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Il n’y a pas plus surfaite ni finalement imprécise appellation que celle de « cinéma indépendant américain ». Le terme a tellement été suremployé par les critiques/plumitifs désireux de le caser à tout-va dans des papiers reflets d’une pensée uniformisée, pré-formatée, qu’il s’est peu à peu vidé de sa substance et éloigné de sa conception d’origine. Indépendant par rapport à quoi, à qui, à quelles façons de faire ? La question, bien que la réponse ne soit pas très compliquée au final, mérite d’être posée eu égard aux raccourcis que prennent les chroniqueurs parfois trop pressés d’oublier que Lucasfilm Ltd par exemple (oui, oui, le studio du père de Star Wars) est un indépendant, un vrai, tandis que Miramax fut, jusqu’à l’an dernier tout au moins, le satellite des productions « auteurisantes » de la galaxie Disney (c’est désormais la compagnie Filmyard Holdings LLC qui le possède, ce qui lui coûta la bagatelle de 660 millions de dollars américains). Bref, sans tourner autour du pot artistique, force est de constater qu’aujourd’hui, pour peu qu’un film ne fasse pas la démonstration d’une galerie d’effets dispendieux tout en cultivant une facture « à fleur de peau » (caméra à l’épaule, secousse des images, lumière crue et/ou tonalités éteintes, interprétation impressionniste…), il se retrouve vite qualifié d’indépendant, comme si le terme avait valeur d’étiquette esthétique quand il ne s’agirait que d’une donnée technique parmi tant d’autres… Préférons, en conséquence, parler de cinéma américain intimiste et à petit budget, un 7e Art débarrassé des contraintes des majors, qui ne rechigne pas à miser sur une dramaturgie plus subtile et une véritable photogénie de l’émotion. Justement, cette fin de semaine sort au Québec un joli premier film, canadien celui-là mais qui s’inscrit parfaitement dans cette veine. Intitulé The Year My Mom Was Dolly Parton (Dolly Parton, Ma Mère et Moi en version française), ce long-métrage écrit et réalisé par Tara Johns (albertaine d’origine aujourd’hui établie à Montréal et signataire de quelques vidéoclips et publicités « remarqués » – ils le sont tous quand on lit les dossiers de presse… – et du court Killing Time, récompensé au Worldwide Short Film Festival de Toronto en 2001) s’intéresse au questionnement existentiel d’une jeune fille de onze ans impatiente de devenir adolescente et réglée qui, prenant conscience d’avoir été adoptée, décide de rejoindre celle qu’elle croit être sa mère biologique : la chanteuse de country Dolly Parton.

Déterminée à traverser à bicyclette une partie des Prairies canadiennes et des États-Unis qui la séparent du concert que la star s’apprête à donner à guichets fermés en cette année 1976, Elizabeth (Julia Stone, très douée, recrutée via des auditions publiques sur Facebook) s’engage dans un voyage initiatique où vont s’abolir momentanément les frontières entre territoires, cultures, enfance et adolescence, filiation et parentalité sur fond d’arpèges de guitare folk et de notes de piano égrénées comme chaque étape d’une balade au cœur du rêve nord-américain (compositions bucoliques et minérales de Luc Sicard). Une trame sonore faisant admirablement écho bien sûr à l’évolution de son héroïne à la recherche d’elle-même, et où les grands succès de la reine de la Country Music (chansons originales mais aussi réinterprétations de ses classiques par des artistes canadiens comme Martha Wainwright, Nelly Furtado ou encore l’auteure-compositrice franco-manitobaine Geneviève Toupin) résonnent comme les illustrations progressives des états d’âme des protagonistes ou de la tonalité/tournure sentimentale que prend cette randonnée poétique. Plus qu’une toile de fond captatrice des émotions du spectateur (pourvu qu’on aime ces chansons, mais enfin, c’est quand même mieux que du Daft Punk sur fond de techno-Disney teintée de rouge et de bleu), le choix d’une telle figure de la pop dote la thématique de l’enfance et du regard des autres abordée par le film de Tara Johns d’une aura de signification supplémentaire, si l’on garde en mémoire la chanson « Coat of Many Colors » dans laquelle Parton racontait comment les autres filles de son âge se moquaient du manteau qu’elle portait à l’école, un vêtement confectionné par sa mère à partir de différents morceaux de tissus. D’une époque à l’autre, la cruauté infantile demeure comme douloureux processus de reconnaissance identitaire, même si ici, la confrontation se fait non par les apparats de l’origine sociale, mais par ceux de l’origine biologique (les camarades de classe d’Elizabeth l’appellent « double bastard » – double bâtarde -, quand ils apprennent qu’elle est orpheline, adoptée).

