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Et si le cinéma français n’allait pas si mal ? Et ce, même si les films qui en attestent, nous montrent une société qui pourrait, elle, aller beaucoup mieux ! C’est là le paradoxe de notre production cinématographique aujourd’hui. Les films qui marchent sont ceux qui nous feraient « rire » (Intouchables, The Artist, La Vérité si je mens ! 3 et ses plus de 700 copies en première semaine). À l’opposé de ces productions ultra-calibrées pour fonctionner en « temps de crise », se trouvent pourtant des films plus fragiles qui interrogent notre quotidien et la société française. Des métrages qui posent de vraies questions et apportent des réponses. Des films engagés et citoyens, comme il nous est donné d’en voir bien trop peu en temps normal. Des films qui surtout, ne passeront pas dans les multiplexes, mais plutôt dans les petites salles de proximité, celles qui subissent la crise et les agressions commerciales des mastodontes de l’exploitation (seuls bénéficiaires de la hausse de fréquentation des salles en 2011, faut-il le rappeler). Le cinéma français ne va pas si mal ? Pas si sûr, finalement.

Et pourtant, quelques films déjà ou prochainement à l’affiche suffisent à nous faire croire que de véritables auteurs sévissent parmi nous, dans notre intérêt. Prenons le fulgurant Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmeche (sorti le 25 janvier). Rarement un film français n’aura tenu de propos plus radical que celui-là. Ameur-Zaïmeche (l’auteur de Bled Number One ou Dernier maquis) s’empare de l’histoire de notre Robin des Bois national, et plus précisément de ses compagnons, qui après sa mort (fin du XVIIIe siècle), continuent son œuvre en donnant aux pauvres ce qu’ils ont pu voler aux riches. Film faussement d’époque, Les Chants de Mandrin hurle son actualité en permanence. Le réalisateur y tient le rôle du chef de la bande, entouré de personnages qui comme lui, sont originaires d’Afrique du Nord. Le film n’est rien d’autre qu’un appel à la Révolution, à la redistribution des richesses, et à la suppression des intermédiaires dans les transactions financières. Un grand film contemporain tourné avec peu de moyens, mais l’envie folle de faire avancer les choses et de proposer un vrai point de vue sur notre société. Le tout agrémenté d’une mise en scène magnifique et d’une interprétation à fleur de peau, sublime ! Avant qu’il ne soit trop tard, allez voir ce film sorti sur trente-cinq fois moins de copies que le Thomas Gilou.

Dans un registre tout aussi révolutionnaire, notons également le premier film du jeune David Dusa, Fleurs du Mal (sortie le 8 février). La révolution en question, c’est celle qui frappe l’Iran au lendemain des élections truquées de 2009. Avec elle naîtra un déferlement de vidéos amateur dévoilant à la face du monde, via Youtube, la féroce répression des manifestations par les forces de l’ordre. À Paris, une jeune Iranienne en fuite rencontre un Parisien qui se dit libre (physiquement car adepte de « parkour », mentalement car peu cultivé). Les deux êtres que tout oppose vont apprendre à se connaître, avec donc en toile de fond les protestations de Téhéran que suit au jour le jour, sur les réseaux sociaux, la jeune femme. David Dusa ose ce qui n’avait jamais été fait auparavant : incruster à même l’image les tweets des personnages. Les jeunes générations sont capables de faire plusieurs choses à la fois, et ce film en atteste avec brio. Fini le temps des plans inutiles montrant un personnage devant son ordinateur, ou pire, le plan de l’ordinateur où défilent les mots de l’utilisateur. Fleurs du mal travaille dans l’urgence de façon virale, et fait circuler en son sein pléthore de vidéos amateur qui inondent l’écran et la fiction (avait-on jamais vu dans un film de fiction, la vraie mort d’une vraie personne ?). Un premier film salutaire et sincère, parfois un peu trop généreux (un peu long aussi), mais néanmoins à découvrir (lui aussi ne monopolisera pas vos écrans, alors guettez-le). Il fait souffler un vent de révolte à l’écran, ce qui est tout aussi rare également.

Dernier exemple d’un cinéma français qui se rebiffe et prend des risques : La Désintégration de Philippe Faucon (sortie le 15 février). Monté comme un polar sans temps mort (1h18), le film suit l’itinéraire de trois jeunes de banlieue désabusés et mis à la marge de la société, qu’un beau-parleur dans une mosquée récupère sous son aile pour les endoctriner, afin qu’ils deviennent des martyrs. Rien que ça ! Audacieux, La Désintégration dézingue à tout va. De la société française qui rejette ses enfants à qui l’on n’accorde aucun stage ni emploi du fait de leurs origines, en passant par l’Islam radical qui sommeille dans les cités, le métrage de Faucon donne des coups sans attendre de réponse. Sans se démarquer des clichés habituels qu’il ne réfute pas (le voile chez les femmes, les reproches à un frère fiancé à une non-convertie), le cinéaste pose les pieds dans un plat idéologique qu’il ne quitte pas un instant, et encore moins dans la dernière ligne droite. Quitte à nous laisser pantois en nous abandonnant sans réponse, indiquant par là que des réponses à de si brûlants sujets de société, ça ne court par les rues.

Qu’on se le dise, le cinéma français est parfois capable du meilleur quand il construit des ponts avec l’actualité politique et sociétale. Les trois films pris en exemple ici ont pourtant des trajectoires internes différentes. Si Les Chants de Mandrin, à l’image du dernier beau film de Robert Guédiguian, tend vers l’optimisme, on ne peut pas en dire autant de La Désintégration. Entre les deux, le premier film de David Dusa propose une solution pour entrer en résistance (principal thème du film d’Ameur-Zaïmeche également). Pour lui, la révolution numérique ne fait que commencer. A l’heure où de nombreux Anonymous protestent contre la fermeture du site MegaUpload, Fleurs du Mal rappelle que se priver d’un outil de partage comme internet (la combinaison Youtube + Facebook + Twitter) est ce qui pourrait arriver de pire aux populations oppressées du monde entier. Cet engagement partagé avec Les Chants de Mandrin et dans une moindre mesure avec La Désintégration, fait remonter dans notre estime un cinéma français enfin en phase avec son époque. Mieux vaut tard que jamais !

Julien Hairault


Bande annonce des Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmeche (sorti le 25 janvier 2012 chez MK2)


Bande annonce de Fleurs du mal de David Dusa (sortie le 8 février 2012 chez Sciapode)


Bande annonce de La Désintégration de Philippe Faucon (sortie le 15 février 2012 chez Pyramide)

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