Comment parler des déshérités, de ceux qui vivent à la marge sans tomber dans le misérabilisme ? C’est ce que réussit Goran Paskaljević avec Someone Else’s America (L’Amérique des autres), un film de 1995 que Malavida ressort en salles ce 4 novembre. Nous sommes à New York et les protagonistes sont un Espagnol, Alonso (Tom Conti), un Monténégrin, Bayo (Miki Manojlović, moins exubérant que chez Kusturica mais formidable dans la comédie comme dans le drame), des Mexicains, des Syriens, des Chinois, etc.
Le film, on l’a dit, ne veut aborder ni le social — les héros ne gagnent pas grand chose mais ils travaillent tous — ni le politique. Il faut, certes, cela est dit dès le début, se méfier de la police de l’immigration mais chacun vit sa petite vie avec ses espérances, ses amours et ses déboires. « Je suis touriste depuis quatre ans » déclare avec humour l’un des copains mexicains de Bayo quand ils abordent le sujet de la carte de travail.

Goran Paskaljević adopte rapidement un ton de tragi-comédie, mêlant les séquences amusantes à d’autres beaucoup plus dramatiques. Il sait également ménager de très belles scènes intimistes. Ainsi, la mère aveugle d’Alonso, incarnée par l’immense Maria Casarès (oui, celle des grandes années du TNP de Jean Vilar et de l’Orphée de Cocteau) n’a qu’une envie : retourner dans son village en Espagne. Heureux qui comme Ulysse, le sonnet de Du Bellay, semble avoir été écrit pour elle : « Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village/Fumer la cheminée, et en quelle saison/Reverrai-je le clos de ma pauvre maison/Qui m’est une province et beaucoup davantage. » Son fils lui invente donc un très beau voyage filmé très poétiquement. Mais plus tard, lorsqu’elle arrive à son tour, la mère de Bayo réclame la même chose : revoir sa maison, son puits, son environnement, ce nouveau pays ne suscitant en elle que des larmes.

Le mot d’ordre du Monténégro, d’où est originaire Bayo et dont il a fait sa devise, est : « On ne capitule pas ! » Tout au long du film, Bayo redresse la tête et force son ami Alonso à faire de même. Mais la vie prend parfois des détours où il est compliqué de suivre cet adage, même si l’on est natif du Monténégro. Dans ce « pays des autres » — c’est ainsi que la mère de Bayo, fraîchement débarquée de sa Yougoslavie, nomme l’Amérique —, il n’est pas toujours facile de trouver sa place. Tous ces migrants vivent solidairement et Paskaljević multiplie les détails insolites : un œuf qu’on se fait donner par quelqu’un qui travaille dans un zoo et qui donnera un volatile susceptible de tenir compagnie au coq familial, que l’on voit chaque matin en train de picorer les pieds de Bayo, puis de son fils. Ou une jolie Syrienne qu’Alonso courtise et pour laquelle Bayo devra se confronter… à cinquante adversaires !

Le monde est ainsi fait, semble nous dire Paskaljević. Les jeunes entraînent leur famille hors de chez elles, pour cause de guerre ou de chômage, avec pour conséquence le malheur de leurs parents, lesquels pleurent le pays natal. Une fois installés, ils vivotent grâce à des petits boulots non déclarés et survivent tant bien que mal, sans se poser de questions. La jeune génération, incarnée par le fils aîné de Bayo (Sergej Trifunović), est beaucoup plus magouilleuse et s’en sortira certainement mieux, ayant parfaitement intégré les rouages les plus pervers du capitalisme.
Jean-Charles Lemeunier
L’Amérique des autres
Année : 1995
Origine : Yougoslavie, Royaume-Uni, France, Allemagne, Grèce
Titre original : Someone Else’s America
Réalisation : Goran Paskaljević
Scén. : Gordan Mihić
Photo : Giorgos Arvanitis
Musique : Andrew Dickson
Montage : William Diver
Durée : 95 min
Avec Tom Conti, Miki Manojlović, Maria Casarès…
Sortie en salles par Malavida Films le 4 novembre 2026.