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Depuis le début de sa carrière, il y a maintenant près de quarante ans, Tsui Hark s’est régulièrement confronté avec l’histoire de son pays et les mythes fondateurs qui ont nourri le folklore chinois, avec à chaque fois l’ambition d’en redéfinir les codes et la portée pour aboutir à un universalisme désarmant où la puissance de la fiction est sans cesse réaffirmée.
The Buterfly Murders, Green Snake, Zu, The Lovers, The Blade, L’Auberge du dragon, Seven Swords, Peking Opera Blues, la série des Il était une fois en Chine… autant d’œuvres profondément ancrées dans la culture populaire et les traditions chinoises qui enchantent par leur flamboyance, leur générosité et leur génie cinétique, surtout qui parviennent à captiver l’attention d’un public pas uniquement local. Ce n’est pas seulement pour sa capacité à livrer des films à grand spectacle que Tsui Hark a été surnommé le Spielberg chinois même si son impact à l’international est moindre.
Le réalisateur hongkongais a même poussé le curseur un peu plus loin depuis qu’il bénéficie d’un financement du gouvernement chinois. Non seulement
Detective Dee le mystère de la flamme fantôme, La Légende des sabres volants et Detective Dee la légende du dragon des mers sont des aventures martiales particulièrement jouissives en termes d’inventivité de la mise en scène mais ces oeuvres constituent également de formidables pieds de nez aux créanciers de l’Empire du milieu. Tsui Hark faisant surgir au sein de projets policés un point de vue subversif égratignant les tenants du pouvoir. Cette maestria à allier une formalisation éminemment spectaculaire à un propos sinon politisé du moins grinçant et peu consensuel, le génial barbichu en fait une nouvelle éclatante démonstration avec La Bataille de la montagne du tigre, dynamitant plus que jamais de l’intérieur ce qu’il serait facile d’assimiler à de la compromission artistique et idéologique. Autrement dit, Tsui Hark fait œuvre de contrebande dans une œuvre de propagande !

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La Bataille de la montagne du tigre est une adaptation d’un célèbre ouvrage de Bo Qu,
Tracks in the Snowy Forest, qui romançait avec verve des faits réels : au lendemain de la seconde guerre mondiale et de l’invasion japonaise, la Chine est en proie à la guerre civile et l’armée populaire de libération (APL) a fort à faire avec les clans de bandits profitant du chaos ambiant pour détruire les villages de civils et s’arroger des régions entières. Ici, on suivra les efforts de la compagnie 203 ,menée par un courageux Capitaine , pour préserver un village et renverser le gang du seigneur des aigles (The Hawk) qui a pris possession de la citadelle du tigre, forteresse à flanc de montagne et sertie de la multitude d’armes laissées par les japonais
Ce récit adapté une première fois à l’écran par des interprètes de l’opéra de Pékin connut un succès retentissant et berça nombre de générations dont Tsui Hark lui-même. Et si le cinéaste surprend en faisant débuter son histoire, censée se dérouler en 1946, par un prologue contemporain, ce n’est pas une affèterie mais constitue une avant-propos pertinent sur sa démarche. Un jeune sino-américain s’apprête à rejoindre la silicon valley, signe de sa réussite professionnelle, lorsque au cours de la soirée d’adieu organisée par ses amis il tombe à la télévision sur un extrait de ce fameux classique, ravivant une certaine nostalgie le conduisant à reporter son voyage pour faire un détour en retournant au pays (une situation renvoyant au propre parcours de Tsui lorsqu’il était un étudiant en cinéma aux Etats-Unis). De son écran réduit d’i-phone sur lequel il revisionne le film, l’image s’élargit pour remplir le cadre et transposer l’action dans les forêts enneigées chinoises où le bataillon 203 est en plein marasme.
Une jolie entrée en matière qui détermine d’emblée le lien avec l’Histoire et une histoire capable de définir un individu.
On reviendra sur ce jeune homme moderne à d’autres reprises dans le déroulement du métrage par petites touches, le définissant comme catalyseur des principes de deux époques dissemblable.

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La Bataille de la montagne du tigre
est une remarquable fresque épique renvoyant à Quand les aigles attaquent de Brain G. Hutton et aux Sept Samouraïs d’Akira Kurosawa qui détourne les codes du film de propagande pour œuvrer à la construction d’un récit humaniste où le salut, comme souvent chez Tsui Hark, dépendra de l’action d’un marginal redéfinissant les règles (de contrôle, de combat, du récit) en vigueur.
Mettant la pédale douce, pour ne pas dire un frein, à ses expérimentations et son travail sur la vitesse, le réalisateur compose une première heure narrativement dense mais assez avare en péripéties. Non pas que l’on s’y ennuie mais les multiples ramifications liées aux enjeux de pouvoir et de possession d’une carte établissant les positions des troupes communistes semblent complexifier outrageusement une histoire dont la profusion de personnages perturbe l’implication. Néanmoins, cette longue exposition est nécessaire afin de développer justement les différents caractère qui chambouleront régulièrement les positions acquises, reconfigurant les alliances au gré de trahisons ou d’incertitudes sur la confiance devant être accordée. Ainsi, les manigances vont bon train au sein du gang du seigneur des aigles et la compagnie 203 est grandement perturbée par l’arrivée du duo Yang Ziron e Bai Ru, un éclaireur et une infirmière envoyés par le Q.G.
Tsui Hark parvient à parfaitement gérer sur le long terme la multitude de personnages, faisant émerger un certain attachement pour eux. Une perception plus fine de chacun qui permettra de maintenir l’attention lorsqu’ils sont éparpillés au gré de l’action. C’est superbement illustré par la séquence de défense du village où chaque personnalité développée de la compagnie tient une position stratégique différente, donnant ainsi une certaine unité à des confrontations variées. Ce liant topographique qui rappelle la construction similaire opérée par Kurosawa dans
Les Sept Samouraïs est préparée et instillée d’emblée lors d’une des premières séquences voyant la troupe de l’APL se préparer à mener un assaut contre des bandits pour récupérer armes et victuailles. Les positions prises par les différents soldats du capitaine définissant leurs particularités et leurs spécialités (snipers, appui, percée…).

