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Le 20 avril 2011, Tsui Hark, l’impétueux réalisateur de Butterfly Murders, Peking Opera Blues, Green Snake, Piège à Hong-Kong, The Blade, Seven Swords ou encore Time and Tide revenait plus fringuant que jamais sur les écrans avec Détective Dee et le mystère de la flamme fantôme. Un flamboyant wu xia pian adaptant le personnage historique et de fiction du Juge Ti, héros d’une série de vingt cinq romans écris par le diplomate sinophile néerlandais Robert Van Gulik entre 1949 et 1968, et qui marque à la fois le retour de Hark dans son genre de prédilection et une pierre angulaire dans l’évolution de son cinéma. En effet, Hark apparaît plus apaisé, sa réalisation et son récit n’étant plus soumis à de brusques changements de ton. Une mise en scène plus fluide qui traduit la digestion de l’héritage de la Shaw Brothers, dont la perpétuelle confrontation et redéfinition par Hark se fait désormais sans heurts. Images magnifiques, compositions ébouriffantes, combats grandioses dans leur exécution et leur implication, superbes portraits contrastés de femmes, rythme trépidant, intrigue toujours limpide malgré la profusion d’éléments à prendre en compte, point de vue politique à l’exaltante subversion, les qualificatifs manquent. Autant résumer en assénant que Détective Dee… est un authentique chef-d’œuvre qu’il est désormais possible de découvrir dans son salon, puisque le DVD du film édité par Wildside est disponible depuis le 24 août 2011. Une œuvre déjà abordée dans le dernier numéro (21, donc) paru de la revue, mais qu’il était impensable, au vu de sa qualité, de ne pas aborder à nouveau. Attardons-nous cette fois-ci sur une des superbes séquences jalonnant le film, celle située dans l’auberge et qui vient conclure l’exposition étonnamment longue (plus de trente minutes).

En l’an 690, Wu Zetian (Carina Lau) est à la veille de son intronisation en tant que première femme impératrice de Chine. Mais cela n’est pas du goût de tout le monde puisqu’une série de meurtres mystérieux voyant la combustion spontanée de ses plus hauts fonctionnaires vient entacher sa proche consécration. Entre jeux de pouvoirs, trahisons, complots, la tâche va être ardue pour le Détective Dee (Andy Lau) mandaté par Wu elle-même pour résoudre cette affaire. Ironie du sort, elle fait appel à son plus fervent opposant qu’elle libère des geôles où elle l’avait emprisonné huit ans auparavant. L’impératrice a mis au service de Dee son plus fidèle officier, la fougueuse Jing’er (Li Bingbing) qui dissimule sa beauté derrière un accoutrement guerrier. À la fois méfiante, fascinée par le détective et jalouse des liens l’unissant à sa maîtresse, elle demeure constamment sur la défensive.
Dans la séquence en question, nous suivons Dee et Jing’er rejoindrent une auberge où le premier pourra se délasser et réendosser un habit plus conforme à son statut. Après avoir présenté les enjeux liés aux disparitions fantastiques, les intervenants à venir de l’intrigue (qu’ils soient adversaires ou alliés) et les capacités martiales et réflexives intactes de Dee, Hark s’attèle ici à définir les relations entre l’enquêteur et son accompagnante qui vont rythmer et faire évoluer le récit. Défiance, provocation, faux semblants, recherche de domination, réactions face au danger, différence de niveaux de perception, autant de paramètres et de motifs qui les séparent pour l’instant mais qui ne demandent qu’à se transformer pour finalement les unir. Tandis que dans cette séquence de sept minutes, Tsui Hark va faire la preuve de sa maîtrise narrative et de l’espace, le Détective Dee va tout autant prouver que c’est lui qui mène les débats et qu’il dispose d’un temps d’avance sur la compréhension des événements. Une séquence qui donne le départ de l’éducation martiale, politique et sentimentale de Jing’er qui est déjà douée mais qui a encore tant à apprendre.

Après avoir quitté le palais impérial, ils pénètrent donc dans l’auberge et Jing’er accompagne Dee dans ses quartiers, les deux devisant sur la suspicion de Li Xiao, un noble opposé au pouvoir de la régente, quant à son éventuelle implication dans l’affaire de la flamme fantôme. Lorsqu’ils arrivent dans la chambre, les anciens habits de Dee sont déposés sur une table ; n’y manque que son arme, Dragon Docile, comme il le fait remarquer.

