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Tentons un parallèle audacieux entre le très beau Putty Hill et Super 8. Ces deux films américains sortis à quelques semaines d’intervalle n’ont a priori rien à voir, ne serait-ce que dans leurs moyens de production. Et si le rapport de force est trop important pour qu’une comparaison puisse s’installer durablement entre les deux métrages, notons tout de même que d’un film à l’autre, du blockbuster d’Abrams au récit de Porterfield, s’échappe malgré tout une même idée de scénario et de mise en scène : que faire des adolescents de l’Amérique confrontés au deuil ?

Dans le film d’Abrams, c’est l’absence d’une mère qui perturbe (entre autres) notre héros. Porterfield, lui, suit une bande d’amis au lendemain de la mort par overdose de l’un des leurs. Dans les deux cas, il est affaire de reconstruction et de dépassement de soi. Passer à autre chose ou stagner, en attendant l’événement qui fera que la vie pourra reprendre. Le protagoniste principal de Super 8 trouvera dans la présence du monstre, de quoi comprendre, au seuil de la mort annoncée des siens, qu’un événement tragique ne signifie pas pour autant la fin de l’existence. Dans Putty Hill, dont le réalisme est poussé au point que la frontière entre la fiction et le documentaire est parfois invisible (le cinéaste interrogeant les personnages derrière sa caméra au sujet de leurs sentiments après le décès de leur ami), c’est un rassemblement dans un bar, après l’enterrement, qui permettra à l’une des connaissances du défunt, de tirer un trait sur cette tragédie. La scène est étrange et dérangeante. La jeune femme en question interprète au karaoké le standard de Whitney Houston « I Will Allways Love You », en y laissant toutes ses larmes et ses tripes, alors qu’autour d’elle personne ne semble s’intéresser à ce cri du cœur, terriblement émouvant.

Il se joue dans cette scène la tragédie de l’Amérique d’aujourd’hui. Putty Hill (du nom d’une banlieue défavorisée de Baltimore) est un film mélancolique sur une génération dont on ne sait pas bien si elle est sacrifiée sur l’autel des nombreux déboires que rencontrent leurs parents, qui semblent ici tous divorcés (à l’image des parents de la jeune fille dans Super 8), ou si elle se sacrifie d’elle-même, au milieu de pairs interchangeables, sans présent ni avenir. À l’image de Larry Clark (ici la scène de BMX renvoie à l’utilisation du skate comme contre-culture des ados du réalisateur de Kids), Porterfield empile les unes après les autres de sublimes tranches de vie. Le tout, dans des tonalités différentes, passant d’une émouvante scène « musicale » à travers le morceau interprété à la guitare par une mère, à une séquence « dramatique » lorsque l’une des sœurs du disparu s’engueule avec son père qui ne s’occupe plus d’elle depuis des années, et qui a abandonné les siens.

Ces héros ordinaires sont de proches parents de ceux filmés par Larry Clark ou Gus Van Sant. Et d’ailleurs Porterfield a la très bonne idée, comme ses illustres comparses, de ne pas porter de jugement sur les êtres qu’il filme, laissant le soin au spectateur de rentrer dans leur intimité et d’éprouver avec eux cette sensation du deuil, avec une justesse incroyable qui caractérise souvent les plus radicaux films indépendants américains, souvent tournés avec des comédiens non professionnels. Putty Hill est de ces films qui semblent ne pas payer de mine, mais qui pourtant contiennent en leur sein beaucoup plus de vie que la plupart des productions traditionnelles (la plupart seulement, compte tenu que Super 8, pour y revenir une dernière fois, est un film très sensible et émouvant lui aussi). Surtout, Porterfield ne nous impose pas de jugement sur le comportement des personnages. Quand l’absence de morale devient la source d’une justesse cinématographique aussi incroyable, on ne peut que s’incliner devant ce « petit » film aux très grandes valeurs.

Julien Hairault

Sortie en France le 7 Septembre (ED Distribution)


Bande-annonce des Putty Hill

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5 réflexions sur “« Putty Hill » de Matt Porterfield

  1. vieillir, pour Versus = se « télémariser », s’écailler du cinéma ?!

    depuis que je reçois vos ‘newsletters (début août)’, je pige de moins en moins le truc éditorial qui vous caractérise sinon flatter les « CSP+ »…

    dans la catégorie « ranavoir », au lieu de flatter le bobo, pensez à signaler, de temps à autres, le « point de bascule » sis à Montréal, même si c’est « mal-pensant » 🙂

    J.

