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Après avoir produit quelques documentaires et réalisé des courts-métrages et des reportages pour la télévision, la cinéaste d’origine paraguayenne Renate Costa – qui s’est installée à Barcelone depuis 2006 – s’attaque à son premier long métrage avec ce 108 – Cuchillo de Palo abordant le règne d’Alfredo « El Rubio » Stroessner de 1954 à 1989 dans son pays natal. Une dictature sud-américaine méconnue en Europe, sans doute éclipsée par celles plus médiatisées d’Augusto Pinochet au Chili ou de la junte militaire en Argentine entre 1976 et 1983, dirigée au départ par Jorge Rafael Videla. La dictature Stroessner fut pourtant l’une des plus longues et terribles du « Nouveau Continent » : corruption généralisée, droits de l’Homme bafoués, détention arbitraire et torture, exil des opposants politiques, etc. La grande force du documentaire de Renate Costa est précisément de placer le projecteur sur cette période noire du pays, et d’éclairer ainsi les zones d’ombre inexplorées jusqu’alors par le spectateur/citoyen occidental et oubliées par une large partie de la population paraguayenne.
Plutôt qu’un réquisitoire global et complet contre les pratiques détestables du régime, la réalisatrice choisit de centrer son métrage sur la persécution des homosexuels, une des cibles privilégiées de Stroessner. Considérés comme des « sous-hommes », ces derniers étaient constamment arrêtés sous de faux prétextes et subissaient les pires des tortures : la réalisatrice a la décence de ne pas nous infliger de descriptions des sévices subis, à l’exception de l’évocation – laconique mais marquante – par un intervenant du métrage, d’un traitement particulièrement horrible et infâme enduré par Rodolfo « Hector Torres » Costa, figure centrale de l’enquête menée par la réalisatrice.

Car la « porte d’entrée » choisie par Renate Costa pour son documentaire est celle de l’introspection intimiste et familiale : décédé dix ans auparavant dans des circonstances qui restent encore mystérieuses, Rodolfo Costa – l’oncle de la cinéaste – faisait partie de cette liste d’homosexuels brancardée sur les portes des entreprises, universités, églises ou sur les murs de la ville. Une stigmatisation et une mise au ban de la société insupportables, légitimant l’homophobie ambiante qui régnait (et règne encore aujourd’hui) au Paraguay. Si l’homosexualité était alors considérée comme une tare inadmissible qu’il fallait combattre, ce sont les soupçons portés sur la « communauté homosexuelle » à propos de deux meurtres (les affaires Aranda et Palmieri) qui amenèrent l’établissement et l’affichage public de cette liste, initialement constituée de 108 noms. L’étiquette de « psychopathes dangereux » se rajouta ainsi à celle de « malades indésirables » qui leur collait à la peau.
N’ayant que très peu connu son oncle qui se livrait peu et se cloitrait dans un silence face à sa famille, la réalisatrice part à le rencontre de ses amis, de ceux et celles qu’il fréquentait dans les milieux interlopes gay et qui le connaissaient mieux que quiconque. 108 – Cuchillo de Palo sera également l’occasion pour la jeune cinéaste de se confronter à son père Pedro Costa – le frère de Rodolfo – dont l’homophobie naturelle basée sur une légitimation morale et religieuse heurte bruyamment les oreilles et l’esprit des spectateurs. Dans la bouche du paternel, l’homosexualité devient une déviance évidente : l’argumentaire tourne évidemment en rond et finit par confiner au ridicule tant l’homme, qui ne conçoit pas que l’on puisse être en désaccord avec sa conception de la sexualité, s’acharne à répéter les mêmes choses de façon différente tout au long du métrage. L’impossibilité d’un réel dialogue se manifeste d’ailleurs lors des discussions entre Renate et Pedro, au cours desquelles le père – arc-bouté sur ses schémas de pensée – parle beaucoup et n’est pas capable d’entendre ce que dit sa fille même lorsqu’il l’écoute attentivement.
Lors de la scène finale, après un long silence entre les deux protagonistes concluant une conversation une nouvelle fois sans véritable échange et sans issue, Renate quittera le champ de la caméra en lançant à son père un désespéré « c’est difficile de se comprendre » : des mots qui témoignent de ses craintes et de ses désillusions quant à l’éventualité d’une remise en question de Pedro empreint d’idées reçues rétrogrades, à l’image d’une société paraguayenne encore ankylosée dans une mentalité conservatrice et intolérante.

Cette incapacité à sortir le moindre son alors que la caméra de sa fille le filme en plan fixe pendant plusieurs minutes fait écho à son silence trente ans plus tôt, lorsque son frère Rodolfo était incarcéré arbitrairement pendant plusieurs jours dans un centre de détention baptisé « La Tecnica », qui s’est révélé être un site de torture clandestin. Le père de Renate Costa ne pouvait ignorer les horreurs perpétrées sur son frère et les autres homosexuels de la « Liste des 108 » écroués dans ce bâtiment, transformé aujourd’hui en Musée de la Mémoire, de la Dictature et de la Démocratie. En refusant de croire que son frère pouvait être torturé pour son orientation sexuelle, Pedro Costa se voilait la face et se renfermait dans un silence qu’il a aujourd’hui les plus grandes difficultés à assumer. Ce même silence qu’observait Rodolfo Costa qui n’avait jamais voulu parler à ses proches des actes de barbarie qu’il subissait, et que celui d’une nation qui n’ose pas encore affronter son passé trouble. Tout se passe comme si la jeune démocratie paraguayenne cherchait à occulter cette part d’Histoire, comme si elle voulait la maintenir « sous cloche » : ne pas en parler comme remède pour oublier la dictature de Stroessner et ses exactions. Une dictature qui a tant marqué les esprits que le silence – certainement l’une des conditions pour survivre jusqu’à la promulgation de la démocratie – semble avoir été intériorisé par les Paraguayens et qu’il fait désormais partie de leur habitus. Tout comme l’homophobie par ailleurs, le chiffre 108 étant toujours assimilé aux « pédales » aujourd’hui : pas de chambre 108 dans les hôtels de la ville d’Asunción ; ni de numéro 108 dans les rues ; pas de plaques d’immatriculation comportant le chiffre de l’infamie non plus.

Le choix d’un documentaire axé sur l’intime et le prisme familial est en soi pertinent et convaincant, car il évite le côté scolaire et didactique d’une démonstration professorale poussive et laborieuse comme on en voit trop souvent, à la télévision notamment. Mais ce point fort constitue aussi la principale limite de l’exercice : cette exposition d’une vie intime et personnelle peut paradoxalement entraver l’intérêt et l’immersion du spectateur, souvent effleuré par une impression de voyeurisme et d’intrusion dans une histoire privée. Plus gênant, cette recherche de la vérité de l’intime dépasse (trop) souvent la ligne rouge d’un nombrilisme artistique, au-delà de laquelle la quête existentielle et la psychanalyse familiale prend le pas sur un examen minutieux au plus près des logiques dictatoriales à l’œuvre au Paraguay de l’époque Stroessner. En orientant 108 – Cuchillo de Palo sur l’histoire de sa famille, Renate Costa nous livre un métrage fascinant de contradiction avec son projet affiché de nous « immerger dans la différence de « l’autre » et dans l’acceptation de cette différence ».

Fabien Le Duigou

> Film sorti en salles en France le 23 mars 2011

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