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La Nouvelle Vague française a-t-elle créé un mouvement de marée dont les lames sont parvenues jusqu’au Japon, au Brésil et même en Italie ? La Nuveru Vagu à Tokyo et le Cinema Novo à Rio ont été qualifiés de Nouvelles Vagues grâce aux films d’Oshima, Imamura, Shinoda, Masumura ou Suzuki chez les premiers, de Glauber Rocha, Joaquim Pedro de Andrade, Ruy Guerra ou Nelson Pereira dos Santos chez les seconds. Et, en Italie, il ne fait aucun doute que les œuvres d’Antonioni, Pasolini ou Bertolucci n’avaient rien à voir avec les films de leurs aînés.

La grande différence est qu’au Japon, au Brésil et en Italie, ces futurs grands cinéastes signèrent immédiatement des films politiques et ouvertement critiques, beaucoup plus que les premiers Truffaut ou Rohmer, davantage que les pamphlets anti-bourgeois de Chabrol et tout autant que les brûlots de Godard. Pour bien se rendre compte de l’importance d’un cinéaste tel que Shohei Imamura, double Palme d’or bien plus tard pour La ballade de Narayama (1983) et L’anguille (1997), il suffit de se précipiter sur les trois chefs-d’œuvre produits par la Nikkatsu et édités en DVD/Blu-ray chez Elephant Films ; Cochons et cuirassés (1961), La femme insecte (1963) et Le pornographe (Introduction à l’anthropologie) (1966).

Tous trois présentent cette même violence que l’on retrouve dans les films contemporains de Nagisa Oshima ou de Seijun Suzuki. Imamura montre l’image d’un pays vaincu, occupé par les militaires américains, dans lequel le système D prévaut sur toutes les notions d’honneur et de fierté véhiculées par la culture japonaise et auxquelles les films de Kurosawa ou les écrits de Mishima nous ont habitués. Tout n’est ici que pauvreté, violence dans les rapports, sexualité débridée et séquences chocs. Et Imamura n’y va pas avec le dos de la baguette ! Quand il décrit la misère de l’après-guerre, comme dans Chien enragé (1949), Kurosawa l’oppose à un personnage auquel le spectateur peut s’identifier, ici un flic incarné par Toshiro Mifune. Dans Cochons et cuirassés, La femme insecte ou Le pornographe, Imamura ne place aucun de ses acteurs dans le camp de la morale. Tous sont contaminés par la société en perdition dans laquelle ils ont le malheur de vivre, tous essaient de s’en sortir.

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Prenons La femme insecte : après avoir filmé en introduction l’image d’un insecte qui, malgré les difficultés du chemin, les aspérités et les côtes, poursuit bon an mal an son parcours, le cinéaste va suivre divers épisodes de la vie d’une femme, Tomé (Sachiko Hidari), depuis l’enfance jusqu’à la maturité, par sauts d’une dizaine d’années. Imamura pose sur elle et sur ses congénères le regard d’un entomologiste. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne ressente aucune empathie pour ses personnages, bien au contraire. Mais il ne les juge pas, pas plus leurs incestes que les détours qu’ils emploient pour survivre. Et il en va de même dans Cochons et cuirassés : l’homme est un animal qui, comme tous les autres animaux, cherche par tous les moyens à survivre.

On ne s’étonnera pas si, dans les traductions françaises que l’on donne des titres d’Imamura tout au long de sa carrière, le mot « désir » apparaît plusieurs fois : Désirs volés (1958), Désir inassouvi (1958), Désir meurtrier (1964), Profonds désirs des dieux (1968). Ses personnages ne font que désirer, et violemment désirer : un plaisir sexuel, une vie meilleure, quelque chose à se mettre sous la dent. Et pourtant ils subissent l’échec de leur pays, la misère, l’occupation étrangère, le machisme ambiant, la pression des parents et de la société ou le poids des traditions. Ce dernier était le sujet de La ballade de Narayama mais est aussi présent, parfois subtilement, dans ces trois formidables films des années soixante. Ainsi le pouvoir peut-il être représenté, à défaut des parents, par celui d’un chef de gang.

