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Lorsque Russel T. Davies annonce qu’il lâche les rênes de Docteur Who, la vénérable série kitch qu’il a su ressusciter et moderniser, le net s’enflamme et les fans s’émeuvent. Pas tant du départ du showrunner, mais plutôt parce qu’il emmène avec lui David Tennant, Docteur en titre, après quatre années de bons et loyaux services. Le Docteur est un rôle exigeant, formidable mais dévorant, qui peut marquer à jamais celui qui l’incarne, compliquant quelque peu la suite de la carrière. En accompagnant la popularisation de la série à travers le monde, en dehors des fans de la première heure, Tennant a vite fait oublier, à tort, le travail de son prédécesseur, Christopher Eccleston, et est devenu l’incarnation quasi-parfaite du rôle-titre.
Son départ effraie donc plus que le changement de producteur, d’autant que le nouveau Docteur, Matt Smith, paraît bien jeune.
Fort heureusement, dans un océan de pessimisme, d’interrogations et de craintes, il y a une lumière : Steven Moffat. Scénariste aguerri, créateur de l’excellente Jeckyll, qui remettait au goût du jour l’œuvre de Stevenson, et plus près de nous co-créateur de la non moins fabuleuse Sherlock, Moffat est un nom qui inspire une absolue confiance à tous les whoviens. Ses scénarios, depuis la reprise de 2005, comptent parmi les meilleurs. Chacune de ses incursions est une réussite totale qui, non content d’exploiter au mieux son matériau, enrichi notablement la mythologie de la série dans un mélange parfait de frissons et d’émotions : l’enfant au masque à gaz qui recherche sa maman au milieu du blitz londonien (Drôle de mort), Madame de Pompadour (La cheminée du temps), une race extra-terrestre particulièrement dangereuse dissimulée derrière le plus discret des camouflage, à la vue de tous (Les anges pleureurs) Le travail de Moffat, grand alchimiste narratif, renvoie directement à l’oeuvre littéraire de Richard Matheson, dont les nombreuses nouvelles mélangent les genres avec un bonheur et une originalité rarement égalés.
Sans perdre de vue que Docteur Who est une série grand public, qui se dévore traditionnellement en famille, Moffat a là l’occasion de marquer le show de son empreinte unique. De fait, il annonce que sa vision du nouveau Docteur relèvera d’un genre auquel on n’assimile pas forcément la science-fiction : le conte de fée.

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L’histoire est celle d’Amy Pond, gamine de sept ans, frondeuse mais terrorisée par une inquiétante faille dans le mur de sa chambre. Alors qu’elle prie le Père-Noël de lui envoyer un policier pour l’aider, c’est le tout nouveau Docteur, en pleine régénération, qui s’écrase dans son jardin avec le T.A.R.D.I.S.
En quelques minutes, Moffat installe les personnages principaux et les enjeux dramatiques qui sous-tendront les treize épisodes (la faille qui se déplace à travers le temps, suivant les héros dans leur périple, la menace du silence…) autant qu’il se permet de réintroduire un univers aux yeux d’un public novice, peu au fait des nombreuses péripéties qui accompagnent les voyages du dernier Seigneur du temps, tout en s’inscrivant une continuité respectueuse.
L’alchimie immédiate qui s’installe entre le nouveau Docteur et la gamine deviendra le socle d’une amitié forte et sans ambiguïté, faisant d’Amy, devenue adulte (Karen Gillian), une compagne moins sous le charme (mais pas moins impressionnée) que ne pouvaient l’être Rose Tyler ou Martha Jones, encore que sa relation avec le Docteur ne manquera pas d’inquiéter à plusieurs reprise son petit ami Rory (Arthur Darvill). Son caractère fort et affirmé, en bonne écossaise, lui permettra même parfois de prendre l’ascendant sur le Docteur, comme dans La bête des bas-fonds, où son recul sur les événements lui permettra de sauver une baleine stellaire, ou, surtout, dans Le Seigneur des rêves, où le dénouement ne sera dicté que par son refus de vivre sans l’homme qu’elle aime.
Mais s’il est une chose que l’on a tendance à oublier, c’est que les contes de fée ne sont pas tout roses et que bien souvent l’on ne se souvient que des versions édulcorées de Walt Disney. Moffat n’oublie pas, lui, que derrière les attraits les plus aimables de l’infatigable voyageur temporel se cache un vieillard dangereux qui mit fin à la dernière grande Guerre du Temps en massacrant son propre peuple. Un homme qui n’a depuis fait que courir, fuyant toujours en avant, emportant avec lui des compagnons de passage, leur faisant découvrir mille merveilles, mais flirtant toujours avec le danger et la mort. Un homme dont la part sombre nécessite sans cesse une présence à ses côté pour canaliser ses penchants destructeurs.
Et si l’Univers regorge de beauté à découvrir et de mondes fabuleux à explorer, il n’en est pas moins un endroit terriblement dangereux. Chaque voyage est autant un rêve à vivre qu’un risque à prendre, la frontière séparant l’enthousiasme de l’inconscience étant relativement ténue. Et ce n’est pas le mariage d’Amy et Rory, qui clôture la saison,  qui renversera la donne. A posteriori, cette scène fabuleuse, pleine de joie et d’émotion, n’apparaît plus que comme le sommet du bonheur avant la chute vertigineuse. « Tout va changer », professe l’énigmatique River Song (Alex Kingston), autre personnage emblématique de cette nouvelle version.

