de son amant, passage à la nouvelle année qui ressemble à un carnaval vénitien, balade amoureuse sur un lac alpin et sur des sommets et hôtel de rêve sur les rives du même lac. L’amour est ici une force contre laquelle on ne peut lutter, balayant sur son passage toute raison et pourtant, pourtant. Chez Lean, la femme amoureuse ne perd pas tant que cela la tête et Ann Todd ne cesse d’hésiter dans son choix. Le personnage de Claude Rains est sans aucun doute le plus fort, l’acteur pouvant déployer un plus grand éventail de sentiments : la colère, la frustration, la jalousie, le cynisme mais aussi l’amour. Dans son introduction, Jean-Pierre Dionnet précise que c’est ce mari trompé joué par Rains qui est le plus proche de David Lean. Non pas parce que Lean était lui-même cocu mais bien parce que la froideur et l’exigence au travail montrées par Rains étaient tout à fait en adéquation avec le cinéaste, qui ne se fit guère d’amis tout au long de sa carrière, étant très dur avec ses collaborateurs. Pourtant, il travailla souvent avec les mêmes personnes et, à la fin du tournage, il épousa Ann Todd qui fut l’une de ses six femmes, comme le fut aussi Kay Walsh, son interprète de This Happy Breed. Grand amoureux, alors, le David ? Sans doute mais curieusement, le titre original du film mentionne « friends » et non « lovers ». Comme si la raison très british, celle représentée par Claude Rains, lui-même alter ego du cinéaste, venait apporter un bémol à la passion.

Ce film admirable, comme l’est également This Happy Breed, éclaire d’un jour nouveau la carrière de David Lean. Quand il achève ces Amants passionnés, Lean mettra encore huit ans à se lancer dans l’aventure des superproductions qui débute avec The Bridge on River Kwai (Le pont de la rivière Kwai). Des films qu’il disait préférer aux bandes plus intimes de ses débuts. Pourtant, et citons une dernière fois Dionnet, tant avec Ryan’s Daughter (197O, La fille de Ryan) que A Passage to India (1984, La route des Indes), Lean n’eut de cesse de nourrir ses blockbusters de scènes proches de celles qu’il tournait à ses débuts.

Jean-Charles Lemeunier

Heureux mortels, L’esprit s’amuse et Les amants passionnés : trois combos Blu-ray/DVD de David Lean édités par Elephant Films depuis le 15 mars 2016.

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