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Né dans le Kentucky il y a 37 ans, Michael Shannon est aujourd’hui l’un des comédiens américains les plus en vue. Pour preuve, en l’espace de quelques heures, et à travers les programmations de la Semaine de la Critique et de la Quinzaine des Réalisateurs, son nom était à l’affiche de deux films qui dressent de surcroît un bel état des lieux du cinéma indépendant américain. Si l’on attendait avec impatience ses retrouvailles, quatre ans après Shotgun Stories, avec le très prometteur cinéaste Jeff Nichols dans Take Shelter, nous avons aussi tenu à voir le premier film de Liza Johnson, Return.

Commençons par ce dernier, présenté à la Quinzaine, et qui souffre, pour faire simple, de l’étiquetage « Sundance ». A savoir que Return repose entièrement sur son personnage principal, Kelli (resplendissante Linda Cardellini), une mère de famille qui revient d’Irak et qui doit s’acclimater avec un environnement pourtant familier : sa famille, ses amis, son travail. Le film de Johnson se veut à la fois un portrait de femme et celui d’une époque. Comment une jeune femme, traumatisée par son « séjour » en Irak (bien qu’elle répète n’avoir pas vécu autant d’horreurs que la majorité des soldats U.S.), peut elle reprendre goût à la vie ? La question que pose Liza Johnson ne trouve pas beaucoup de réponses puisque le parti pris du film est de tendre vers une situation de (non) retour, qui validerait la thèse qu’il y a un avant et un après Irak. Le souci du film est de n’accorder que peu de crédit aux personnages secondaires. Michael Shannon campe ici le mari de Kelli, mais la faible direction d’acteurs de la réalisatrice atténue sensiblement le potentiel émotionnel et dramatique de son personnage pourtant complexe. La caution sociale du film est aussi trop peu mise en avant, comme si Kelli devait finalement traverser comme une ombre un paysage vide de toute humanité. Kelli ressemble finalement à son environnement, car derrière le portrait qui est fait d’elle, c’est tout un milieu social défavorisé sur lequel s’abat un certain déterminisme qui est ici représenté à l’écran. L’intention de mêler l’histoire personnelle de cette mère de famille au destin tragique d’un pays est louable, mais cela manque cruellement d’ambition. D’autant que la mise en scène, inexistante, fait tout pour ramener l’attention du spectateur sur Kelli, sans que celle-ci ait pour autant l’étoffe d’une grande héroïne de cinéma.

Sous-exploité dans Return, Michael Shannon fait toutefois forte impression chez Jeff Nichols, dans ce qu’il faut bien considérer comme le tout premier chef-d’œuvre de ce Festival de Cannes. Take Shelter suit les pas d’un homme tourmenté par des visions cauchemardesques de tempêtes et de tornades. Obsédé par ces images apocalyptiques qui hantent ses nuits, Curtis n’arrive pas à vaincre cette terreur qui l’habite et qui commence par inquiéter ses proches. Take Shelter est un film différent de Shotgun Stories, comme si d’un film à l’autre, de son premier bijou à ce chef-d’œuvre, Nichols avait pris dix ou quinze ans de maturité pour ne pas se laisser dépasser par l’ambition de son projet. A mi-chemin entre le film indépendant et la production hollywoodienne (pour les effets spéciaux des tempêtes, absolument inouïs), Take Shelter est un drame familial autant qu’un film fantastique, et en cela il dresse un pont inattendu mais fort réjouissant avec le cinéma de M. Night Shyamalan. La comparaison ne s’arrête pas au simple dérèglement du quotidien d’un Américain moyen, elle intervient aussi dans la forme du métrage, et plus particulièrement dans sa dernière demi-heure qui égale les meilleurs climax du réalisateur de Sixième Sens, particulièrement au niveau de la musique, où les violons de David Wingo ne sont pas sans rappeler ceux de James Newton Howard sur Le Village.

Michael Shannon incarne cet homme désorienté avec un charisme incroyable. Son physique imposant va de pair avec la silhouette fragile de Jessica Chastain (que l’on retrouvera demain dans The Tree of Life), qui joue sa femme. Curtis semble porter sur ses épaules le poids du monde, le poids énorme de ce qu’il endure chaque nuit au gré de ses cauchemars qu’il finit par interpréter comme une prophétie. Mais personne ne semble prêt à le croire. L’intelligence du scénario de Nichols est de se permettre de condamner son personnage avant de rétablir toute sa charge héroïque et symbolique lors de la toute dernière scène, bouleversante, et qui fonctionne d’autant plus que dix minutes plus tôt, le cinéaste s’était déjà permis un climax qui aurait pu mettre un terme au film, et de fort belle manière également. Le récit de Nichols dans Take Shelter permet aussi de radioscoper la classe moyenne américaine d’aujourd’hui, un peu moins défavorisée que celle qui nous est montrée dans Return. Ces foyers qui accumulent les prêts à taux variable, qui vont à l’Eglise le dimanche matin, et qui s’entraident au sein d’une communauté. Alors quand un homme (ici Curtis) vient perturber cet équilibre fragile, c’est le monde entier qui manque de s’écrouler. Take Shelter assène une leçon de vie qui ferait presque oublier la force de la mise en scène de Nichols, véritable paysagiste cinématographique « à la Ford », et l’interprétation hors-norme d’un acteur monstrueux. Son regard terrifié à l’idée d’affronter l’orage restera comme une vision marquante de ce Festival. Inoubliable !

Julien Hairault

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