Home

Triffids Aff

La Révolte des triffides (Steve Sekely et Freddie Francis, 1963)

Derrière La Révolte des triffides se cache l’adaptation britannique d’un célèbre roman de science-fiction de 1951 de John Wyndham, Le jour des triffides. Ce livre au titre énigmatique – mais que diable peuvent être ces « triffides » ? –, inspiré d’une nouvelle de Herbert George Wells, « Le pays des aveugles », connu à sa sortie un succès public et critique important, à un point tel qu’Arthur C. Clarke (écrivain de S-F que l’on ne présente plus, et auteur du scénario de L’Odyssée de l’espace avec Stanley Kubrick) affirmait qu’il s’agissait du meilleur exemple du genre jamais écrit. Et, en effet, ce petit volume possède d’innombrables qualités qui le rendent très spécial. D’abord, parce qu’il se joue des codes et des genres en mélangeant les intrigues : non seulement, à la suite d’une impressionnante pluie de météorites, 99% des habitants de la Terre deviennent irrémédiablement aveugles, mais en outre, des plantes humanoïdes, capables de marcher et carnivores par-dessus le marché – les fameux « triffides » – s’en prennent aux malheureux survivants atteints de cécité, dans une ambiance de fin du monde qui n’est pas sans rappeler les classiques du genre. Ensuite, parce qu’il s’ancre à la fois dans l’atmosphère anti-communiste du temps (ne sont-ce pas les Soviétiques les fautifs, avec leurs satellites qui fourmillent en orbite autour de notre planète ?), dans une violente critique de la technologie (que les armes soient russes ou américaines, elles auront produit les mêmes basses œuvres), ainsi que dans une vision écologiste plutôt en avance sur son temps. Sans oublier que c’est ici l’humain qui est au centre du récit : décomposition de la société, agressivité de son prochain nourrie par l’instinct de survie, prise en main des institutions par de farouches militaires, questionnements autour du rapport à la sexualité entre rescapés. Tout y est. Un peu trop, peut-être, puisque l’on pourrait aisément reprocher à ce grand fourre-tout narratif de multiplier les pistes, au risque de perdre son lecteur dans les nombreux sous-genres et sous-textes.

Triffids2

Le film de Steve Sekely n’a pas vraiment ce problème. Certes, il veut être assez proche du roman de Wyndham en déroulant, à peu de choses près, les mêmes trajectoires narratives – aveuglement, triffides, fin du monde, rapports humains déliquescents. Mais en dehors de quelques scènes, notamment l’introduction, qui voit Bill Masen (Howard Keel, transfuge des comédies musicales de Vincent Minnelli (Kismet), George Sidney (Showboat) et Stanley Donen (Les Sept femmes de Barbe-Rousse)) se réveiller à l’hôpital après une opération délicate des yeux, alors qu’autour de lui tout le monde semble avoir disparu, le script n’a conservé que la substance du livre en se débarrassant volontiers de toutes les problématiques politiques, environnementales et sexuelles. Une preuve ? La compagne de Masen, dans le roman, une jolie jeune femme pétillante du nom de Josella Playton, auteure d’un roman à scandale et à succès, qui pose nécessairement la question de la sexualité du couple à l’heure où la société se transforme, est ici remplacée par une gamine (surtout pas pubère) que Masen délivre des griffes d’un aveugle voulant se servir d’elle pour guide. Les seuls rapports ambivalents, et encore faut-il chercher un peu, sont entretenus entre Masen et une femme idéaliste qu’il sauve de l’agressivité de truands ; un petit regard échangé entre eux délimite le cercle de leur intimité, et rien de plus. Dans le film, Bill Masen est clairement plus un père qu’un mari ou un amant. Sa psychologie en est d’autant plus réduite à un rôle de protecteur, une sorte d’être humain absolu, papa-poule, leader du nouveau monde à créer, généreux et surtout, surtout pas attiré par les basses mœurs – il libère d’ailleurs Miss Durant d’un groupe de sauvages qui ont manifestement l’intention de tripoter les nénettes aveugles, et plus si affinités : les vilains sont bien du côté de la perversité, les gentils du côté de la pureté).