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Pour illustrer ces sujets forts, il fallait un vrai cinéaste et Imamura en est un. Il sait construire ses plans, il sait où poser sa caméra. L’ouverture de Cochons et cuirassés est en cela magistrale. Le plan d’une base américaine au Japon, accompagné de l’hymne américain revisité, est suivi par celui d’un bar d’où sort du jazz. Un long travelling arrière nous montre alors une rue de cette ville nipponne, bordée de bars louches et dans laquelle ne circulent que des Marines US. Très typés, chemises ouvertes sur t-shirts ou blousons sur torses nus, clopes au bec, des Japonais tentent d’alpaguer les militaires. « Tu peux ramener une femme au pays pour une cartouche de Lucky ! » La caméra, qui surprend le larcin d’une casquette de marin par un Japonais, suit les deux hommes qui se coursent dans une ruelle et aboutit dans un bordel où une descente de police va créer l’éparpillement. Sans s’y attarder, Imamura saisit des couples enlacés, des femmes nues de dos qui se sauvent, d’autres en sous-vêtements… En l’espace de quelques minutes et en quatre ou cinq plans, il a planté son décor et ses personnages. Il y aura une base américaine et des marins, des yakuzas et des prostituées qui tentent de survivre.

Ainsi, tout au long de Cochons et cuirassés, Imamura montre sa virtuosité. Il joue de la profondeur de champ, mêle sordide et comédie, ainsi lorsque les yakuzas qui dégustent un cochon rôti découvrent que ce dernier a dévoré le cadavre qu’ils voulaient faire disparaître. Il place souvent sa caméra en hauteur, comme si ses personnages étaient regardés du ciel, ce qui accentue la vision éthologique. Si la femme va être assimilée à un insecte dans son film suivant, ici les hommes sont ravalés au rang de cochons. Car l’ironie n’est jamais loin chez Imamura, une ironie souvent politique… mais pas que. Lorsqu’un chef yakuza tente de mettre fin à ses jours, c’est sous un panneau publicitaire qu’il le fait. Sur lequel on peut lire, quand le japonais n’a aucun secret pour vous, sinon le sous-titre est bien utile : « Assurance-vie Nissan : Prenez la vie avec le sourire ».

Les petits coups de cutter donnés dans le ventre mou de la société japonaise sont également légion. Pendant qu’une mère et ses deux filles se disputent — l’aînée se prostitue déjà et la maman exhorte la cadette à en faire de même pour boucler les fins de mois difficiles —, le petit frère lit à voix haute un texte sur les qualités du Japon, « état moderne et indépendant ». Lequel texte, qui regrette malgré tout l’archaïsme et la pauvreté qui subsistent au Japon, s’achève sur l’image de cochons ficelés dans une carriole. « C’est quand même chouette, l’Amérique ! » entend-on dans la bouche de vieilles dames qui regardent une parade aérienne. Cette vieillesse qui, à l’instar de la société japonaise, est partagée entre la quête d’une modernité à l’américaine et le poids des traditions.

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La femme insecte est un pas de plus en avant en direction de l’immontrable. Imamura prend des risques et ose filmer des séquences qui créent le malaise tout en étant très belles esthétiquement et très sensuelles par la même occasion. On a déjà vu que, dans ce film, le cinéaste suit les épisodes de la vie de Tomé. Celle-ci, après son premier accouchement, est aux champs avec son père. Ses seins, trop lourds du lait que son bébé ne peut boire, la font souffrir et elle demande à son père d’agir. Celui-ci se met à la téter sans qu’il ne soit question d’inceste pour les deux personnages comme lorsque plus tard dans le film, ce même vieux père est nu dans un baquet d’eau pour que sa petite-fille puisse le frotter. On sent dans les relations entre le père et la fille comme dans celles entre le grand-père et la petite-fille une intimité qui dérange les spectateurs occidentaux que nous sommes. Plus tard encore, alors que Tomé est devenue une prostituée, Imamura se refusera de juger. Et prendra même un malin plaisir à rapprocher la prostitution de la religion, puisque c’est dans une secte chrétienne que Tomé fait la connaissance de la mère maquerelle qui l’emploiera. Car sa femme galante est à cent lieues de l’O’Haru de Mizoguchi. La fonction reste la même mais la manière de la filmer est très différente.

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C’est encore un animal qui est au centre du Pornographe : une carpe, censée être la réincarnation d’un défunt mari. Le film est adapté du livre d’Akiyuki Nosaka, un romancier japonais disparu ce 9 décembre 2015 à l’âge de 85 ans et auteur par ailleurs du Tombeau des lucioles, une nouvelle qui inspira le magnifique dessin animé d’Isao Takahata.

