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Les plus grands défauts de la production horrifique française peuvent se résumer en trois points : 1) des scénarios qui veulent absolument ménager surprises et rebondissements jusqu’à l’absurde ; 2) des comédiens mal préparés, mal dirigés, mal lunés que le spectateur finit par détester ; 3) une tonne de références plus ou moins explicites aux influences ultra-chiadées des réalisateurs, désireux avant tout de montrer leur bonne connaissance du cinéma de genre. Le faisceau de ces raisons, et d’autres, rendent ces films le plus souvent calamiteux. Il est donc rassurant que de jeunes réalisateurs talentueux abordent ces traditionnelles faiblesses à contre-courant afin d’offrir un cinéma plus viscéral et mieux ouvert au public. Après deux courts-métrages, dont l’un primé à Gérardmer, Yann Gozlan s’est donc lancé dans l’expérience du long avec les prétentions les plus humbles : raconter une histoire simple et classique rythmée par des éléments visuels et sonores ordinaires, sans tomber jamais dans la grossièreté ou la débauche. Pas de rebondissements stupides, pas de péripéties invraisemblables ; des comédiens doués, parfaitement choisis ; et un goût assumé pour Roman Polanski et Le Locataire qui ne suinte pas de chacun de ses plans.

On l’aura compris, Captifs s’affiche donc comme une excellente surprise, un film tendu et angoissant qui fonctionne sur la simplicité et l’économie. La complexité étant souvent l’ennemi du bien, le scénario coécrit par Gozlan et Guillaume Lemans enchaîne moins les moments de bravoure qu’il ne s’interroge sur les manifestations émotionnelles de personnages confrontés à une situation particulièrement ignoble. La succession des événements est sensiblement épurée : présentation du trio principal, situation géographique et contextuelle, problématique. Les deux hommes et la femme jouent les médecins quelque part en ex-Yougoslavie, dans une zone dévastée par la guerre, matériellement éprouvée (hôpital crasseux, bâtiments en ruines, jardins jonchés de carcasses de voitures), socialement ravagé (une petite fille jouant à la balançoire se retourne pour découvrir ses deux yeux bandés, signe d’une douleur familiale aux accents oedipiens). En repartant vers la France, ils s’égarent le long d’un chemin inconnu, sont enlevés par des hommes masqués et armés, et enfermés dans des geôles malpropres. Puis c’est l’attente. Un étrange médecin les soigne et les protège. Ils sont nourris. Leur captivité n’a aucun sens. Puis l’un d’eux est pris et emmené vers un destin innommable. Ils saisissent alors la gravité de la situation. L’attente, déjà insupportable, devient dès lors intolérable, suspendue aux sonneries grinçantes d’un vieux téléphone placé ironiquement à deux pas des cellules.

Un combiné qui braille, et c’est la mort qui est annoncée ; une conversation dans une langue inconnue, et c’est un horrible engrenage qui s’enclenche. Gozlan démontre un talent notable pour ce qui est d’user des bruits ordinaires de notre quotidien dans une perspective des plus anxiogènes : ainsi cet appareil ancien, doté d’un énorme cadran rotatif, dont l’explosion sonore souligne l’horrible dénouement promis aux prisonniers. Ou les aboiements des chiens, derrière la porte qui mène à la sortie, rendus spécifiquement inquiétants par l’excellent prologue qui voit l’héroïne, petite fille, assister à l’agression mortelle de son amie par un canin enragé. Le réalisateur construit son film avec une franchise assurée, distillant ces éléments simples mais efficaces avec régularité, faisant tenir son intrigue sur un fil tendu sans avoir besoin de le lester d’inutiles péripéties. Ce qui rend Captifs d’autant plus précieux.

Gozlan prend soin, toutefois, de ne pas faire de son film un grossier pamphlet politique destiné à flatter une certaine idéologie, quelle que soit cette dernière, à l’inverse d’un Frontières dont le seul contexte de départ tendait déjà au ridicule. Captifs n’est pas dénué de point de vue sur la société – le principe même de son intrigue, entre Hostel et Dirty Pretty Things, en dit déjà assez – mais esquive heureusement toute tentation de vouloir changer le monde, privilégiant l’affect de ses protagonistes plutôt qu’un quelconque raisonnement malvenu. Ce qui fait la force de ce premier long-métrage réside ainsi dans le traitement de son espace vital : quelques pièces d’une maison de ferrailleurs, quelques centaines de mètres carrés de forêt et de champs de blé (intérieurs reconstitués en studios, extérieurs tournés en Alsace) devenant l’horizon absolu de ses personnages physiquement captifs et moralement emprisonnés. Gozlan dirige ses comédiens de façon à ce que seules leurs émotions constituent le sel de l’intrigue : le regard ébahi et la force intérieure de Zoé Felix, la colère et la frustration rentrées d’Eric Savin, la bonne humeur communicative d’Arié Elmaleh, la rude étrangeté du médecin incarné par Philippe Krhajac… Une gamme de sentiments, de réactions et d’expressions qui renforcent, mieux que n’importe quelle effusion de sang, l’indéterminé pouvoir de la peur.

Eric Nuevo

>Sortie le 6 octobre 2010

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Une réflexion sur “« Captifs » : y’a du monde aux Balkans

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