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L’Extase des anges, Running in Madness, Dying in Love, Quand l’embryon part braconner, Les Anges violés, La Vierge violente, Naked Bullet, Violence sans raison…des titres puissamment évocateurs et intrigants où la poésie brasse allégrement violence et sexe dans une même tourmente. Soit la parfaite restitution littérale des images des films de Koji Wakamatsu, réalisateur atypique de la sexploitation japonaise, où la révolte des corps va de pair avec une révolte idéologique.

De son vrai nom Takashi Itô, le réalisateur délicieusement et violemment subversif Koji Wakamatsu bénéficie enfin d’une certaine attention. Alors que l’éditeur vidéo Blaq Out a sorti en 2010 trois coffrets DVD regroupant certaines de ses œuvres les plus percutantes, la Cinémathèque française propose depuis le 24 novembre 2010 jusqu’au 09 janvier 2011 de découvrir une quarantaine de films pour la plupart inédits. Parallèlement à cette rétrospective, les éditions IMHO ont édité un livre passionnant afin d’éclairer le parcours singulier d’un cinéaste particulièrement engagé qui a plus de quarante ans de carrière (il débute en tant qu’assistant réalisateur sur des téléfilms en 1959 et réalise son premier long dès 1963) et, en un peu plus d’une centaine de films, n’ a rien perdu de sa rage de filmer et de contester un ordre établi. Sans doute ostracisé pour une carrière principalement dévolue au genre d’exploitation par excellence (le pinku eiga, dénomination nippone pour les films érotiques voire pornographiques), Wakamatsu mérite pourtant l’attention et l’intérêt tant il a su subvertir ce genre commercialement porteur par une puissante politisation des images. Et tandis qu’en 2007, la ressortie sur les écrans français de son film datant de 1966, Quand l’embryon part braconner, avait fait l’objet d’une infâmante interdiction au moins de 18 ans (confirmée un an plus tard par le Conseil d’Etat) par une commission de classification totalement ignare qui n’avait pas compris les véritables intentions de l’auteur – taxant d’avilissant un film où la position voyeuriste sur les humiliations physiques et psychiques d’une jeune femme séquestrée par son patron s’efface au profit d’une prise de conscience du personnage comme du spectateur de l’oppression de toute une génération – que ses deux derniers brûlots, le très dense et intense United Red Army et Le Soldat Dieu ont eu droit à une exploitation en salles pour le moins minimaliste (le dernier cité est sorti le 1er décembre 2010 dans un parc d’une dizaine d’écrans), ce livre, Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte, vient à point nommé mettre en lumière un réalisateur essentiel mais méconnu et dont le regard porté sur l’industrie cinématographique japonaise, les bouleversements idéologiques locaux et internationaux, s’avère particulièrement acéré.

L’ouvrage se structure autour de deux approches particulièrement intéressantes et remarquables de l’œuvre du cinéaste puisque nous l’abordons d’un point de vue purement analytique proposé par le critique et essayiste Jean-Baptiste Thoret et le confrère et ami de Wakamatsu, le réalisateur Nagisa Oshima avant d’être happés dans les pensées de Wakamatsu au travers des archives de ses propres textes parus dans divers revues et quotidiens ainsi qu’une interview carrière fleuve. Deux manières d’envisager son cinéma aussi intéressantes que parfaitement complémentaires et superbement illustrées par une iconographie de toute beauté.

Le livre débute donc par le texte de Thoret dont l’analyse de l’œuvre de Wakamatsu permet de relever les fondements idéologiques, artistiques et intimes de l’homme. Thoret opère ainsi un rapprochement pertinent avec Pasolini, détaille les procédés et les motifs dont celui de l’enfermement, du cloisonnement, structure toute la filmographie même pour les films se passant en extérieur. De plus, le journaliste s’interroge avec à propos sur la nature du hors-champ dans le cinéma du Japonais ainsi que sur la représentation de cette énergie révolutionnaire parcourant ses films. Comment la dissidence est figurée et quel est son degré d’efficacité. Finalement, Wakamatsu apparaît comme un cinéaste de la contestation enregistrant l’échec politique de révolutionnaires en herbe, épousant leurs idéaux tout en se désolant de leur inaptitude à les concrétiser. Il ne propose pas de films tracts ou militant mais préfère mettre en scène toutes formes d’indignation. Pour Wakamatsu, l’activisme s’envisage avec une caméra au poing.
Les liens qu’il tisse dans ses films entre pouvoir (politique, idéologique, commercial) et sexe pouvant presque faire de Wakamatsu le pendant japonais de Verhoeven.

