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Organisé par l’Institut Lumière à Lyon, le 18e prix Lumière a été attribué, ce 16 octobre, à Joel et Ethan Coen. Les deux frères prennent donc la succession d’une belle brochette de récipiendaires : Clint Eastwood, Milos Forman, Gérard Depardieu, Ken Loach, Quentin Tarantino, Pedro Almodovar, Martin Scorsese, Catherine Deneuve, Wong Kar-wai, Jane Fonda, Francis Ford Coppola, les frères Dardenne, Jane Campion, Tim Burton, Wim Wenders, Isabelle Huppert et Michael Mann.

Photo JCL

Animée par Thierry Frémaux, directeur de l’Institut et du festival, et par Irène Jacob, présidente de l’Institut Lumière, la soirée a été ponctuée de chansons, de témoignages et de projections, dont le très beau court-métrage d’Ettore Scola — à qui le festival rendait par ailleurs hommage — : ’43-’97.

C’est ainsi que l’on entendit Benabar chanter deux chansons de Charles Aznavour, Je m’voyais déjà et Parce que tu crois, la seconde étant l’une des préférées d’Ethan Coen. Puis, Angélique Kidjo interpréta Ne me quitte pas et Malaïka, la chanson de Brel étant l’une des préférées de Javier Bardem, invité à la soirée.

La prestation de Benabar (Photo JCL)

« Quand ils ont commencé à faire des films, intervint l’actrice — et épouse de Joel Coen — Frances McDormand, on appelait Joel et Ethan Coen les garçons, avec leur regard commun, leur humour de travers. Et cette conviction que raconter de bonnes histoires crée une force collective. Fargo et Serious Man donnent la meilleure idée de l’endroit où la confrérie Coen a été forgée. Ils sont un baril de poudre créatif. Un peu comme les Beatles, Joel et Ethan ont décidé de faire leur album solo et de tenter l’aventure de réaliser leur propre film. Je vois Tricia — NDLR : Tricia Cooke, l’épouse d’Ethan — comme Linda McCartney et moi comme Yoko Ono. »

Frances McDormand (Photo JCL)

Assis dans les gradins, les deux frangins n’en revenaient pas d’un tel hommage. D’autant que cela continuait : « Foncièrement indépendants, les décrivait Irène Jacob, toujours dans la marge, vous excellez dans la comédie noire ou la mélancolie. On aime ce double regard, ce dialogue permanent, cet humour décalé, ce ton si personnel. Vos films questionnent notre monde violent, cruel, insensé. Ils chantent en nous ! Aller de l’universalité au particulier, voilà le secret de votre signature. »

Dans les gradins, on reconnaît (entre autres), de bas en haut, Angélique Kidjo, Daniel Auteuil et Wim Wenders, Sabine Azéma et Irène Jacob, Frances McDormand, Joel Coen, Ethan Coen, Tricia Cooke et Antoine de Caunes, Bérénice Béjo, Javier Bardem, Benoît Magimel et Daniel Kamwa (Photo JCL)

Quand Javier Bardem débarqua sur scène, il se traita aussitôt de lucky motherfucker, mettant mal à l’aise son traducteur, Didier Allouch, qui se sortit pas mal de cette embûche. Oui, Bardem était un « sacré chanceux de salopard » ! Il expliqua pourquoi. « Quand j’ai vu Fargo, je me suis dit, la vache, que j’aimerais faire un film comme ça. Mais je suis espagnol et je savais que je ne pourrais jamais travailler avec les Coen. Dix ans plus tard, mon agent me dit que les frères veulent me voir. Il me demande de lire No Country for Old Men de Cormac McCarthy. Je l’ai lu en anglais et n’y ai rien compris. J’ai finalement réussi à le lire mais ne voulais pas incarner le personnage de tueur. Mon agent me dit que je suis cinglé et d’aller à New York les rencontrer. De mon côté, je me dis : je hais la violence, je ne conduis pas, je parle à peine anglais… Qu’est-ce que je fous là ? Eux voulaient juste bosser avec moi. »

Didier Allouch et Javier Bardem (Photo JCL)


Il conte des anecdotes de tournage, fait rire la salle et poursuit : « On est tous des amoureux du cinéma et, si vous aimez le cinéma, impossible de ne pas aimer les films des Coen qui, eux aussi, aiment le cinéma. » Avant de conclure que, oui, il était «  a lucky motherfucker ».