Toujours sur le seuil, Dee demande à Jing’er si elle reste. En signe d’acquiescement, la porte se referme dans le dos de Dee tandis que l’on entend la voix de Jing’er sans la voir, celle-ci apparaissant derrière lui en rappelant qu’elle est là pour le servir. Par cette habile composition, Hark définit aussi bien Dee comme le personnage s’arrogeant le premier plan tout en soulignant la capacité de dissimulation de la fidèle servante de l’impératrice. Les deux participants étant maintenant dans l’arène, le combat peut commencer.

Jing’er est là pour le servir mais cela semble être contre son gré. Tandis qu’elle enlève son kimono noir pour passer une tenue plus confortable, Dee se saisit du rasoir. Et alors qu’elle sort gracieusement de derrière le paravent, Dee lui intime d’aller lui chercher de l’eau. Ce qu’elle s’apprête à faire d’un air renfrogné. Dee la teste, insistant sur le fait qu’elle est faite pour ça, niant son aptitude à pouvoir décider d’elle-même. Et cela marche car de colère, elle balance le récipient d’eau sur Dee qui le réceptionne au vol, le posant impassiblement à côté de lui.

Désormais passablement en colère, Jing’er se propulse d’un bond au-dessus de Dee, toujours tranquillement assis, se saisissant au passage de son fouet, pour atterrir derrière lui et tenter de l’enserrer. Mais Dee effectue une parade neutralisant immédiatement cette « étreinte ». S’en suit une joute toute en souplesse et dextérité pour savoir qui aura le dessus sur l’autre, qui parviendra à maîtriser qui. Dee pare chacune des actions de Jing’er, lui crachant par deux fois de l’eau au visage, ravivant sa colère par cette drôle d’humiliation, et finalement, chacun se retrouve avec dans la main l’arme de l’autre.

Et puisque Jing’er est désormais en possession du rasoir, Dee estime qu’elle peut alors le raser et contre toute attente, se retourne. Une énième provocation, cette fois-ci plus dangereuse puisqu’il expose son cou, offrant sa carotide à un coup de rasoir bien placé. On voit d’ailleurs Jing’er tenir plus fermement la lame dans cette position, semblant hésiter à lui trancher effectivement la jugulaire. Une question de confiance qui se répercute dans l’échange rapproché entre les deux au sujet de l’impératrice, Dee émettant un point de vue dissonant (voire même dissident). Puis, tout en guidant la main de la jeune femme au commencement de sa barbe, lui suggère de ne pas trop se rapprocher de lui si elle veut conserver les faveurs de Wu et ne pas s’attirer ses foudres.

Piquée au vif, Jing’er se place à califourchon sur Dee allongé sur le dos. Le rasoir entre les dents, elle défait d’un geste sa chevelure, se dévêt, révélant ainsi une nouvelle apparence qui un instant domine Dee, complètement subjugué par sa beauté. À noter que Hark utilise la même échelle de plan et le même cadrage pour montrer Jing’er habillée puis nue mais gardant la même intense détermination dans le regard, manière de souligner sa volonté de garder le contrôle malgré le dévoilement de son physique.

Soudain, pour la première fois depuis le début de la séquence, Tsui Hark propose un plan traduisant un autre point de vue, observant la scène de l’extérieur. Qui regarde ? Lequel des deux sera le plus prompt à détecter cette éventuelle intrusion ? Pour l’instant, ils restent focalisés sur leur lutte intime. Et alors que le détective lui dit que rien ne l’y oblige, Jing’er réagit en se saisissant du rasoir et tranche les cordons des haillons servant de vêtements à Dee. Puis, tout s’accélère, Hark enchaîne avec un nouveau plan en extérieur, montrant cette fois-ci le reflet de l’auberge se troubler lorsque la pluie commence à tomber. Signe annonciateur et imperceptible que quelque chose cloche. Et dont Dee va immédiatement prendre la mesure, comme le montre le brusque raccord sur lui et le non moins violent zoom sur son visage cadré en extrême gros plan.

Alors que Jing’er lui enlève brutalement sa veste, Dee la saisit derrière les épaules et la plaque contre lui. Elle réagit en le repoussant, refusant qu’il prenne l’ascendant sur l’affrontement sexuel en cours. Elle n’a pas compris qu’il a un temps d’avance et veut lui sauver la vie. Afin de lui faire appréhender l’urgence de la situation, Dee reproduit son action puis se saisit du fouet qu’il lui donne.

