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Alors que leur premier film, l’excellent Robert Mitchum est mort (chroniqué prochainement dans notre nouveau numéro), sortait en salles le jour même de l’interview, les réalisateurs et amis Olivier Babinet et Fred Kihn laissaient à leur distributeur le soin de récolter les premiers chiffres de fréquentation, loin de l’agitation parisienne. De passage à Lyon pour présenter leur film, les deux compères nous accordaient dans la bonne humeur un long entretien en tête-à-tête, histoire d’en savoir un peu plus sur la genèse de leur projet, et sur leurs nombreuses influences et raisons qui les poussent à s’aventurer dans le septième art. Retour sur une belle rencontre avec deux passionnés à suivre de près !

Versus : Comment vous êtes vous rencontrés ?

Olivier Babinet (OB) : Je faisais partie d’un collectif d’auteurs et de réalisateurs qui est à l’origine d’une série qui s’appelait « Le Bidule » sur Canal+, en 2000. Les acteurs de cette série, ainsi qu’une partie de l’équipe, étaient des amis de Strasbourg. Les personnages principaux étaient des membres d’un groupe de rock dont je faisais aussi parti. Et puis Fred est arrivé dans cette équipe consanguine, strasbourgeoise, et on s’est dit « qu’est ce que c’est que ce gars-là ? ». Et puis en fait on s’est très bien entendu, c’est quelqu’un avec qui j’ai beaucoup aimé travaillé, et qui a été la source d’aucune tension pendant deux ans. On s’est recroisé quelques fois après la fin de la série, et on s’est dit qu’on retravaillerait bien ensemble. En 2005, Fred avait fait une photo d’Aki Kaurismäki pour Libération, un portrait que j’avais repéré puisque j’aime beaucoup ce metteur en scène. La photo était marrante puisqu’il était assis dans un parking.

Fred Kihn (FK) : Ce n’était pas une prise de vue classique. Kaurismäki avait déjà quelques grammes dans le sang, il venait de piquer des bières au bar, dans un grand palace à Paris, et on s’est retrouvé dans le parking avec nos bières, à bloquer la circulation. Je le connaissais à peine, je n’avais vu aucun de ses films. Je me renseigne et là j’apprends qu’il a créée avec son frère un festival à Sodankylä dans le Cercle Polaire. C’est un festival qui a lieu pendant cinq jours, non stop, parce qu’il fait jour 24h sur 24, au mois de juin. La séance photo a lieu en mars, et je dis à Olivier qu’on pourrait partir tous les deux avec une caméra, en traversant l’Europe, à la recherche d’Aki, tout en sachant qu’on partait aussi à la recherche d’un fantôme. On se disait qu’en traversant l’Europe, en rencontrant des gens dans des lieux singuliers, qu’on pourrait les mettre en scène en leur demandant s’ils avaient vu Aki.

OB : On se dit que ça pourrait être un comédien et son manager qui partent rencontrer Kaurismäki. L’idée de départ c’est ça. On avait deux amis figurants comédiens qui pouvaient faire l’affaire, et on décide de partir pour faire un film très léger, avec une petite caméra, à quatre dans une voiture. Moi je sortais déjà de deux ans d’écriture après « Le Bidule », j’avais essayé de faire un long-métrage. J’avais vraiment envie de faire du cinéma depuis très longtemps. On a continué de se voir avec Fred, puis on a parlé de cette idée à Igor (Wojtowicz, ndlr), un ami d’enfance de Strasbourg qui s’était séparé de ses associés avec qui il avait produit « Le Bidule » (ce sera au final le producteur de Robert Mitchum est mort, ndlr). On a décidé de monter une boîte pour réaliser ce projet. Et après on a commencé à écrire, et plus on écrivait, plus ça devenait de la fiction. Pendant ce temps là on entend parler d’Altraa (de Delépine et Kervern), l’histoire de deux mecs qui partent, avec à la fin une apparition de Kaurismäki. Mais on ne sait pas grand chose de ce film, et malgré tout, on décide d’aller au bout du projet. On ne trouve pas suffisamment de financements pour faire le film, qui est encore à ce stade un petit film, mais en même temps, l’histoire, au fil des réécritures, ne devient et ne reste qu’une fiction. Et le festival au Pôle Nord approche, alors on décide de mettre le film de côté, et notre producteur Igor nous demande de partir là-bas tous les deux, avec sa voiture, pour que l’on y trouve de nouvelles idées, et que l’on commence les repérages. On connaissait les personnages principaux, le début et la fin de l’histoire, avec Arsène qui s’en va se perdre dans les steppes. On avait déjà le titre, un petit dossier et même une affiche, et on est partis. Fred prenait des photos, moi je filmais d’éventuels décors à 360 degrés.

