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Quand il brille dans l’œil avisé de la réalisatrice Nicole Garcia, le cinéma « français, mônsieur », retrouve les couleurs d’un 7e Art hexagonal capable à la fois de divertir, flatter la pupille et poser des questions de fond historiques ou sociales. Avec, comme arrière-plan narratif, un contexte chargé : en tabous par exemple, comme dans son dernier film, Un balcon sur la mer. Une histoire d’amour, de retrouvailles après une enfance commune en Algérie, et d’escroquerie immobilière entre quadragénaires dans le Aix-en-Provence des années fric. Le tabou, ici, tient bien sûr aux souvenirs (objets de flashbacks éthérés, lumineux, du moins jusqu’à ce que le conflit armé s’immisce dans les images) de l’Algérie en pleine guerre d’indépendance, terre d’une enfance ensoleillée soudain chamboulée par l’exil familial forcé. La Guerre d’Algérie, ogre historique devenu persona non grata des écrans français, intervient dans le film de Garcia comme une réminiscence, un résidu visuel dont la représentation oscille, d’un personnage à l’autre. D’un côté s’exprime la naïveté mémorielle de Marc (interprété avec conviction — à défaut de l’être avec talent, pardon pour la nuance — par Jean Dujardin), bon père de famille, gendre idéal et « irréprochable » aux dires de son beau-père (un Michel Aumont comme toujours savoureux) ; c’est l’amnésie volontaire d’un Pied-Noir à qui tout a réussi (il en affiche d’ailleurs la panoplie : le 4×4, la villa avec piscine…), la subsistance d’une nostalgie aveugle, débarrassée de toute considération de lutte de libération nationale. De l’autre s’entrechoquent les visions plus nuancées, violentes par ci, romantiques par là, de celle qui l’aima jadis, quand ils n’étaient encore que des bambins en terre algérienne (Marie-Josée Croze). « On n’a pas tous les mêmes souvenirs » dit Cathy/Marie-Jeanne à Marc, dessinant ainsi en une réplique brutale, douloureuse, une ligne de conduite et de démarcation émotionnelle.

Plus qu’un décor temporel et géographique lointain, la Guerre d’Algérie innerve le récit d’Un Balcon sur la mer. C’est la griffe, bien implantée dans la chair du film, de ses auteurs, Nicole Garcia et son scénariste Jacques Fieschi (une plume solide qui se retrouva entre autres aux côtés de Pialat, Sautet, Granier-Deferre et Assayas) étant tous deux natifs d’Algérie. À l’exception de quelques plans montrant des soldats sur un toit et une rue parcourue par un char d’assaut, le métrage se désintéresse pourtant de toute mise en scène guerrière, d’autant que le conflit n’est vu, finalement — sauf lors de la séquence-clé —, qu’à travers les yeux d’un enfant (Marc, alors âgé de 12 ans). L’abordage n’est donc pas frontal, mais la persistance historique que cultive Un Balcon sur la mer suffit à en faire un projet vaillant et engagé sur la question. Pour l’aparté, on qualifiera l’ensemble de « grand petit pas » pour le cinéma français, nécessaire travail de mémoire populaire, cinégénique, que l’efficace — voire bon — L’Ennemi intime de Florent Emilio Siri n’a pas suffisamment électrochoqué en son temps (2007). De fait, à partir de la fin des années 80 (après Cher frangin de Gérard Mordillat, chut !, verboten !, plus rien) l’Algérie, sa guerre d’indépendance et leurs conséquences se sont mis à déserter les écrans, jusqu’à ce que des Luciani (L’Adieu), Charef (Cartouches Gauloises) et autres Tasma (pour un téléfilm sur Canal+) (re)montent au créneau. Fin de la parenthèse, mais on notera que Nicole Garcia situe le présent de son récit quasiment au moment où le sujet algérien se faisait invisible dans la production audiovisuelle française.

Pour le reste, la pellicule remplit son office malgré une romance appuyée, malgré quelques répliques ampoulées, malgré, surtout, un suspense un brin préfabriqué. Au grand jeu hitchcockien (Cathy la blonde redevient brune sous son vrai nom), Garcia et Fieschi ne se montrent clairement pas les meilleurs, même si le script comme la réalisation n’ont pas le mauvais goût de parsemer l’intrigue d’indices clignotants (à part peut-être cette main gauche qui reste comme suspendue dans sa « spécificité », lors de la signature de la promesse de vente). Exit donc toute idée d’y voir un film noir auréolé de l’ambiance méridionale française. Un Balcon sur la mer s’apprécie comme un choc émotionnel parsemé de vignettes empruntées aux thrillers intellectuels modernes, sans spectacularisation mais avec une magnificence délectable. Comme toujours avec Garcia, les rapports humains phagocytent le reste de l’écran et de l’histoire, écoulement de séquences photographiées avec élégance et éclat sensoriel — une habitude formelle chez la réalisatrice. Qu’il s’agisse de stéréotyper le faste d’un milieu (l’immobilier, vaste repaire d’escrocs et d’affairistes ostentateurs — Toni Servillo en rajoute un peu en agent gouailleur / dragueur), d’une époque (le travail se fait sur les perceptions sonores ou visuelles de second plan, un petit poste de télévision où Boris Becker affronte Stefan Edberg en demi-finale de Roland-Garros, un bulletin d’informations radiophonique parlant du Premier Ministre Michel Rocard…), et d’une manière de faire dans le romantisme exacerbé (on ne saurait croire à la douce ironie de ce dernier plan sous la pluie, indigne, en passant, de la subtilité de son auteure), Nicole Garcia se révèle toujours aussi habile à gratter — à égratigner ? — le vernis de la bourgeoisie. Assénant, ce faisant, ses plans de palmiers aixois fondus dans ceux d’Alger comme autant d’adresses à la beauté tragique du monde, des émotions, des relations. Et si les larmes de crocodile de Dujardin, le jeu parfois figé de Marie-Josée Croze (c’est un style ; on aime… ou pas) et l’invraisemblance de la spontanéité des retrouvailles (surtout du côté de Marc) ne grandissent pas la beauté du projet, l’éclatante maîtrise visuelle et dramatique de la réalisatrice, une fois de plus, ne trompe pas. Vu de ce balcon, le panorama a quand même quelque chose d’époustouflant.


Stéphane Ledien

> Sortie du film à Québec ce vendredi 19 août 2011. Un Balcon sur la mer est sorti en salles en France en décembre 2010 et est disponible en DVD Zone 2 chez EuropaCorp depuis le 20 avril.

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