On poursuit avec le réalisateur Nagisa Oshima dont Wakamatsu a produit L’Empire des sens, qui livre sa perception de cet homme éternellement discriminé (jusqu’à s’y complaire ?) dans un texte datant de 1978 et resté jusqu’ici inédit. Figure tout aussi marquante de la contestation sociale, Oshima réaffirme ici son admiration pour le réalisateur de Sex Jack et revient notamment sur le genre des films à trois millions de yens (micro budgets représentant à peu près 26 000 euros), sur la réception critique au Japon et à l’étranger des œuvres de Wakamatsu, du fonctionnement de sa propre plateforme de production, des thèmes imprégnant ses récits vengeurs ainsi que sur la notion de double public que le cinéma de Wakamatsu semble générer. Un public à la fois friand des films pour ce qu’ils sont et celui qui s’interroge sur la signification de leurs images percutantes. Un point de vue qui vient compléter et proposer un autre angle de vision à celui occidental exprimé par Jean-Baptiste Thoret.

Les textes suivants sont de Wakamatsu lui-même et apparaissent comme un parfait complément à celui d’Oshima puisque l’auteur s’exprime sur son existence cinématographique hors du circuit traditionnel. Revendiquant son statut de cinéaste de troisième catégorie œuvrant pour la beauté du scandale, arme ultime, selon Wakamatsu, du dévoilement de la vérité. Ils reviennent notamment sur la réception de son film Les Secrets derrière le mur (1965 – premier film tourné sous l’égide de sa propre boîte de production) à la quinzième berlinale, qualifié de choquant et outrageant par les spectateurs décatis du festival et déshonorant pour la nation par un représentant japonais faisant partie du jury. Wakamatsu analyse également les énormes potentialités et opportunités gâchées par les films à trois millions de Yen.
L’ouvrage se poursuit avec d’autres textes du cinéaste publiés dans divers journaux ou revues de cinéma et où il n’hésite pas à exprimer clairement ses opinions ou ses convictions. Ainsi, il s’interroge ouvertement sur l’interdiction de diffusion faite à quatre films pornographiques produits par la Nikkatsu, décelant dans cette accusation d’outrage à la pudeur une volonté politique de contrôle plutôt qu’une simple action répressive. De même, il apporte sans ambages son soutien à l’Armée Rouge Unifiée qui, en 1972, vient de connaître un épilogue funeste (prise d’otage dans une auberge d’Asama Sanso), considérant même que ces conditions de lutte, à la limite du terrorisme, sont « l’occasion de reconstruire le monde ».

Le texte La Rancœur des oppressés, dans lequel Wakamatsu revient sur ses débuts, éclaire ce qui sous-tend son cinéma. Ce qui l’anime en premier lieu est une rancœur tenace qui tient à son origine paysanne raillée et l’absence de révolte des femmes : « Les paysans sont comme les femmes, à force d’avoir été si longtemps oppressés, ils se rangent facilement du côté qui les arrange pour survivre. Je dis toujours que les femmes sont des mollusques. Elles sont coupables de se donner entièrement et d’oublier complètement. Elles changent tout le temps. Leur capacité à se révolter a été étouffée dans l’œuf. » Des propos qui définissent finalement la révolte intime du réalisateur comme celle qu’il imprime à sa mise en scène.
Dans le texte La Palestine et moi, Wakamatsu raconte son voyage en Palestine, en 1971, en compagnie du scénariste Masao Adachi (également réalisateur dont la rétrospective à la Cinémathèque française du 03 décembre 2010 au 25 février 2011 vient croiser celle de son confrère et ami). Adachi est lui un véritable activiste qui quittera peu après le Japon pour se consacrer à la lutte armée clandestine. Wakamatsu évoque donc ses rencontres avec Fusako Shigenobu (une des fondateurs de l’Armée Rouge Japonaise qui a dirigé d’une poigne de fer la faction implantée au Liban pour embrasser la cause palestinienne au début des années 1970) et avec des combattants du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP). Une expérience qui l’aura profondément marqué tant idéologiquement qu’humainement puisqu’elle lui aura fait prendre conscience de ses propres faiblesses. Ce qui ne devait être qu’un voyage destiné à enregistrer des images pour les vendre aux chaînes de télé devient quasiment initiatique, en retirant même un enseignement essentiel pour lui : « Que chacun se prépare à appuyer sur la gâchette de la liberté. C’est ainsi que nous gagnerons. » Il en résultera un film documentaire de propagande, Armée Rouge/FPLP : déclaration de guerre mondiale.
Pour Wakamatsu, le cinéma c’est une guérilla. Et le genre du pinku eiga correspondait parfaitement à cet état d’esprit de lutte permanente contre l’establishment, la morale, les contraintes économiques de petits budgets (qu’il parvenait à transcender remarquablement), les grilles de lecture formatées, etc, et qu’il abandonnera dès que ce genre commencera à gagner en respectabilité.
Je filme avec tout mon corps, voire à corps perdu” (Wakamatsu dans La rancœur des oppressés – page 69)
« En fait, la nudité apparaît parce qu’en général, il ne faut justement pas la filmer. » (Wakamatsu dans Le vice de l’imagination dans la pornographie et les incidents internationaux – page 71)
La série de textes suivants regorge d’anecdotes (notamment les notes de production de certaines de ses œuvres) sur la mise en chantier de projets, sur ses rencontres précieuses, il revient également sur sa condition paysanne originelle, ses liens indéfectibles qu’il aura forgés avec son camarade, son compagnon d’arme, Masao Adachi. Autrement dit, une introspection qui nous permet de découvrir l’homme derrière le révolutionnaire.
Enfin, la salve de ses écrits se conclue par un texte consacré à la genèse de son dernier film, Le Soldat Dieu, né de sa volonté de compléter sa vision entamée avec United Red Army sur les drames humains que constitue toutes formes de conflits (territoriaux ou idéologiques) en évoquant l’histoire des parents de cette génération sacrifiée.

