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Vive la crise ! Si les temps sont durs en cette période de gueule de bois post-krach financier (sauf pour les banques qui continuent à faire des profits record, mais ceci est une autre histoire…), la crise économique aura permis à de nombreux cinéastes de revenir – via le genre documentaire – sur les horreurs du capitalisme néolibéral tentaculaire qui s’est imposé depuis une trentaine d’années dans le monde entier. Car bien plus qu’une simple crise de l’économie, il s’agit bien de la crise d’un modèle économique.

Après Let’s Make Money d’Erwin Wagenhofer – avec qui il partage non seulement des analyses mais aussi des intervenants – et le dernier opus du trublion Michael Moore (Capitalism, A Love Story), La Fin de la pauvreté ? revient sur le corollaire inévitable du libéralisme économique, à savoir le perpétuation d’une extrême pauvreté dans les pays du Sud. Le réalisateur Philippe Diaz axe sa narration autour de témoignages de ces hommes et femmes appartenant à ce que l’on appelait il n’y a pas si longtemps le « Tiers-monde » : une argumentation basée uniquement sur les simples chiffres de la population vivant avec moins de un dollar par jour ne parviendrait pas à convaincre le spectateur, d’autant plus que cette statistique est très critiquable (le coût de la vie étant très différent entre pays, on n’achète pas autant de choses avec un dollar aux États-Unis qu’en Mozambique, ce qui fausse les comparaisons de niveau de vie).
Le réalisateur trace donc le portrait furtif mais saisissant de ceux qui vivent au quotidien cette misère économique et sociale : logements exigus et délabrés, sous-alimentation chronique, problèmes de santé récurrents et conditions de travail inacceptables. Si le film en était resté à un simple constat, il aurait perdu rapidement de son intérêt. Tout a déjà été dit et à moins qu’il ne vive dans une « bulle » à Wall Street, le spectateur n’apprendrait pas grand-chose d’un simple inventaire de cette misère. La Fin de la pauvreté ? s’écarte de la voie typiquement descriptive pour analyser les causes profondes de cette pauvreté, et revient donc logiquement aux fondements mêmes du capitalisme et de son expansion il y a cinq siècles. Et quels que soient les pays, quelles que soient les analyses, quels que soient les intervenants (qui pour une fois, et contrairement à l’habitude dans ce type de documentaire, sont originaires de tous les continents), tout converge vers l’idée d’expropriation. Le fait que ce mot renvoie dans les mentalités occidentales à l’expropriation étatique « insupportable » réalisée lors de constructions d’infrastructures publiques, nécessitant la confiscation de parcelles de terrains privés, atteste de l’acceptation de l’idée selon laquelle la propriété devrait relever du privé et uniquement du privé.

Or la propriété privée est une construction historique, comme le montre la colonisation. Lors de la conquêtes de ces contrées « exotiques » et « barbares », les colons s’accaparèrent à leurs comptes les terres et les ressources, auparavant gérées selon une optique communautaire, afin de les exploiter, dans les deux sens du terme. Le développement des pays du Nord s’est donc fait sur le dos des pays du Sud et non grâce à leurs qualités propres. L’exemple de la Hollande est de ce point de vue édifiant : fleuron du capitalisme marchand de l’époque des empires coloniaux avant la domination anglaise, ce pays n’aura eu de cesse de piller les ressources naturelles de ses colonies comme l’Indonésie, mais aussi de détruire l’industrie locale (textile et porcelaine) afin de permettre le développement de l’industrie hollandaise. Inutile de s’attarder sur l’exploitation humaine qui accompagne le pillage des ressources (paradoxe surprenant que le soi-disant « libéralisme » se soit si longtemps accommodé de la privation de cette liberté fondamentale qu’est celle du travail) ni sur l’acculturation qu’ont subies ces peuples et qui confine à un véritable ethnocide dans la plupart des cas.
De fait, les pays du Sud ont été transformés en « fournisseurs » de denrées primaires au Nord : chaque colonie s’est spécialisée dans certaines productions (café, thé, riz…) afin de satisfaire les besoins des Occidentaux, mais aussi assez rapidement du Japon. Ou comment le Tiers-Monde s’est finalement vu dicter ses choix en matières économiques par une Triade (Europe de l’Ouest, Amérique du Nord et Japon). Si cette division internationale du travail est présentée par les théoriciens économiques du XVIIIe siècle comme profitable à l’ensemble des pays, elle est avant tout source d’incertitude et de dépendance pour les pays spécialisés dans les cultures agricoles, la volatilité des cours des matières premières provoquant une instabilité de leurs revenus.