Consciente du caractère hypnotique des horizons étirés qu’elle capture dans de beaux panoramiques et des cadres dont la composition rappelle, en passant, les images ciselées du cinéma scandinave contemporain ou, toutes proportions gardées, l’épure graphique et envoûtante des films de Kelly Reichardt (en moins marquant et moins innovant), Tara Johns ne se soucie pas du caractère fragile, presque incongru de son histoire sur le papier : l’idée telle que formulée par une Elizabeth soudain convaincue qu’elle est la fille de Dolly Parton peut facilement paraître un brin abracadabrante, mais de cet épithète à la magie, la nuance s’avère mince et la réalisatrice opère logiquement le glissement que permet son traitement sensitif, non sans envolées émotionnelles un peu trop classiques pour le genre (les distanciations puis rapprochements à répétition entre Elizabeth et sa mère, la prise de conscience finale, avec course en écartant les bras ou presque, au moment du concert). La beauté visuelle de l’ouvrage de Tara Johns, à défaut de se montrer originale (on ne compte plus, c’est vrai, les « petits films » nord-américains aux accents de road movie de l’âme et du corps adolescent), accroche le regard au détour de cadrages signifiants (Elizabeth à moitié hors champ, tentant de se faire toute petite, de disparaître aux yeux de ses camarades qui la traitent de bâtarde), d’embardées sensuelles et sensorielles (caméra à l’épaule épousant le vertige psychologique d’Elizabeth, tournis de l’objectif scrutant les nuages) comme illustrations du doute et du questionnement de et sur soi. Une déambulation que la réalisatrice agrémente d’une critique de la superficialité et du principe d’imitation servile comme affirmation de notre personnalité (Elizabeth maquillée comme une petite Barbie découvre dans la salle du concert une foule d’autres jeunes filles et femmes accoutrées et coiffées de la sorte).

Ces regards concernés sur une société du règne des apparences (règne dont fut aussi victime Dolly Parton, grande chanteuse dont une partie du public ne retient aujourd’hui que les « attributs mammaires », à l’instar du mari de Stella – la voisine coiffeuse – désignant l’artiste par un geste qui renvoie à ses formes et non à son talent) ne se départent pas d’une acuité formelle. La photographie (signée Claudine Sauvé, qui éclaira aussi The High Cost of Living, listé paraît-il dans le top ten des films canadiens de l’année 2010) légèrement décolorée nous (re)plonge sans nostalgie des seventies mais avec une temporalité suspendue – comme autant d’instantanés Polaroïd tirés sur grand écran -, au cœur d’une époque charnière pour le Canada, même si ce fut beaucoup plus à l’est – non dans ces contrées de l’Alberta, de la Saskatchewan ou du Manitoba mais au Québec -, que les choses bougèrent avec, en cette significative année 1976, l’entrée en vigueur de La Charte des droits et libertés de la personne du Québec, première loi au monde interdisant les discriminations basées sur l’orientation sexuelle, et surtout, la victoire aux élections provinciales du Parti Québécois et l’avènement de René Lévesque comme Premier Ministre de la province, dans la continuité de la « révolution tranquille » amorcée une décennie plus tôt. Loin du contexte du mouvement souverainiste du Québec et même de tout bouillonnement politique de l’époque, The Year Dolly Parton Was My Mom saisit à la volée quelques clés de lecture sociale de la période à laquelle il situe son histoire, principalement l’idée de contestation comme moyen d’affirmer son identité, surtout lorsque l’on est minoré (ici, femmes et orphelins) : voir le militantisme féministe de Stella Kowalski, puis celui d’Elizabeth déclamant, comme la mère de sa voisine/amie avant elle, ses idées progressistes devant les caméras de télévision et en guise de tribune publique.

Dans le film de Tara Johns, tout converge finalement vers l’idée d’émancipation et de modernisation. De là, ces portraits croisés, ces paradoxes que manie la réalisatrice avec un sens aigu de la narration : le père d’Elizabeth (Gil Bellows, attachant), désireux d’une certaine tradition familiale (il rentre du travail et met les pieds sous la table) tout en exprimant l’envie d’un papier peint plus actuel ; la mère, Marion (Macha Grenon, incarnée, troublante) prisonnière consentante de son statut d’housewife d’une autre époque en proie au dilemme du changement ; la voisine féministe et coiffeuse qui, malgré les apparences de maîtrise maritale, n’échappe pas au naufrage de son couple… Dans cette superposition de regards (tel Phil/Bellows observant ses voisins qui s’embrassent sous l’œil de sa femme décontenancée et devant l’objectif doucement ironique de la réalisatrice), Tara Johns accomplit un geste qui élève son film au-dessus du niveau – appréciable quoi qu’il en soit – de la simple peinture générationnelle. C’est la leçon universelle d’une belle production québécoise (même si typiquement « canadienne anglophone » dans ce qu’elle raconte) où, partie à la recherche l’une de l’autre, une mère et sa fille se retrouvent, et surtout avec leur propre moi.

Stéphane Ledien

> Dolly Parton, ma mère et moi prend l’affiche le 4 mars 2011 au Québec. Date de sortie inconnue en France.



Bande-annonce du film en version originale


Extrait en version originale

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