FK : On cherchait des motels, des boutiques, des armuriers, des prothésistes dentaires puisqu’il y avait une scène où Arsène volait des dents en or à un dentiste. On prenait des contacts comme ça, pour étayer l’histoire.

OB : Et en route, j’essayais d’appeler pour avoir un rendez-vous avec Kaurismäki, mais on nous disait que sa boîte avait des problèmes, que ce n’était pas sûr qu’il vienne au festival, que sa femme ne voulait pas qu’il y aille parce qu’il buvait trop. Et il n’est jamais venu. C’est devenu En attendant Godot. En continuant l’écriture du film, on a fini par se débarrasser de Kaurismäki, qui ne faisait plus parti du scénario. Ce qui est bien d’ailleurs, puisqu’on basculait pour de bon dans la fiction. Même le festival a été réinventé parce que le vrai festival est en Finlande et qu’on a tourné en Norvège. Si ce voyage nous a donné des idées, tout n’était plus que fiction pour nous dans notre esprit par rapport au film que l’on voulait faire.

Versus : Quand vous avez fait ce premier voyage, vous aviez déjà vos comédiens en tête ?

OB : Non, quand on est partis, on pensait encore faire ce film avec ces deux amis, mais à force de travailler sur le scénario, les personnages ont évolué, sont devenus différents, et ce n’était plus possible de faire le film comme on l’avait imaginé à l’origine. Après le premier qui est venu c’est Olivier Gourmet (dans le rôle d’Arsène, ndlr), après six mois d’écriture.

FK : On s’est fait toute une gamme de comédiens, tout y passait, de Johnny Depp à Steve Buscemi pour le rôle de Franky. Et pour jouer Sarrineff à la fin, le réalisateur américain qui dirige le festival dans le film, on avait pensé à Michel Piccoli ou Michael Lonsdale.

OB : C’était toujours des acteurs américains que l’on cherchait, parce qu’aucun jeune acteur français ne nous plaisait et nous inspirait. Il y avait éventuellement Guillaume Depardieu, mais c’était toujours le comédien que l’on retrouvait dans ce genre de rôle décalé. On avait envie de trouver autre chose. Pour Francky, j’en avais marre d’attendre, de ne pas tourner, ça faisait longtemps que je voulais faire ce premier film de cinéma. On se heurtait à pas mal d’incompréhension à propos de notre scénario, surtout en France. Les gens avaient du mal à voir à quoi ça pouvait ressembler. Je suis resté un mois à Paris en partant à la recherche de gens un peu plus différents. Et par hasard, je suis tombé sur une performance devant une salle de concert dont Pablo Nicomedes était l’instigateur, très loufoque. Je me suis renseigné sur cette petite bande, et en voyant leurs vidéos, le travail de Pablo me rappelait beaucoup ce que je faisais quelques années auparavant, c’est-à-dire faire des films pour le plaisir de les faire, des travaux assez burlesques. J’ai proposé à Pablo le second rôle, mais il m’a répondu qu’il voulait essayer le premier rôle, qui n’était pas écrit pour quelqu’un comme lui. Les gens disent trop rapidement de lui qu’il n’a qu’une gueule, mais il sait aussi être très touchant, et on lui a finalement donné le premier rôle car il a su nous convaincre.

FK : Pour le rôle de Francky on avait fait d’abord un gros casting qui n’avait rien donné, on a vu beaucoup de monde. Et je n’ai d’ailleurs pas accepté Pablo tout de suite. On savait qu’il y allait avoir Gourmet en face, et on devait veiller à ce que l’équipage ne fasse pas préfabriqué, comme ça aurait pu être le cas avec Guillaume Depardieu pour y revenir. Il fallait que ce soit naturel.

OB : Je ne sais pas pourquoi mais les comédiens français donnent l’impression de ne pas travailler leurs personnages, ça fait vite formule. On aurait pris qui d’autre, Guillaume Canet… ?

FK : Ah non, dès le départ on n’en voulait pas ! On n’a vu que des jeunes hommes de 22 à 30 ans.

OB : Tu te souviens, on est même allés jusqu’à 50 ans, il y avait un vieux Francky.

FK : À un moment donné le casting aurait pu faire basculer l’histoire vers autre chose. Comme avec Guillaume Gallienne que l’on a vu également, alors qu’il n’était pas encore connu.

OB : Il était bien mais il était trop bourgeois, ce qui est un autre problème avec les comédiens français, mais pourquoi pas après tout.

Versus : Comment avez-vous travaillé à la greffe sur votre histoire, des nombreuses influences musicales et cinématographiques que vous revendiquez dans le film ?