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L’année suivante s’annonce donc plus grave en s’ouvrant  sur… le meurtre du Docteur, abattu au bord d’un lac par un astronaute surgit de nulle part (oui, vous avez bien lu). Sauf que le Docteur n’est pas mort. Enfin, pas encore. Mais il se dirige irrémédiablement vers son funeste destin. D’emblée, le ton est donné : cette saison sera plus sombre. Le danger ne plane plus au dessus de la tête d’Amy, mais directement sur celle de son docteur dépenaillé, inversant quelque peu les rôles où, pour une fois, le Docteur doit accepter de se laisser guider et suivre ses amis bien décidés à le protéger.
Derrière ce noir dessein se cache Le Silence. Race d’extra-terrestres belliqueux  silhouettes grises longilignes en costumes noirs vouées à la perte du Docteur, versions ironiques des Men in Black, Le Silence est une création terrible,  qui se hisse immédiatement au panthéon des méchants emblématiques du show.
La saison entière est une longue quête, riche en rebondissements, retournement de situation et révélations. Une course effrénée, qui ne peut conduire qu’à l’inéluctable : le Docteur doit mourir sur les rives du lac Silencio. Bien entendu, le final ne se révèle pas aussi définitif qu’annoncé, et la saison se clos sur Le mariage de River Song. Un mariage attendu de longue date, introduit  dès la première apparition du personnage de River sous l’ère Tennant dans l’épisode  La bibliothèque des ombres. Mais l’heure n’est plus vraiment à la joie et, finalement, le Docteur décide de se faire passer pour mort aux yeux de ses amis, autant pour se faire oublier que pour les protéger et leur permettre de vivre leur vie sereinement, sans courir les risques inutiles des chevauchées fantastique du dernier des Seigneur du temps.
Une pause bien entendu de courte durée puisque le trio se reforme au terme de l’épisode spécial de fin d’année Le Docteur, la veuve et la Forêt de Noël  (un hommage à la série des Narnia de C.S. Lewis), quand le Docteur accepte afin de reconnaître le poids de sa solitude et se présente à l’improviste chez les Pond, le soir du réveillon.
Avec la saison suivante, la disparition de ses anciens compagnons, et surtout d’Amy, autant son amie d’enfance qu’il pouvait être le sien, laisse le Docteur plus seul et plus sombre que jamais. Refusant de s’immiscer dans les affaires des autres au risque de les mener à la catastrophe, il va même jusqu’à refuser son aide à ses fidèles madame Vastra, Jenny et Strax. C’est encore une fois une jeune femme, Clara Oswald (Jenna Louise Coleman), qui va sortir le Docteur de sa retraite. Non pas parce qu’elle a besoin de lui, mais parce qu’il semble qu’elle ait l’incroyable faculté de se dupliquer à travers le temps et l’espace, croisant plusieurs fois le chemin du Docteur sans en avoir conscience. Une « fille impossible », être humain paradoxal dont la répétition à travers le temps ne saurait être le fruit du hasard.

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Le choix de faire de cette saison une succession d’épisodes indépendants, l’histoire de Clara étant introduite dès le premier épisode, L’asile des Daleks , sans pourtant être filée sur la continuité, déconcerte quelque peu. Même si la qualité de la série reste bien présente, l’absence d’arc narratif global, couplé à une diffusion en deux parties et marquée par le départ définitif d’Amy et Rory (avec une fin qui n’est pas sans rappeler  le terrible final d’Adieu Rose) fait quelque peu regretter l’unité qui régnait avec une si belle efficacité les années précédentes.
Mais, mine de rien, d’interrogations en révélations, Steven Moffat mène doucement le spectateur par le bout du nez jusqu’au grand final, Le nom du Docteur, un épisode de très haute tenue, où le Docteur se retrouve confronté à son plus terrible secret dans un cliffhanger surprenant de retenue.

ATTENTION, SUPER SPOILER CI-DESSOUS :

Une fin qui pose plus de questions qu’elle n’en résout. Des questions qui trouveront peut être leurs réponses dans l’épisode du cinquantième anniversaire, diffusé simultanément à travers le monde ce samedi 23 novembre. Une date, quoi qu’il en soit, puisque sa diffusion amorcera le départ de Matt Smith, celui-ci laissant sa place lors de l’épisode de Noël qui suivra.
Son remplaçant, Peter Capaldi, vu déjà dans La chute de Pompéi (où Karen Gillian faisait un discret passage), bénéficiera toujours de la supervision bienveillante de Steven Moffat, encore attaché à la série pour une saison, avant, sans doute, de laisser à son tour la place à un nouveau showrunner qui héritera d’une série au meilleur de sa popularité.
Le défi sera de taille. Mais si ces cinquante dernières années ont prouvé quelque chose, c’est bien que le Docteur est immortel, et que la richesse de son univers, célébré aujourd’hui à travers le monde, et non plus seulement dans les pays anglo-saxons, laisse encore de belles perspectives d’aventures folles et inventives à venir.

Le Docteur n’a pas fini de courir.

Julien Taillard

Doctor Who – saisons 5 à 7
Scénario : Steven Moffat, Chris Chibnall, Toby Whithouse, Neil Cross, Steve Thompson, Mark Gatiss, Neil Gaiman
Réalisation : Nick Hurran, Saul Metzstein, Douglas MacKinnon, Colm MacCarthy, Farren Blackburn, Jamie Payne, Mat King, Stephen Woolfenden
Production : Steven Moffat, Caroline Skinner
Compositeur : Murray Gold
Interprètes: Matt Smith, Karen Gillian, Alex Kingston, Arthur Darvill, Jenna Louise Coleman…
Origine: Royaume-Uni

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