  2. Voilà un message qu’il nous a été difficile de déchiffrer. Un point pour l’originalité du style (j’en connais qui se seraient arrêtés à « j’ai rien compris » ; et je les comprends). Donc, voyons de quoi il en retourne. En un mois, nous avons parlé (dans le désordre) de : Tsui Hark, Joe Dante, Satoshi Kon, mais aussi de la « préquelle » de « La Planète des singes », de « Captain America », d’une série B canadienne (« Die »), du remake de Conan par Nispel, de Werner Herzog (un type complètement fou ce Herzog, tu ne trouves pas ? Peut-être que tu ne regardes pas…). En quoi ne serions-nous plus nous-mêmes ? Les contributions sur des films moins grand public (et encore), les chroniques de films québécois, les papiers sur des petits films étasuniens ou britanniques soit classes, soit intimistes, soit les deux, tout cela, n’annule pas notre approche initiale, mais ne fait que, je dirais, l’enrichir. C’est notre ouverture, là où tu y vois une sclérosion. En même temps, il y a par ailleurs la revue papier et les suppléments en *pdf. Lesquels vont de Darren Aronofsky à McT et Guy Debord rien que pour le dernier numéro. Je ne sais pas si les Cahiers ont effectué ce grand écart avec la rigueur et, j’ose le mot, l’expertise dont nous avons fait preuve. Je m’en fous, à vrai dire — mais je suis presque sûr qu’ils ne l’ont pas fait (parce que ça n’est pas dans leur ligne éditoriale, tout simplement). Ni eux, ni personne d’autre. Tu te trompes de sujet (de combat ?) en soulevant l’idée que la revue vieillit (remarque : comme nous tous…) et cherche conséquemment à faire, en résumé « façon J. », dans l’élitisme bourgeois. Je ne suis pas sûr que les CSP+ soient ceux (celles) qui lisent les revues comme la nôtre (aurais-tu des exemples, des études sociologiques, parce que moi, personnellement, je n’en ai pas. Et en voyant notre fichier d’abonnés, eh bien, je peux te dire que tu te trompes ; nos lecteurs sont de simples curieux, de simples exigeants — tu dois être d’un curieux différent, je suppose). Après, l’élitisme, oui, si tu veux : et on le revendique, en termes d’analyse, d’approche, de thématiques. Les films choisis s’inscrivent parfaitement dans la ligne éditoriale de la revue, mais peut-être pas dans celle que toi tu souhaiterais la voir développer — c’est une autre histoire et je t’invite, en ce cas, à vite prendre ta plume et à monter au créneau (sur un blog ou un magazine de ton cru, pourquoi pas ?) : tout simplement parce que tu as le droit d’avoir ton opinion et de la faire partager. Tu as pris le temps d’écrire que tu avais du mal à nous suivre, et je pense que ce sentiment est très clair. Je trouve la remarque, pour ma part, très superficielle car si tu nous lisais sur le papier et pas seulement à la volée sur un blog « gratos », si tu te montrais exigeant jusqu’au bout, tu aurais davantage développé ton point de vue. En somme, tu juges en totalité la toile ou le style du peintre en te concentrant juste sur un coup de pinceau ou un détail en bas, à droite, du tableau. C’est assez court — d’où le recours à des jeux de mot ludiques mais plaqués pour qualifier le travail (et on travaille fort, crois-moi) posté ici bas.
    Parlant du Québec, j’avoue que je ne vois absolument pas le rapport avec le « Point de bascule » dont tu parles. Si c’est bien ce que je crois (permets-moi d’en taire l’adresse internet, ok ?), je me demande ce que nous sommes censés faire de l’existence d’un tel site. À moins qu’une chronique de films récente n’ait raté le coche de cette inclusion à titre d’actualité, même « politiquement incorrecte » (ça reste à prouver) ? Je soupçonne juste un coup d’esbroufe ou de provoc’ de ta part. Mais pour en rester avec une perception québécoise de ton message, c’est ce qu’ici (au Québec, et je parle à titre personnel, je suis le seul membre de la rédaction à y résider) on appelle une attitude de « chialeux », de « critiqueux » — typiquement française d’ailleurs. Tu veux crier haut et fort qu’on est un ventre mou du 7e Art parce qu’on ne parle pas juste de fantastique ou d’action ou de blockbusters populaires décryptés via le prisme politique ou anthropologique (on aime ça, d’ailleurs ! mais si tu avais notre dernier numéro entre les mains, tu t’en délecterais et ravalerais ta prose élaborée à l’emporte-pièce). Tu me rappelles ce qu’écrivait Pierre Falardeau (si tu sais ce qui se passe « sis à Montréal », tu ne devrais pas avoir de mal à retrouver qui était le bonhomme) à propos des « chialeux et autres patenteux » qui se plaignaient et ne faisaient que ça : « tous les prétextes sont bons pour rester dans sa marde. […] Le bateau coule et des passagers veulent discuter de l’aménagement intérieur de la chaloupe. Ramons, câlice ! On discutera ensuite de la couleur de la casquette du capitaine ou de la forme des rames. […] Projet de société, mon cul ! Vous en avez un, vous, de projet de société ? Vous l’avez, vous, la solution ? Alors, sortez-la vite, ça presse. Sinon, c’est pas la peine. Faudrait fermer sa gueule et ramer. […] « Oui mais j’aime pas le capitaine. Il est trop gros. Il est trop souriant. Pas assez près du peuple. Trop intellectuel. Trop à gauche. Trop ceci. Pas assez cela » ». Comme le concluait Falardeau à l’endroit de ses compatriotes, je dirais qu’avec une telle attitude, tu me parais surtout prisonnier de ta propre paresse. Les barreaux sont dans ta tête.
    Sur ce, je te demanderais bien ce que tu fais, toi, à destination ou non des CSP+ ? Arrête un peu de chialer et prends le plaisir là où il est : et s’il n’y en a pas à nous lire, prends-le donc à nous écrire de façon constructive. Ou ne nous lis pas. 🙂