La décolonisation n’aura apporté qu’une indépendance de façade : les pays du Sud ont bien obtenu la souveraineté politique mais ils ont également hérité d’une dette financière abyssale vis-à-vis des pays du Nord. Comme si la liberté et l’indépendance avait un prix, au sens premier du terme. Alors que la domination occidentale reposait à l’époque coloniale sur une oppression politique et militaire, elle s’exerce désormais à travers l’endettement qui favorise la soumission de ces pays en voie de développement (de « mal-développement » diront certains). Avec l’aval des instances internationales tels que le FMI ou la Banque Mondiale qui, en échange des crédits accordés aux pays du Sud, leur imposent le fameux « Consensus de Washington », doctrine ultralibérale dont l’objectif est – selon le bon mot de l’économiste Joseph Stiglitz, un ancien de la BM – de satisfaire les intérêts de Wall Street. Parmi les piliers de cette doctrine, une privatisation tous azimuts et l’affaiblissement de l’Etat : un « fanatisme de marché » qui reste dans la logique de l’expropriation privée, le démantèlement du secteur public ayant profité aux élites économiques des pays du Sud ou aux grands groupes financiers internationaux du Nord. C’est par exemple le groupe US Bechtel qui récupéra le marché de la distribution de l’eau en Bolivie, dernier secteur à privatiser après le désengagement public dans les chemins de fer, les télécommunications, la santé… Notons que le Bolivie a toujours été présentée par le FMI comme un « bon élève » parmi les pays en voie de développement. Un des meilleurs… Cela reste à voir… Un des plus dociles c’est par contre une évidence…
Heureusement, les communautés villageoises rurales se sont révoltées contre cette « libéralisation » qui a provoqué une augmentation du prix de l’eau (alors que les thuriféraires de la « mondialisation heureuse » nous jurent que grand Dieu, le « Marché », c’est toujours bon pour le consommateur !) et se sont réappropriées collectivement la gestion de l’eau. Pas de fatalisme donc : ce que l’Histoire a mis cinq cents ans à construire peut être déconstruit. Sans pour autant verser dans la nostalgie d’un socialisme bureaucratique à la « soviétique » ni adhérer à certaines modes telle la « décroissance » présentée à la fin du film par Serge Latouche. Le film de Philippe Diaz invite juste à la réflexion sur un autre mode de production et de répartition des richesses, et à réinvestir l’idée des Commons, ces biens communs qui doivent être définitivement exclus de toute expropriation privée.

Fabien Le Duigou

> Sortie en salles le 16 décembre 2009

> Lire aussi notre chronique/critique de Capitalism, A Love Story sur ce blog, mais aussi notre dossier sur la crise financière et le « milieu » bancaire dans VERSUS n° 15, et notre dossier sur les world companies dans VERSUS n° 17, actuellement disponible (avec un article, entre autres, sur Let’s Make Money).



Bande-annonce de La Fin de la pauvreté ?



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2 réflexions sur “« La Fin de la pauvreté ? » de Philippe Diaz

  1. trop fort, quand j’ai vu l’affiche sur le blog j’étais sur que ce serait une critique directed by Mister le Duigou ^^

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