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Les festivités cannoises rayonnaient ces jours derniers aussi à Québec, où sortait vendredi le documentaire La Nuit elles dansent, des duettistes Isabelle Lavigne et Stéphane Thibault. L’évocation de la Croisette ne relève pas ici d’un opportunisme informatif rondement placé, mais d’une réalité notable et réjouissante de la programmation : La Nuit elles dansent fut le seul long-métrage québécois de la sélection (section Quinzaine des Réalisateurs) de l’édition 2011 (pour la nationalité canadienne, on pouvait aussi inclure dans le décompte global deux bienheureux courts-métrages). La vigueur du cinéma local nous permet néanmoins de douter du regard acéré des sélectionneurs dans ce domaine, sans doute subjectivement plus intéressés par ce qui est produit en Asie (entre autres). Pas de polémique là-dedans : c’est le propre, de toutes façons, d’une équipe chargée de sélectionner des films, de le faire en fonction de ses goûts et de ses partis pris.
Pour en revenir à La Nuit elles dansent, le film de Lavigne et Thibault (récompensé par le prix du jury dans la catégorie long-métrage canadien au festival Hot Docs de Toronto en 2011) s’intéresse de près au destin d’un groupe de danseuses au Caire, une cellule familiale (un clan pourrait-on dire) où les femmes se transmettent leur art de mère en fille, et de sœur aînée en sœur cadette. Le schéma est classique : à travers les portraits croisés des quatre protagonistes (la matriarche Reda ; sa grande fille Amira, insaisissable et peu fiable ; Bossy la travailleuse têtue mais sans passion ; Hind, la plus jeune cultivant le scandale par sa relation avec un homme marié), se dessine en creux celui d’une société en proie aux bouleversements (Moubarak est encore en place au moment où l’histoire nous est contée, mais cela n’empêche pas Amira de le traiter de « fils de pute ! » dans un accès de rage rapporté par Reda).

Aux scènes de faste apparent, où l’éclat d’une Égypte festive, chantante et parée de trésors anciens s’efface devant les tractations et l’environnement « voyou » qui noyaute l’univers du mariage traditionnel, succèdent des séquences plus crues (comme le langage de Reda…) orchestrées comme des jeux de pouvoir. Dans le déploiement autoritaire de Reda se profile inconsciemment l’image d’un Chef d’État qui sait que ses « fidèles » ne le suivront plus longtemps, et que la révolution couve au sein du peuple. Plus prosaïquement, c’est dans le choc entre la modernité et l’ancestralité, entre l’aspect charnel des danseuses et l’articifialité froide, mécanique, des relations d’affaires conclues entre Reda et tel futur mari (pour le recrutement d’une danseuse), que le documentaire fait la démonstration de ses points forts. La Nuit elles dansent serpente dans les rues du Caire, caméra à l’épaule, dénichant le paradoxe de ces femmes prisonnières d’une condition et pourtant libérées par l’exercice de celle-ci. Sur le grain vidéo du film de Lavigne et Thibault se dépose alors une fine couche de malaise social – la toxicomanie d’Amira, le défilé des prétendants, les menaces sourdes de clients mécontents prêts à des représailles…
Graphiquement impliqué (mais photographié sans génie formel), La Nuit elles dansent s’ouvre et se clôt sur Reda appuyée à sa fenêtre, figure survoltée où viennent s’accrocher les lumières de la ville et des phares des voitures plongées dans l’effervescence urbaine. En écho à ce soleil ardent que la camera fixait sans vaciller pendant d’interminables secondes en milieu de métrage, Reda illumine le récit comme l’instigatrice de vies multiples, une narratrice omnisciente qui enfante des personnages (le spectateur apprend d’ailleurs qu’elle est enceinte – cette séquence teintée d’humour où le docteur lui fait remarquer qu’elle devrait adopter une existence plus rangée) dont elle tente coûte que coûte de contrôler la destinée. Ce trait de caractère, incontestablement, dote le film de Lavigne et Thibault d’une véritable force narrative. Un bon point pour ce documentaire sur l’envers d’un décor que l’inconscient collectif a longtemps qualifié de féerique.

Stéphane Ledien

> Film sorti au Québec le 20 mai 2011

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