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Ne cherchez pas trop longtemps : le nom du réalisateur de Sanctum n’apparaît pas sur l’affiche française du film. Mais celui de James Cameron, producteur exécutif et « créateur de Titanic et Avatar » comme on prend soin de nous le rappeler, est parfaitement visible. L’ambiguïté est si bien entretenue quant à la paternité du film que l’on pourrait presque hurler à l’imposture. La campagne marketing s’embarrasse peu de scrupules : sûr que le créateur d’Avatar a plus de crédit qu’un type au nom difficile à retenir et à écrire – Alister Grierson, avec vérification orthographique obligatoire – dont le seul fait d’armes est un long-métrage australien, Kokoda, le 39e bataillon, qui malgré un grand succès dans son pays d’origine s’est directement glissé dans nos bacs à DVD (chroniqué dans le seconde numéro de DVD Park II, sept/nov 2009) ; type dont la biographie, dans le dossier de presse, ne vaut pas tripette à côté de celle de son illustre aîné, qui occupe infiniment plus de pages. En fait, il faudrait plutôt considérer que le plan marketing nous a aidés : oui, car lors de vos sorties mondaines, il vous sera plus aisé de vous vanter auprès de vos amis du visionnage récent du dernier « film produit par Cameron, tu sais, le type d’Avatar » que du second film « d’Alister Grierson, l’Australien le plus cool depuis Peter Weir et Baz Luhrmann ». Et puis ça vous évitera d’écorcher son nom et de le transformer en « au lit cher Grison ». Cameron, c’est plus simple. Il a beau avoir un homonyme chef du gouvernement britannique, lui n’est rien moins que l’autoproclamé Roi du Monde (des Oscars) et de Pandora.

Tant que nous sommes sur le sujet, il est de notre devoir de pourfendre une autre mystification. La Rochefoucauld écrivait que « la simplicité affectée est une imposture délicate », et suivant cet adage la simplicité est toujours recherchée au profit de la bonne compréhension populaire. Soucieux de souscrire à cette raisonnable aisance spirituelle, Sanctum s’ouvre sur une indication stipulant que l’histoire s’inspire de faits réels. Or, le verbe « inspirer » peut servir tous les profits. En réalité, le scénario coécrit par Andrew Wight et John Garvin se base sur une mésaventure advenue au premier, à la fois producteur et spéléologue, dans les grottes de Nullarbor en Australie (récit qui a également inspiré une anecdote du film, relatée par George le souffreteux). Celui-ci se retrouva coincé sous terre après qu’une tempête eût encombré la sortie du souterrain, situation anxiogène au possible qui se résolut avec l’arrivée des secours. Les nécessités dramatiques de l’écriture scénaristiques, évidentes, expliquent pourquoi le récit finalement adapté s’éloigne tant de l’historiette d’origine ; mais il est curieux, dans ce cas, d’avoir souligné avec tant d’insistance l’inspiration réaliste de la production. Tous les scénarios, même originaux, s’inspirent sans doute d’une expérience primitive ; tous les romans également. Mais tous ne fanfaronnent pas de la sorte. Sanctum a tout de même pour lui d’avoir profité de l’expérience de deux plongeurs de métier (Wight et Garvin) et d’avoir été filmé à l’aide du matériel numérique haute définition utilisé sur Aliens of the Deep et Les Fantômes du Titanic, ce qui, dans un sens, s’il n’est pas tout à fait relatif à des faits réels, installe néanmoins le film dans la continuité d’un système esthétique et empirique bien rôdé.

Cette continuité se ressent bien, par ailleurs, dans le scénario : il n’est pas une miette de celui-ci qui ne semble calculée précisément pour répondre à des péripéties ou des caractères parfaitement éprouvés. On sent ici le talent de Cameron, habile pour faire du neuf avec du vieux, autant que son habituelle indigence : la progression du récit se confond rapidement avec un amoncellement de situations rocambolesques et la psychologie des personnages accumule les clichés les plus lénifiants, avec en point d’orgue la relation conflictuelle entre le père – Frank / Richard Roxburgh – et le fils – Josh / Rhys Wakefield, si lisse parfois qu’il donne l’impression d’avoir été retouché sur Photoshop. La morale, déclinée en pointillés au long du film mais perceptible dès les premières minutes, met en balance la connaissance que chacun de ces deux protagonistes a de l’autre, pour aboutir à ce qu’ils se découvrent réellement au fond des cavernes, au plus près du danger.
Avide de nouveauté, le spéléo-plongeur Frank dirige une vaste opération visant à explorer un inextricable réseau de grottes souterraines, en partie aquatiques, situé au fond d’un puits cyclopéen ouvert au cœur de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Lucide, Josh, qui participe à cette expédition à contrecœur sous la houlette d’un paternel tyrannique, voit dans ces grottes un « sphincter géant », et l’image nous semble très parlante. D’autant que le film, dans sa première partie, joue implicitement avec le symbolisme sexuel : l’arrivée commune de Josh, du mécène de l’expédition Carl, et de la jolie copine de celui-ci, instaure en sous-texte une compétition entre les deux hommes, entre le riche adulte et le post-adolescent frustré, qui tout en gardant le sourire s’adonnent à un concours de virilité – tandis que Josh descend la cavité en rappel avec toute la rapidité de son expérience, Josh se lance dans le vide habillé d’un simple parachute ! En parallèle, plus de deux kilomètres sous terre, Frank et sa compagne s’engagent dans une cavité particulièrement étroite qui doit les mener à une jouissance inédite – la découverte d’une nouvelle chambre avec poche d’air.
La jouissance sexuelle n’étant jamais loin de la mort, le tragique ne tarde pas à s’installer avec le décès d’une plongeuse, trop épuisée et imprudente, événement qui plonge d’emblée la fine équipe dans le désarroi. Et qui précède le premier grand climax du récit : le déclenchement, avec 48h d’avance, d’une tempête tropicale qui condamne la sortie, et contraint les membres de l’équipe à partir en quête d’un potentiel passage jusqu’à l’océan. Entre l’eau et la pierre, entre le manque d’oxygène et le peu de réserves de nourriture, entre l’entrée définitivement close et la recherche d’une issue qui n’existe peut-être pas, l’aventure se décline sur le mode de l’angoisse et de la claustrophobie. L’entremêlement de plongeurs expérimentés et de débutants inquiets permet aux premiers d’inventorier, pour le plus grand plaisir dramatique du spectateur, la quantité de dangers qui les attendent au cours de leur périple.

