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Les débuts d’Anton Corbijn sur grand écran étaient prometteurs. Control (2007), biopic en noir et blanc sur la vie de Ian Curtis, éphémère leader du groupe briton Joy Division, valait le détour, et ce, même si l’intérêt du projet résidait avant tout dans le « document » que devenait le métrage auprès des fans du groupe. Issu du clip (Nirvana, Depeche Mode, U2…), Corbijn n’avait donc pas vraiment quitté le monde du rock pour ses débuts au cinéma. C’est désormais chose faite avec The American, polar adapté par Rowan Joffe d’un bouquin de l’écrivain anglais Martin Booth, décédé en 2004. George Clooney y incarne un tueur réfugié dans les Abruzzes, dans l’attente d’un contrat qu’il souhaite être le dernier, après une mésaventure lors de son précédent job en Suède. Alors qu’il doit se faire le plus discret possible, il tombe malgré lui sous le charme d’une belle prostituée (la vraiment très belle Violante Placido)…

The American est un film à moitié réussi, mais loin d’être raté. Loin de nous l’idée de suivre nos confrères américains dans l’éloge qu’ils dressent au film, le comparant au Samouraï de Melville. Dans l’idée, le raccourci n’est pas exagéré, tant Corbijn s’essaie au polar froid, peu loquace, et finalement très peu agité (si vous cherchez de l’action, ne manquez pas le tout début du film, vous n’aurez plus rien à vous mettre sous la dent avant la fin). Mais là où le film de Melville renouvelait le genre en pleine modernité cinématographique, celui de Corbijn n’est rien d’autre qu’un bel objet soigneusement mis en scène. D’où le décalage évident entre une forme trop travaillée et une histoire qui n’avance que par bribes. Dans ses temps les plus morts, The American donne même l’impression de ne plus se soucier de raconter une histoire.

Le rythme lent du film se cale sur celui de son héros, qui se cache dans un beau village des Abruzzes, très peu fréquenté, et où il prétexte être un photographe américain travaillant pour un éditeur de guides de voyage. Très vite les soupçons naissent sur lui, et alors The American devient un film politique, qui remet en jeu la place de l’Amérique dans le monde, et surtout son penchant interventionniste. Le tour de force de Corbijn est de faire résonner dans la quiétude d’un polar intimiste, un état des lieux des forces géo-stratégiques mondiales, à la manière d’un James Bond ou d’un Jason Bourne, mais sans l’air d’y toucher. Pas anodine non plus, cette scène où Clooney se retrouve dans un troquet à regarder un extrait du Il était une fois dans l’Ouest, et qui permet à Corbijn de faire le point sur son personnage, alors dans l’impasse, et dont l’avenir est plus que jamais incertain. Veut-il faire le bien, le mal ? La dernière bobine du film nous le dira.

Dans sa façon de cerner son héros, Corbijn laisse une grande part au mystère ainsi qu’à l’ambivalence, au travers notamment de discussions avec le prêtre du village, qui comme tout homme sur terre, dissimule lui aussi quelques secrets. Les symboles, souvent discrets et légers, s’accumulent tout au long du film, surtout que les prises de parole et les actes s’y font rares, et que l’ensemble tend vers un final excessivement convenu. « Quelle est la place de l’Amérique dans le monde ? » semble ainsi être le sous-texte de ce film dont le titre ne laisse pas de place au doute. The American peut ainsi aussi bien désigné L’Américain que LES Américains. Si l’on se laisse aller à des interprétations qui relèvent presque du fantasme, on pourrait par exemple percevoir la scène torride entre Clooney et Placido, filmée dans une chambre à la lumière rouge, comme une déclinaison de l’enfer qui dans la réalité trouverait son pendant dans l’enlisement des troupes américaines en Irak, et plus généralement dans les complications qu’entraîne la politique extérieure du pays… The American est donc un film dont la structure squelettique favorise les interprétations, puisqu’en matière de cinéma, on se contentera ici de peu. On l’a dit, le film est visuellement impeccable, parfois bluffant, trop bluffant, tel un clip vidéo qui s’éternise et dont au bout d’un moment, la forme ne produirait plus aucun sens. Après les promesses entrevues dans Control, The American ne confirme ni ne discrédite la place de Corbijn dans le paysage cinématographique mondial. On attend de voir la suite…

Julien Hairault

> Sortie en salles le 27 octobre 2010.

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Une réflexion sur “« The American » d’Anton Corbijn

  1. Ce film m’a laissé la même impression. Un bel objet qui laisse sur sa faim. La séquence du début en Suède est par contre très réussie.

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