FK : Pour la musique, quand on est partis lors de notre voyage de repérages, on avait avec nous énormément de disques. On écoutait deux styles de musique. Du psychobilly, et des musiques un peu plus étranges : Animal Collective, que l’on venait de découvrir, Air, et beaucoup de musiques de films. Quand on a fait le film ensuite, c’était tout naturel de retrouver ces deux styles de musique dedans, tout en sachant qu’Arsène était fan de psychobilly. Ensuite nos références cinématographiques et culturelles en générales, viennent quand même beaucoup des Etats-Unis. Dans la manière de présenter les plans, dans cette simplicité de raconter les histoires…

OB : Par rapport aux références, il y en avait encore beaucoup plus dans les premières versions du scénario. Ça pouvait devenir très lourd pour le film. Les citations font très « premier film » d’ailleurs. Finalement, avec le temps que l’on a pris pour policer le scénario, ces références se sont bonifiées et ont été absorbées. On les sent mais elles ne sont pas directes. On se les ait réappropriées et plutôt que de parler de « greffe », je pense que ces références sont devenues la matière qui a permis l’élaboration du film. Par exemple, pour Sarrineff, le personnage du réalisateur mythique, on s’est posé plein de questions sur ce type, au point de se demander si les personnages devaient ou pas le rencontrer à la fin. Mais malgré tout il fallait s’y confronter, et on a commencé par relire des entretiens de grands cinéastes, comme Renoir ou Bunuel. J’avais une photo avec Howard Hughes, je crois.

FK : C’était John Ford non ?

OB : Non, non, c’était Hughes, même s’il y avait le chapeau, l’œil bandé comme une célèbre photo de Ford, je suis certain que c’était Hughes.

FK : C’est marrant parce qu’en faisant les mêmes choses, on peut avoir des références différentes avec Olivier. Parce que moi je pense que c’était Ford.

OB : Au départ dans les textes, dans les dialogues de Sarrineff, on avait mélangé des phrases de Renoir, Bunuel, ou de De Toth. Et quand tu relis ça, tu te rends compte que tu ne peux pas mettre dans la bouche d’un personnage une citation directe. Ça ne marche pas, parce que les personnages ont une trajectoire qui doit être celle dont le film a besoin. Et en fait il ne reste qu’une phrase d’André de Toth qui est : « Aujourd’hui les films sont fait par des pharmaciens ». Mais après on a décidé que le personnage serait antipathique et aigri, même s’il a un côté un peu touchant. L’acteur qui l’incarne est comme ça. Cette rencontre devait faire l’effet d’une douche froide pour nos personnages. Tout ça pour dire que si au départ on travaillait avec du copier-coller de références, ce dernier devient vite une matière pour avancer vers quelque chose de plus propre au film.

Versus : À défaut d’avoir pu collaborer avec Aki Kaurismäki, vous avez travaillé avec son chef opérateur attitré, Timo Salminen. Comment est-il arrivé sur le film ?

FK : Comme on travaille à deux, on a beaucoup discuté dès le départ du type de cinéma que l’on voulait : des plans simples, assez aérés, avec des belles couleurs. Tirer de la fiction du réel, en passant par les couleurs, l’agencement de la décoration, des accessoires.

OB : Être dans un univers qui n’est pas la réalité exactement. C’est une réalité transformée, ré-habillée. On ne voulait pas d’une image documentaire. A partir du moment où on était dans la fiction, on n’en voulait pas, et aussi parce que c’est ce qu’on aime au cinéma. Dès qu’on pouvait repeindre un mur ou remplacer un fauteuil on le faisait. Timo Salminen est très porté sur la direction artistique.

FK : Il travaille sur l’image dans sa globalité. On cherchait quelqu’un qui pouvait faire des images comme ça.

OB : Autre chose d’assez pragmatique, le film est à la base une co-production européenne, donc il fallait trouver des chefs de poste à l’étranger. Et comme on allait tourner en Finlande, on s’est demandé ce que l’on pouvait avoir là-bas. Parce que pour obtenir de l’argent, il faut que l’on dise que l’on va travailler avec tel technicien, ou que l’on va faire le montage ou la post-production chez eux… Et de là on a demandé à Timo Salminen, dont on aime le travail et qui a une grande expérience du road-movie. Il a aimé le scénario, comme la toutes les personnes qu’on a sollicitées directement, et qui ont eu très vite envie de faire le film avec nous.

Versus : Avez-vous finalement rencontré Kaurismäki, et lui avez-vous montré votre film ?

OB : Je l’ai rencontré plusieurs fois depuis et je lui ai fait passé un DVD la dernière fois, mais je ne sais pas s’il l’a vu. Je crois que comme Arsène, il ne regarde plus de films depuis des années, sauf les Simpson, ce qui est une bonne idée, puisque cette série est géniale.