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Alors que le récit semble s’articuler autour de l’antagonisme entre le capitaine 203 et le seigneur des aigles, un homme, Yang, va grandement en perturber le déroulement. Cet inconnu débarqué de nulle part va peu à peu devenir le centre d’attention. EN effet, il est chargé de s’infiltrer parmi l’ennemi reclus dans la forteresse pour en faciliter l’attaque surprise de la compagnie. Rival du capitaine puisque c’est lui qui initie cette audacieuse opération, il devra en outre manœuvrer auprès du despote pour se faire accepter et surtout convaincre de sa sincérité.
C’est à partir de son entrée dans le jeu et de sa mainmise progressive sur l’action que le film adoptera un rythme plus serialesque voire même théâtral Il faut voir Yang s’adonner à son jeu de rôle face à ses ennemis dans un espace que les cadrages de Tsui Hark transforment en véritable scène. La lutte avec le seigneur des aigles, avant de trouver une issue physique, se jouera sur la maîtrise spatiale et le contrôle des évènements. Surtout, son arrivée simplifiera considérablement l’intrigue puisque outre la neutralisation du cruel Hawk, il s’agira de délivrer Qinglian, la mère de l’enfant recueilli par la compagnie 203.

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Infusant ces enjeux, se développe un questionnement lié à une identité, à définir, à imposer. Tandis que le Capitaine est seulement défini par le nombre représentant sa compagnie, 203, Yang s’avère être connu sous un autre nom. Quand l’un n’a pas de nom, l’autre en a trop. Et de l’autre côté, Yang tente de persuader qu’il est digne du rang qu’on lui a attribué : dans l’antre de l’ennemi, il est désormais dénommé par le vocable « frère 9 ». Le plus grand danger pour lui n’est donc pas forcément d’être découvert mais de succomber à un lieu où l’identité est niée
Ce basculement d’un espace où il faut conforter sa personnalité à un autre où la survie tient à sa dissimulation est superbement illustré par la séquence où Yang doit faire face dans la forêt enneigé à un tigre. Une séquence remarquable fonctionnant aussi bien d’un point de vue cinégénique (prises de vue réelles et CGI parfaitement mis en scène, découpés, la tension à son comble) que comme signification métaphorique. Dans cet espace dépouillé, Yang se confronte à un dangereux félin, symbole de ce qui l’attend dans la forteresse qu’il rejoindra bientôt. Cette scène constitue ainsi, à ce moment précis, un formidable et essentiel point d’achoppement. Et dont la réalisation prépare aux morceaux de bravoure qui suivront, comme la défense du village et l’attaque de la cité interdite (au programme : descente à skis, traversée en tyrolienne entre deux parois, bataille rangée, duel final).

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Aventures superbement menées, La Bataillle de la montagne du tigre va prendre une tournure particulière en fin de métrage. On y retrouve le jeune étudiant revenu au pays se rendre chez sa grand-mère qui a dressé la table pour un repas pour le moins incongru car il y a nettement plus de deux couverts. On en dévoilera pas plus mais cette séquence permet de souligner la nécessité pour la jeune génération de ne pas se couper de l’Histoire. Et ultime surprise, Tsui Hark enchaîne sur une dernière séquence incroyablement opératique, jouissive, jouant d’une nouvelle manière encore plus serialesque le sauvetage de Qinglian. Une dernière scène que Tsui ne pouvait se résoudre à laisser sur la table de montage et qu’il parvient donc à rattacher in extremis. Mais il ne le fait pas de façon artificielle, uniquement pour le plaisir (parce que rien que cette séquence mérite à elle seule de voir le film !) mais elle s’incorpore tout naturellement puisque émanant directement du jeune sino-américain alors attablé.
Et in fine, elle donne une signification supplémentaire au film dont le propos, finalement, intime de ne pas sanctifier les récits fondateurs du passé que l’on nous livre mais plutôt de se les réapproprier afin d’en retirer des enseignements en adéquation avec ce qui nous anime au plus profond et fonde notre humanité. Un rattachement indispensable à l’Histoire, et plus généralement à une histoire plus personnelle, qui ne doit en aucun cas brider ce que l’on est.
C’est là toute la saveur d’un divertissement échevelé, nouvelle preuve de la vitalité incroyable de Tsui Hark, plus inspiré que jamais.

Nicolas Zugasti

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Zhì qu weihu shan
Réalisation : Tsui Hark
Scénario : Tsui Hark, Jianxin Yuang, Yang Li, Chi-An Lin, Zhe Dong, Bing Wu d’après le roman de Bo Qu
Interprètes : Hanyu Zhang, Tony Leung Ka-Fai, Kenny Lin, Nan Yu, Liya Tong…
Photo : Sung Fai Choi
Montage : Boyang Yu
Bande originale : Wai Lap Wu
Origine : Chine
Durée : 2h21
Sortie française : 17 juin 2015

 

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