Puis le livre se termine par un long entretien mené par l’historien Go Hirasawa où Wakamatsu se remémore les difficultés à financer et mener à bien ses projets, livrant également de nombreux souvenirs de tournages ou non, dévoilant encore un peu plus l’évolution artistique et intime de cet éternel marginal.
L’ensemble de ses propres textes et l’interview finale permettent en outre de révéler l’importance aussi bien personnelle, artistique et politique du quartier tokyoïte de Shinjuku. Coin chaud de la mégalopole décor de nombre de ses films mais aussi théâtre de la vie dissolue de Wakamatsu et d’émeutes résultant de manifestations contre le réapprovisionnement en essence des avions américains à la base aérienne de Yokota (manif résultant du vaste mouvement d’opposition à la reconduction du traité de sécurité nippo-américain mettant quasiment sous tutelle l’archipel).
Mais le texte le plus remarquable, celui qui traduit sans doute le mieux le cinéma de Wakamatsu, alors qu’il est paradoxalement à peine évoqué sa production, est Carnet de bord de Corée. Imbriquant les souvenirs de ses rapports avec Juro Kara, acteur et réalisateur d’origine coréenne, avec des considérations historiques et politiques (l’occupation sanglante de la Corée par le Japon), le tout relaté de manière très poétique. Il en ressort une étrange impression, celle d’avoir visionné grâce aux mots couchés sur le papier un film inédit de Wakamatsu.
Un ouvrage éminemment passionnant et indispensable pour pénétrer au cœur du système de pensée de Wakamatsu et qui s’avère un excellent complément au livre de Julien Sévéon, Le Cinéma enragé au Japon (éditions Rouge Profond), où le journaliste évoquait dans sa première partie les maîtres du pink tels que Wakamatsu, Takahita Zeze et Hisayasu Sato.

Quelques regrets malgré tout persistent après lecture, les quelques redondances des propos du réalisateur mais surtout, l’absence d’une entrée thématique consacrée à son engouement pour le mouvement musical américain du free jazz dont les sonorités rythment pourtant régulièrement ses films. À peine est-il fait référence dans les notes de production au saxophoniste Abe Kaoru auquel Wakamatsu consacrera un film, Endless Waltz (1994).
À propos de ce musicien, la note de production précédente, L’homme qui se battait avec un saxophone, évoque la collaboration des deux artistes de génie pour le film 13 Serial Rapes. Wakamatsu dit ainsi de Kaoru que « C’est en soufflant dans son saxophone qu’il lançait des pierres et tirait des coups de fusil ». Une conception de l’art dont a fait sienne Wakamatsu, réalisateur important pour le monde artistique et idéologique dont on peut affirmer sans peine, en refermant ce livre essentiel qui se lit d’une traite, que c’est depuis le poste reculé derrière sa caméra qu’il continue la lutte, que c’est en produisant des images qu’il lance des pierres et tire des coups de fusil. Ces dernières atteignant aussi bien le cerveau que le cœur. Et Wakamatsu est toujours prêt à tirer.

Nicolas Zugasti

P.S : À noter que le livre est accompagné du DVD du film La Femme qui voulait mourir datant de 1970 et toujours interdit au Japon, réalisé par Wakamatsu en réaction au suicide rituel de l’écrivain Yukio Mishima. Le film fera l’objet d’une chronique dans le n° 6 du supplément numérique de la revue, DVD Park II, à paraître prochainement.

> À propos de cinéma guérilla, lire aussi VERSUS n° 15.


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