KK : Moi ça ne m’intéresse pas de savoir s’il a vu le film, mais ce qui m’intéresse, et j’espère que ça va se faire, c’est d’aller présenter le film au Festival de Sodankylä en juin prochain, ce qui serait pas mal pour boucler la boucle.

Versus : Vos prochains projets se feront à deux, ou chacun de votre côté ?

FK : Dans le train ce matin, je me disais que l’on a envie de faire quelque chose chacun dans notre coin, mais qu’on allait se filer rencard dans trois ans. Histoire de voir où l’on en est. Parce que notre rencontre a été complètement fortuite et hasardeuse, et mine de rien on a fait un sacré bout de chemin ensemble. Je me rends compte que dans les interviews on dit « qu’on va faire chacun notre truc »…

OB : C’est vrai que j’ai envie de faire des films seuls. Mais le cinéma c’est un travail d’équipe, et si ça se trouve on va retravailler ensemble d’une autre manière sur un autre projet. J’ai envie de faire de la mise en scène seul. Je me suis toujours projeté dans des choses qui finissent par arriver. Après ça ne se passe pas toujours exactement comme je l’avais imaginé. J’aimerais bien faire un film américain, en anglais, là-bas. Avoir un regard d’européen, un peu décalé, sur ce pays. Ça introduit quelque chose d’intéressant. J’aimerais bien vivre et faire des films là-bas. Je sais que quand je réfléchis à des scénarios de films, je me dis qu’il y en a certains que je ne peux pas faire en France, parce qu’on n’a pas de Johnny Depp ou de Steve Buscemi ici. Ne serait-ce que parce qu’il y a certains genres qui ne prennent pas. Si tu veux faire un film de science-fiction français, c’est difficile, les exemples réussis sont rares. Mais c’est souvent informe, ça pose problème, Gérard Jugnot dans un vaisseau spatial ça ne fonctionne pas.

FK : C’est comme pour le rock, en France on a qui à part Johnny ? (rires)

OB : C’est ça, c’est pas facile, comme dans la musique. Cheveu par exemple, que l’on entend dans le film et dont un de leur clip est une scène du film. C’est vachement bien ce qu’ils font. Mais finalement ils chantent en anglais, ils tournent aux Etats-Unis. Il n’y a pas de raison pour que des cinéastes Français n’arrivent pas à s’imposer aux Etats-Unis comme ont pu le faire des musiciens comme Daft Punk ou Air. Il y a Gondry qui l’a fait, puis plus tôt des européens comme Wenders ou Antonioni. Pour Jarmusch c’est le contraire. Pour Stranger Than Paradise, il disait qu’il voulait faire un film d’européen comme si lui venait d’un pays de l’est et qu’il faisait un film à New-York, parce qu’il aimait les films européens qui parlaient des Etats-Unis. C’est ce qui fait le charme de son film d’ailleurs.

FK : Je crois que le problème ne vient pas de la France, mais des frontières. Depuis quelques décennies, avec la notion de territoire, on s’enferme dans nos frontières. Et ce n’est pas pour rien qu’on voulait aller au Pôle Nord. On voulait filmer un grand territoire. On n’avait pas les moyens d’aller tourner aux Etats-Unis, enfin on n’a pas cherché à les avoir. Avec le Pôle Nord, on avait notre grand territoire et en même temps on n’avait plus de frontières. On s’est créé notre Far-West au fin fond de l’Europe. On voulait terminer le film sur ces images de grande immensité.

OB : La base de notre envie de faire ce film et de notre envie de cinéma, c’était de se tirer de la France. Nos deux personnages ils n’ont plus rien à faire là, ils partent. En même temps on voulait faire un cinéma qui ne singe pas les Américains. On cherchait à faire un film européen, français également. On voulait essayer de faire l’équivalent du cinéma indépendant américain, mais chez nous, et en français. Quelque chose qui en soit à la hauteur. J’aimerais aussi faire un film à Paris, mais qui ne se passe pas dans des appartements haussmanniens avec Mathieu Amalric en chemise blanche. Même si Amalric est très bien ! J’aimerais filmer un personnage un peu plus à la marge, tenter une aventure. Je voudrais bien faire l’équivalent en France d’un film comme Moi, toi, et tous les autres de Miranda July par exemple, un film décalé où la musique a son importance.

> Propos recueillis par Julien Hairault à Lyon le 13 avril 2011.

> Point de vue sur le film à lire dans le prochain numéro de Versus, disponible fin avril.
Robert Mitchum est mort est en salles depuis le 13 avril.

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