Bien qu’ils égrènent les archétypes les plus usités du cinéma, les personnages parviennent miraculeusement à rester un tant soit peu attachants, suffisamment pour justifier d’une expérience affective puissante à défaut d’une identification probante. Le cahier des charges est établi de telle façon que toute surprise se voit totalement exclue des trajectoires psychologiques : le fiston va découvrir les qualités « souterraines » de son père, qui avoue avec franchise son inaptitude à vivre en société ; le financier de l’expédition, Carl / Ioan Gruffudd, est un casse-cou arrogant ; sa promise, Victoria / Alice Parkinson, se démarque par son caractère fort avant de redevenir la faible femme qu’elle était en secret ; le bras droit de Frank, George / Dan Wyllie, sert de relais à la relation conflictuelle entre le père et le fils ; etc. De tous, Frank reste le plus surprenant. Sa totale indifférence aux événements ; la rapidité avec laquelle il se débarrasse des scrupules moraux, trop encombrants ; son acharnement à rechercher toujours les solutions les meilleures en refusant tout laisser-aller ; bref, sa rigidité absolue en fait l’incarnation du parfait salopard, attachant en ce qu’il poursuit vainement un rêve inestimable – celui d’explorer entièrement l’un des derniers sites vierge de tout regard humain, une terra incognita qui ne serait qu’à lui et qui vaut tous les sacrifices.

Si Sanctum adopte le point de vue de Josh, c’est bel et bien le fantasme troglodyte de Frank que la caméra explore durant une heure quarante-cinq. Ou plutôt : le fantasme du père vu à travers les yeux d’un fils désireux de le comprendre, et qui a jusque là échoué à en englober toutes les particularités. Le réseau souterrain, labyrinthique, ressemble à ce que serait une projection de l’esprit complexe de Frank. Lorsque Josh et Vic arrivent au camp de base, au sommet du puits, un membre de l’équipe leur montre une séquence sur ordinateur visualisant la totalité du parcours qui mène jusqu’au camp avancé, deux kilomètres sous terre ; il fait néanmoins remarquer que la modélisation en 3D, sur laquelle il travaille depuis bientôt cinq ans, n’est pas encore achevée. Remarque qui vaut surtout pour Josh : les recoins de la psyché paternelle lui échappent encore.

Au-delà de l’incursion psychologique, somme toute ordinaire, c’est surtout visuellement que le film propose une expérience étonnante. Force est de constater que, dans le flot continu de la production 3D actuelle, l’esthétique de Sanctum sort du lot et impose sa perfection. La participation de James Cameron prend tout son sens dans l’usage de cette technologie, qui atteint ici à son paroxysme : le cadre joue constamment sur la profondeur de champ et l’alternance entre perspectives ouvertes et rétrécissements de l’espace visuel. En cela, l’arrivée des personnages sur le camp de base, lors d’un trajet en hélicoptère au ras d’une épaisse jungle, jusqu’au survol du puits sans fond, agit comme un manifeste esthétique : le film se décline sur le mode du voyage et entretient des rapports non-conflictuels avec le documentaire – Andrew Wight, par ailleurs, est le réalisateur de nombreux documentaires sur la plongée sous-marine. Le décor devient lui-même un personnage à part entière, reléguant les êtres humains à des rôles de figuration. Tout en s’apparentant à l’anxiogène The Descent de Neil Marshall et en puisant dans des thématiques chères à l’imaginaire de Cameron – persistance des motifs de l’exploration, de la fusion avec la nature, de l’élément aquatique – et notamment déclinées dans Abyss, Sanctum tisse des liens plus francs avec les démonstrations techniques m’as-tu-vues fabriquées pour la Géode et le Futuroscope.
Le créateur d’Avatar confirme combien la 3D peut être fonctionnelle lorsqu’elle s’incarne dans l’exploration de paysages inédits, qu’ils soient extra-terriens (Pandora) ou souterrains. Sanctum est en quelque sorte une réponse techniquement parfaite aux détracteurs d’un système visuel revenu à la mode souvent pour le pire, et qui a atteint son paroxysme dans la bêtise avec des productions tournées en 2D et boostées en 3D pour des raisons de pur marketing – voir l’indigent Choc des Titans. Pour résumer, si la narration et la psychologie restent à la surface, c’est dans son esthétique achevée que Sanctum prend toute sa dimension.

Eric Nuevo

> Sortie le 23 février 2011

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