Le héros, M. Ogata (Shôichi Ozawa), comme tous ceux qui peuplent les films d’Imamura, tente de gagner sa vie. Le meilleur moyen qu’il ait trouvé est de réaliser des films pornographiques. C’est une évidence, Imamura ne juge pas et ce cinéaste-là, celui qui court la campagne à la recherche d’un endroit isolé afin de tourner un plan érotique, est un cinéaste tout court. Avec son équipe technique. Qui parle de plan, de lumière et de son. Un vrai cinéaste, quoi ! Et comme, en cinéma, il est toujours question de cadre, alors Imamura va faire du cadre le vrai sujet du film. Au sens comme au figuré. Le cadre est celui des bois qui quadrillent les nombreuses fenêtres au travers desquelles il filme ses personnages. Les lignes du quai sur lequel ils vivent. Le contour de l’aquarium qui filtre souvent les prises de vue d’Imamura. Le cadre est tout autant celui de la société, duquel la plupart des personnages veulent à tout prix échapper.

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Personne ici ne ressemble à ce qu’il est. M. Ogata a davantage l’air d’un petit employé de sous-préfecture que d’un pornographe. Mais à quoi doit donc ressembler un pornographe, êtes-vous en droit de demander ? De même, à quoi doit ressembler un gangster ? Celui qui vient racketter Ogata est en costard-cravate et à tout du businessman. Souvenons-nous que, dans Cochons et cuirassés, les yakuzas voulaient devenir « des hommes d’affaires respectables » et céder 10% de leurs gains aux œuvres de charité.

Le cadre de la société, tout le monde veut y échapper, disions-nous. Par le sexe, c’est une évidence. Il sera question, une fois de plus, de l’inceste. De partouzes aussi. Et de folie, façon de sortir du cadre et d’y rester malgré tout enfermé. Quelles belles scènes que celles de la folie de la femme du pornographe ! Et ce travelling arrière qui la laisse seule, en bord de mer, accrochée à une grille qui ne ferme que son esprit ?

C’est sans doute ce qu’il faut mettre au premier plan du Pornographe : la qualité de sa mise en scène. Plus encore que le récit, un peu lent, c’est aux séquences d’une extrême beauté que l’on s’intéresse. La fin du film est tout simplement hypnotique avec cette chanson lancinante et ce dernier plan d’une barque qui dérive sur l’eau, face à un énorme paquebot.

Le pornographe

Jean-Charles Lemeunier

Cochons et cuirassés
Année : 1961
Origine : Japon
Titre original : Buta to gunkan
Réalisateur : Shohei Imamura
Scénario : Hisashi Yamauchi
Photo : Shinsaku Himeda
Musique : Toshiro Mayuzumi
Montage : Mutsuo Tanji
Production : Nikkatsu
Durée : 108 minutes
Avec Hiroyuki Nagato, Jitsuko Yoshimura, Tetsuro Tamba, Masao Mishima…

La femme insecte
Année : 1963
Origine : Japon
Titre original : Nippon konchuki
Réalisateur : Shohei Imamura
Scénario : Shohei Imamura, Keiji Hasebe
Photo : Shinsaku Himeda
Musique : Toshiro Mayuzumi
Montage : Mutsuo Tanji
Production : Nikkatsu
Durée : 123 minutes
Avec Sachiko Hidari, Emiko Aizawa, Masumi Harukawa, Emiko Higashi…

Le pornographe (Introduction à l’anthropologie)
Année : 1966
Origine : Japon
Titre original : Erogotoshi-tachi yori : Jinruigaku nyümon
Réalisateur : Shohei Imamura
Scénario : Shohei Imamura, Koji Numata d’après Akiyuki Nosaka
Photo : Shinsaku Himeda
Musique : Toshiro Kusunoki, Toshiro Mayuzumi
Montage : Mutsuo Tanji
Production : Nikkatsu
Durée : 128 minutes
Avec Shoichi Ozawa, Sumiko Sakamoto, Ganjiro Nakamura…

Trois films édités en combo (DVD + Blu-ray) et double DVD Collector par Elephant Films depuis le 2 novembre 2015

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