Home

Sorti en France au début du mois, la dernière folie européenne de Woody Allen débarque sur nos écrans du Québec ce vendredi 20 juillet. Titré Rome mon amour (To Rome With Love en version originale), cette nouvelle exploration sentimentale, plus que jamais prétexte à une déambulation touristique, ausculte les mœurs italiennes et l’imagerie romantique véhiculée par les contrées transalpines. Point de baroque fellinien ici, ni d’envolées formelles. Pas de traitement opératique non plus, ni d’exubérances graphiques chères à toute une génération de réalisateurs italiens. Tout au plus, mais est-ce si surprenant de la part du cinéaste juif new-yorkais, se délectera-ton d’une expansivité verbale servie par des dialogues à l’occasion savoureux, sinon souvent caustiques. Une volubilité typiquement locale et qui rejoint l’une des thématiques phares du cinéma allenien, l’énergie (avec un grand E) discursive, autre facette d’un grand cinéma de la rhétorique. Dans ces histoires de familles et de couples où s’immisce la tentation – de l’amour adultère ici, de la célébrité médiatique là – et le conflit de générations, le tissu de l’éloquence se trouve ajouré de bouffonneries presque juvéniles, de celles qui n’avaient pas traversé l’œuvre du petit homme à lunettes depuis plus de deux décennies. En visionnant Rome mon amour, l’on se surprend à retrouver des gags dignes du temps de Woody et les robots (1973), de Guerre et amour (1973) et certainement de quelques autres titres laissés à la subjectivité de nos lecteurs. C’est un similaire sens de l’absurde et du comique de situation qui se projette dans l’image, premier degré, de ce ténor incapable de chanter ailleurs que sous la douche et qu’un metteur en scène étasunien avant-gardiste (Woody Allen lui-même) venu rendre visite à sa fille à Rome, érige tel quel en spectacle : le bonhomme chante en se lavant devant son public ! Bête comme chou, du même niveau rigolard que ce pistolet taillé dans un morceau de savon et qui se mettait à mousser sous la pluie dans Prends l’oseille et tire-toi (1969, c’est loin tout ça) !

De rire superficiel, de légèreté et de masques de la comédie à faire tomber au gré des situations, il en est question tout au long de Rome mon amour, plus proche pourtant de l’opéra-bouffe que de la commedia dell’arte. Le titre du film est le premier à cultiver le paradoxe, et annonce la couleur de la badinerie. Si Paris, ville du passé et métropole de tous les âges d’or, offrait dans le précédent opus du cinéaste une balade dans les méandres de la création artistique et du romantisme aussi pur que naïf, la capitale italienne représente dans son film de 2012 la cité de tous les excès et de la décadence, une comédie de l’amour où se font et se défont les désirs sexuels, où se bravent les interdits en parallèle de palabres que le cinéaste nous montre aussi interminables qu’agitées. À travers ce que Woody Allen dépeint comme la frivolité des Italiens et la vacuité du débat culturel et médiatique au cœur duquel ils évoluent, le cinéaste tire à vue, sans finesse ni peur du cliché – il en abuse, à tel point qu’il nous amuse – mais avec jovialité, sur l’ère Berlusconi et la crise politique et sociale qu’elle a générée. Il ne faut pas chercher plus loin l’ascension du personnage de Roberto Benigni, un Italien moyen que les médias se mettent à harceler du jour au lendemain, sans raison apparente, consacrant l’édition de leur journal télévisé du soir au repas que le bonhomme a pris, et la une de leur quotidien du matin, aux habitudes du petit-déjeuner ou au rituel de rasage de ce quidam devenu leader d’opinion (ou de non-opinion) malgré lui. Platitude transfigurée en information sensationnelle, image réjouissante, même si facile, d’un quatrième pouvoir corrompu par la médiocrité, qui ne dispose plus que de celui de discourir sur du vide. Et le discours, Woody Allen connaît bien.

D’où ces figures verbomotrices qu’il surexploite comme à son habitude, conscient de bien s’amuser et de nous divertir dans son sillage : le décidément très bon Jesse Eisenberg, passé du rôle du roi du Réseau Social au numéro de l’amoureux piégé par la mythomanie de la meilleure amie de sa fiancée. Mythomane interprétée par Ellen Page, qui décidément excelle à jouer les têtes à claques. Et bien sûr, le maître Allen lui-même se remet en scène, surjouant les Woody angoissés lorsque des turbulences agitent l’avion qui l’amène à Rome, déjouant ou plutôt se jouant des névroses et des tares psychanalytiques qui s’accollent à son éternel personnage dans des répliques piquantes envoyées à Judy Davis, son épouse psy dans le film. Ailleurs, les quiproquos autour du personnage d’Anna, la prostituée incarnée par Pénélope Cruz (un rôle plutôt figuratif), ou les substitutions amoureuses – charnelles devrait-on dire – tout au long du périple de cette jeune épouse (Alessandra Mastronardi) perdue dans les rues de Rome, permettent de dévier des rails de la tragi-comédie des sentiments propre au cinéaste. Le voyage est bien agréable, mais loin de nous dépayser complètement. Si l’on fut transporté par le charme de Minuit à Paris, on reste mitigé quoiqu’amusé, mais de façon étrangement distante, sans doute à cause d’un trop-plein d’ironie, par la vision romaine – romanesque aussi – du dernier film (jusqu’au prochain, évidemment) de Woody.

Stéphane Ledien

Sortie au Québec le 20 juillet 2012 / Distribué par Métropole Films Distribution

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s