    Stéphane

  3. tout ça pour ça ? 😦

    pour le papier, désolé, mais « Black Swan » en couv’, et je bloque

    n’empêche, je braille comme ça, par « provoc' », et tu me réponds un pavé qui, s’il était dénué de style, m’aurait vite soûlé

    quant à prétendre « faire quelque chose »… trop la flemme

    et vous faîtes un truc public, donc bon, ça arrive que parfois un mécontent se demande « WTF ? »

    si j’n’avais pas de plaisir à lire des papiers sur des trucs dont je me contrefous, je ne m’infligerai pas une torture qui relèverait du masochisme

    (quant au « Point de bascule », je me demande pareillement ce que ça vient foutre là, par contre XD)

    bref, ne vous en déplaise, je reste abonné à votre blog car j’y prends sûrement un certain plaisir 🙂

    J.

  4. ça arrive de faire des mécontents ; lesquels viennent toujours râler en effet, alors qu’ils ne font rien eux-mêmes et rien d’autre que chialer, brailler, oui. Parce que : « la flemme », justement 😉
    Autant dire que ça ne vaut pas un clou ; après, la couv’ sur « Black Swan », ça te bloque ? Tant pis. J’y vois juste une excuse pour ne pas nous acheter ni nous lire. Pour ne pas faire l’effort de nous ouvrir (mais c’est ton droit !). La flemme, pas vrai ? Parce que quid d’une couv sur « Redacted » de De Palma, sur le dernier des Indy, sur le thriller de Tom Tykwer, sur Scarface, sur « Solo pour une blonde » etc ? Tout ça, c’est du flan ; tu n’aimes pas le Lac des Cygnes revisité par Aronofsky, alors tu ne feras pas l’effort de l’ouvrir, ce numéro 21 ? Ok, c’est ton goût, ton droit, ton opinion.
    Pour la tirade, disons que c’est histoire de nourrir une fois au moins ton leitmotiv. Avec tout ce que tu essaies de soulever je me suis dit que ton message était l’occasion de répondre aux râleurs en général, ici comme ailleurs. Et ainsi, tu as pu contenter ton énergie de provocation. Tu devrais mettre de l’énergie ailleurs ; et regarder quelques ballets, tu y verrais du beau, là où tu te contentes de ressasser le moche que tu as dans la tête. Mais ok,pour le plaisir minimal de nous lire. C’est déjà ça, sans la perspective, si j’en crois ta « flemme », que tu fasses le moindre effort de lecture prolongée. Donc si tu n’ouvres pas le magazine, n’ouvre pas ta gueule sur ce qu’il y a à l’intérieur, sois cohérent, « J. ». Et le raccourci csp+ bobo et consorts est un boulet rhétorique que tu traînes depuis près de dix ans (je suis bien placé pour le savoir). Comme un bon chialeux qui ne veut pas faire d’effort.
    Merci de nous lire, et qui sait, au plaisir de t’éveiller à quelque chose de plus positif, et constructif.
    Autrement, te répondre fut important mais poursuivre serait une perte de temps pour toi comme pour moi 🙂

    Stéphane

  5. Pingback: Jordan Mintzer, auteur de « (Conversations avec) James Gray  chez Synecdoche Books «

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