Puis, prenant appui avec ses mains plaquées au sol, s’extirpe pour fermer les panneaux donnant sur l’extérieur. Au même instant, trois flèches sont tirées dans leur direction et traversent la paroi, sonnant le départ d’une pluie soutenue de projectiles.

Jing’er a enfin pris la mesure du danger et se met à couvert grâce à son fouet. Dee fait de même, roulant sur le côté alors que les flèches se plantent au sol juste après son passage. Jing’er manifeste néanmoins son mécontentement, reprochant à Dee de ne pas l’avoir prévenue. Oui, elle a décidemment beaucoup à apprendre.
Afin de perturber leurs agresseurs, ils éteignent toutes les lampes, plongeant le lieu dans l’obscurité.
À noter que toute la scénographie précédente où Dee et Jing’er se seront rendus coup pour coup, tout en caractérisant les personnages et définissant leurs positions, aura permis de délimiter l’espace de l’action. Tsui hark, par ses mouvements de caméra, ses changements de plans, aura tracé de véritables vecteurs géométriques qui aideront justement le spectateur à s’y retrouver lorsque les sources de lumière seront supprimées.

Pour autant, l’intensité de l’orage sévissant dans la pièce ne faiblit pas. Toujours grâce à son fouet (elle semble manifestement beaucoup plus à l’aise dans ses mouvements à distance), elle s’empare de son kimono noir et s’en enveloppe. Finalement, tout semble s’être arrêté. Jing’er décide alors de reprendre les choses en main et se précipite discrètement jusqu’à la porte pour tenter une sortie. Alors qu’elle pose la main sur l’un des panneaux, commençant à le tirer, Dee pose la main sur son épaule et l’attire rapidement à lui, au moment où de nouvelles flèches surgissent.


Dee saisit alors le kimono de Jing’er afin de neutraliser les flèches en un virevoltant tourbillon. Simultanément, il la pose délicatement au sol, la main derrière sa tête. Étrangement (du moins, à cet instant), alors que le détective vient une nouvelle fois de lui sauver la vie, elle s’emporte et roule sur le côté en lui interdisant de la toucher (à cet endroit précis ?).

Surpris par cette réaction, Dee ne reste pourtant pas décontenancé très longtemps. Examinant les flèches, il entend un bruit sourd provenant du plafond et se montre une fois encore le plus rapide à réagir et se hisser sur le toit. De là-haut, il débouche sur le lieu de repos de la garde rapprochée de Li Xiao. Ce dernier se réjouit de la réapparition de Dee et tente de le ranger à sa cause en voulant lui remettre un insigne militaire qui lui permettrait de mobiliser son armée de dix mille hommes afin de renverser le pouvoir en place. Jig’er surgit à cet instant et s’empare de l’insigne avec son fouet. Li XIao s’en retourne, frustré à la fois par l’intervention de Jing’er et le refus de Dee de lui prêter allégeance. Encore une fois, Jing’er se méprend sur l’interprétation des événements. Elle pense Li Xiao responsable de l’attaque dont ils ont été la cible, confirmant ainsi les soupçons qu’elle exprimait en début de séquence ; or, ce n’était qu’une tentative de soudoiement.

Avec cette séquence concluant une exposition de 34 minutes, Tsui Hark met en place les derniers éléments, sans doute les plus importants. Au-delà de l’enquête qui va mettre à l’épreuve les dons de déduction (presque de clairvoyance) de l’enquêteur, comme l’annonce parfaitement la séquence qui vient de se dérouler, le récit va s’ingénier a sans cesse chambouler les repères spatiaux, moraux et politiques et la difficulté à tenir ses positions. Ce sera également l’occasion de faire tomber les masques et désacraliser ce que l’on tenait pour acquis. Autrement dit, une rude expérience initiatique attend Jing’er.



Nicolas Zugasti

Bande-annonce de Détective Dee et le mystère de la flamme fantôme, disponible depuis le 24 août 2011 en DVD et Blu-ray édités par Wildside et distribués par Universal Studio Canal.

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4 réflexions sur “L’auberge chinoise : « Detective Dee et le mystère de la flamme fantôme » de Tsui Hark

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