Enfin, après un clip qui récapitule leur carrière, les deux frères descendent sur scène. « Je ne m’attendais pas à ce que soit aussi bouleversant de revoir quarante ans de nos films. Il y a quelque chose de fort dans ce que vous nous faites vivre. » Quant à Ethan, il remercia les frères Lumière d’avoir inventé la caméra. « Sans eux, on aurait été fucked ! »

Et c’est aux sons hispanisants de la version Gipsy Kings de Hotel California, celle qu’on entend dans The Big Lebowski, que Joel et Ethan Coen ont reçu des mains d’Irène Jacob et Javier Bardem leur prix Lumière.

Laa remise du prix. Sur la scène, on reconnaît Irène Jacob (de dos), Tricia Cooke, Frances McDormand, Javier Bardem et Thierry Frémaux entourant Joel et Ethan Coen (Photo JCL)

La conférence de presse

Le lendemain, les deux frères se livraient à l’exercice de la conférence de presse. Plus bavard qu’Ethan, Joel répondit aux premières questions avant qu’Ethan lui-même ne lâche quelques mots. À propos de la série Fargo, basée sur leur propre film, Joel précisa que ce format n’était pas « leur truc ». « Dans un film, on aime qu’il y ait un début, un milieu et une fin. Dans une série, vous avez un début, un milieu, un milieu, un milieu et on ne sait pas comment va finir l’histoire. »

Thierry Frémaux, Joel Coen, Didier Allouch et Ethan Coen (Photo JCL)


Sur la création à deux, ils citent les Taviani. « Nous avons eu la chance de les rencontrer souvent. Ils n’avaient pas du tout la même façon de travailler entre eux que la nôtre. Eux faisaient tout ensemble. Il n’existe pas de règle pour les fraternités de cinéma. »

Ils évoquent aussi leur souci de la préservation des films. « On sort le négatif en copie pour qu’il soit préservé le plus longtemps possible, ça nous rassure. Notre premier film numérique a été Buster Scruggs. Sur Ave, César, nous avons eu une histoire avec Roger Deakins, notre directeur de la photo avec qui nous travaillons depuis Barton Fink. Il voulait tourner le film en numérique et nous, on préférait en 35 mm parce que le sujet était sur le vieil Hollywood. Roger voulait même le photographier avec son iPhone. »

Joel Coen et Didider Allouch (Photo JCL)


Les questions bondissent, tant sur la fusion Paramount/Warner (« Réduire le nombre de studios n’est pas une bonne chose », estime Joel) que sur l’Amérique contemporaine, rarement présente dans leur œuvre. Là encore, Joel commence : « Recréer Trump et son univers, certainement pas. Mais la situation de l’Amérique est toujours dans le décor de nos histoires. L’attaquer de front n’est pas trop notre truc. » Ethan poursuit : « Je suis d’accord. On ne commente rien, à part nos histoires. Ce qui nous intéresse, c’est notre histoire, d’abord notre histoire ! »

Quant à l’avenir, ils ont, disent-ils, « plein de scénarios en boîte, dont l’un qu’on n’arrive pas à retrouver dans notre ordinateur. Franchement, imprimez vos scénarios ! Nous ne sommes plus tout jeunes. Pour un projet, nous avions un acteur en tête et il est mort. Mais nous n’arrêtons pas d’écrire. Nous l’avons même fait ensemble alors que nous travaillions sur nos projets respectifs. »

Ethan Coen (Photo JCL)


Enfin, sur l’IA, Ethan avoue son ignorance et Joel la voit « comme un outil pour améliorer les effets spéciaux ». Il ajoute : « Elle accélère les choses mais je ne crois pas qu’une IA écrive un jour un bon script. Même si les effets spéciaux sont numériques, l’histoire et le plateau restent des affaires d’humains. Souvenez-vous, dans Miller’s Crossing, du chapeau qui s’envole et tourne dans la forêt. C’était un plan extrêmement humain, avec des techniciens qui tiraient les fils. Aujourd’hui, on ne ferait plus ainsi. Mais ce n’est jamais aussi beau qu’avec des humains. Ils ne pourront jamais être complètement enlevés de l’outil cinéma. »

Jean-Charles Lemeunier

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