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En regardant Aprile (1998), le film de Nanni Moretti que Malavida ressort en salles ce 30 septembre, suite à « l’enthousiasme critique et public réservé à Palombella rossa l’année passée », on se rend compte combien le cinéaste italien fait mentir les dictons. Avec Aprile, non seulement Moretti se découvre de plusieurs fils mais il fait surtout ce qui lui plaît. Une fois de plus, Nanni est la vedette de son film et ne craint pas de montrer ses doutes, ses lâchetés, ses errances et ses convictions.

Son précédent opus, Journal intime (1993), obtint le prix de la mise en scène à Cannes en 1994 et contribua à donner à Moretti une dimension internationale. Malavida, qui devait présenter également ce film, a dû décaler à septembre 2027 la sortie en salles de Journal intime. C’est donc avec Aprile que l’on va refaire un petit tour dans les affres de la création — et de l’enfantement de son fils Pietro — de Nanni. Et, surtout, dans l’univers drôle, intime et sensible d’un personnage égocentrique qui ne se prend malgré tout pas au sérieux.

Aprile commence le 28 mars 1994, soir des résultats électoraux, avec la victoire de Silvio Berlusconi. Ce soir-là, raille Nanni, « pour la première fois de ma vie, j’ai fumé un pétard ». Il rencontre alors un journaliste français qui lui suggère de tourner un documentaire sur les questions politiques qui traversent l’Italie. Dont celle-ci : comment le chef de l’État peut-il posséder trois chaînes de télévision ?

La force de Moretti est de savoir filmer avec humour sa propre personnalité — ou celle du personnage qu’il s’est inventé à l’écran à travers ses films. Une personnalité faite de contrastes, de revirements, d’engouement pour un sujet et de rejet tout aussi subit. Le voilà donc filmant une manifestation avant un grand bond en avant, pas forcément maoïste, d’un an et demi. Le gouvernement de droite est tombé et Nanni pense alors à préparer la comédie musicale à laquelle il pense depuis longtemps. Il apprend parallèlement que son épouse, Silvia Nono, qui est traductrice, doit accoucher en avril.

À partir de là, le récit va osciller entre l’attente de l’heureux événement et les projets professionnels, dont cette fameuse comédie musicale pour laquelle il a embauché son ami acteur Silvio Orlando. Mais, ne parvenant pas à se mettre au travail — alors que tout est prêt —, Nanni reprend l’idée du documentaire politique au moment où s’annoncent, pour le printemps 1996, les élections législatives.

Si Moretti aime se filmer dans un rôle où il excelle, il n’oublie pas qu’il est aussi un réalisateur de talent. Dans un plan inverse à celui de Citizen Kane, il se montre accroupi sur des centaines de coupures de journaux qui occupent toute la pièce. Des journaux qu’il juge « tous pareils », surtout parce qu’ils emploient les mêmes journalistes.

Le film est un régal, reposant presque entièrement sur le personnage de Nanni qui panique pour tout, se pose des tas de questions, n’est jamais sûr de lui et de ce qu’il a envie de faire. Ainsi, doute-t-il pendant tout le film de son choix de réaliser ce fameux documentaire, dont on voit de temps en temps des passages. La naissance de son fils l’occupe beaucoup, c’est une évidence, et, là encore, il prouve combien tout est sujet à questions. Sur le prénom du futur bébé, c’est l’habituelle discussion entre les deux parents. Mais lorsqu’il amène sa femme enceinte au cinéma, le voilà, le lendemain, qui pleure d’avoir montré à son fils une connerie.

La politique le préoccupe malgré tout beaucoup et un seul débat télévisé le met dans un état de rage qui lui donne envie de s’engueuler avec n’importe qui. Nanni apparaît ainsi tout entier, sincère dans ses convictions, même si celles-ci évoluent. Certainement pas ses convictions politiques, lui qui est résolument de gauche, mais ses envies, aussi volatiles que l’alcali. Il illustre son état d’esprit par une très marrante séquence de travail avec ses collaborateurs. Nanni ne cesse de les interrompre pour leur parler de tout et de rien, de films qui sortent, de la présence d’ail dans les plats, de celui qui a dessiné le logo des chrétiens démocrates (Giorgetto Giugiaro, qui a aussi dessiné son téléphone, la Uno et les rigatoni, « mais ça n’a pas marché parce que la sauce n’accrochait pas »). Il s’avoue qu’il n’a pas envie de faire ce documentaire. Et reparle de la comédie musicale. « Comment dire ce que je pense, se questionne-t-il, et je pense quoi, au juste ? »

Aprile, c’est un peu La Nuit américaine centrée sur le seul réalisateur. Pourquoi fait-il cela ? Pourquoi ne le fait-il pas ? L’humour et la comédie sont omniprésents : sur les états d’âme de Nanni, la naissance de son fils Pietro, le quotidien des bains et des tétées. L’actualité rattrape le cinéaste et son film rebascule soudain dans le réel documentaire politique. D’abord avec l’histoire de la Padanie.

Umberto Bossi, leader de la Ligue du nord, prend le terme de Padanie pour en faire « le symbole des forces vives de l’Italie du nord, par opposition au sud, considéré comme arriéré » — c’est du moins la définition qu’en donne wikipédia. Moretti filme l’arrivée en bateau de Bossi à Venise puis, au printemps 1997, la plage de Brindisi, où sont morts 89 Albanais dont le bateau a été éperonné par un navire de la marine italienne.

« Aucun dirigeant de gauche n’est venu, symptôme de leur absence politique… mais surtout de leur absence humaine », regrette Nanni. Mais, par une pirouette, le cinéaste sait ramener le ton de son film à la comédie avec une réflexion absurde. Dans les années soixante-dix, raconte Nanni à son équipe, les jeunes communistes passaient leurs après-midi à regarder à la TV Happy Days. « C’est quoi le rapport ? », lui demande son collaborateur. Nanni répond : « C’est leur formation culturelle et morale ». Puis il admet que ça n’a aucun rapport.

Sur le ton de la comédie, Nanni Moretti raconte son époque, avec l’arrivée de Berlusconi au pouvoir, la montée de l’extrême droite et les premiers drames migratoires. Mais il est avant tout un auteur et il est normal qu’il parle aussi de son attitude face aux aléas politiques et humains. Lui, dont le mot final est qu’il reste « dans une grande confusion ».

Jean-Charles Lemeunier

Aprile
Année : 1998
Origine : Italie
Réal., scén. : Nanni Moretti
Photo : Giuseppe Lanci
Musique : Ludovico Einaudi
Montage : Angelo Nicolini
Durée : 78 min
Avec Nanni Moretti, Silvio Orlando, Silvia Nono, Pietro Moretti, Daniele Luchetti…

Sortie en salles par Malavida Films le 30 septembre 2026.

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