C’est que les scénaristes Bernard Gordon et Philip Yordan se donnent pour mission d’adapter le roman en se conformant aux désirs des producteurs, c’est-à-dire que le film soit accessible au grand public, et notamment au public enfantin, friand de ce genre de production. Ils gomment donc allègrement toutes les arêtes un peu trop vives (parmi lesquelles, on a omis de la signaler, une attaque en règle de la société capitaliste) affûtés par Wyndham, et ajoutent bon gré mal gré un certain nombre de scènes catastrophes dans le but de créer une tension qui n’existe certes pas dans le livre. Là où Wyndham adopte un point de vue unique pour relater les événements, celui de Masen, les scénaristes s’offrent la liberté de passer d’un regard à un autre : ainsi, toute une séquence est consacrée aux victimes malheureuses de la soudaine cécité, par exemple à bord d’un navire militaire en perdition au milieu des eaux. À ce titre, la scène de l’avion – pilote et membres d’équipage n’y voient pas plus que les passagers, la jauge de carburant s’approche dangereusement du zéro, et aucune tour de contrôle ne répond plus à leurs supplications, rendant le crash inévitable – s’avère tout à fait saisissante. Bien plus, il faut l’avouer, que ne le sont les fameux triffides, oscillant trop souvent entre le grotesque et le kitsch, et occupant ici une place trop importante qui les rend vulnérables à la critique – plus on les voit, et plus on remarque les failles des effets spéciaux. L’autre ajout de taille concerne la conclusion : une fois trouvé le moyen de se débarrasser de ces plantes à l’appétit démesuré, la communauté se reforme et s’enquiert de sa rédemption. Pour cela, Gordon et Yordan clôturent leur film sur un groupe de survivants grimpant un escalier en direction de l’entrée d’une église, tandis que la voix off nous indique que les rescapés peuvent désormais « rendre grâces ». Sous-texte religieux qui était, on s’en doute, absent de l’œuvre de Wyndham.

Triffids1

De même, toute une partie du long-métrage est inédite : il s’agit des nombreuses scènes se déroulant dans un phare isolé, autour d’un couple de scientifiques (bizarrement asexué, lui aussi). Ce chemin narratif, totalement déconnecté du reste du récit, si ce n’est pour les triffides qui tentent de pénétrer dans le phare pour en boulotter les occupants, est né d’une confusion : une fois le film de Sekely terminé, moins les coupes opérées par les producteurs, sa durée de seulement 57 minutes le rend inexploitable. C’est Philip Yordan qui a l’idée de rajouter cette partie dans le phare pour sauver le métrage en lui adjoignant le préfixe « long ». Sekely, lui, a quitté le projet dès son boulot terminé. Gordon débarque donc à Londres afin de trouver un réalisateur capable de mettre en boîte ces séquences sans perdre de temps : ce sera Freddie Francis, ancien caméraman de Michael Powell et de John Huston, et futur réalisateur de films pour la Hammer (notamment un très bon Dracula et les femmes en 1968). Emballé c’est pesé. Il suffit de raccorder ce fil improbable au reste du récit, tout en fin de script, et de faire des deux scientifiques les découvreurs du secret pour tuer les triffides – et le tour est joué.

La Révolte des triffides, avec son côté cheap et ses effets spéciaux peu amènes, ses morceaux ajoutés et ses séquences fourre-tout, a particulièrement agacé les fans du livre de Wyndham – et on les comprend. Mais les spectateurs ont bien suivi et le succès critique du film ne se dément pas, depuis, auprès d’une communauté bien enthousiasme d’aficionados, l’intercalant entre les classiques du cinéma britannique de science-fiction comme la série des Quatermass Xperiment ou le Village des damnés de Wolf Rilla (lui aussi adapté de John Wyndham). La postérité lui donnera quelques beaux enfants : plusieurs adaptations radiophoniques et télévisées ont, en effet, succédé au long-métrage de Sekely et Francis.

Eric Nuevo

La Révolte des triffides (The Day of the Triffids)

DVD édité par Sidonis

Réalisation : Steve Sekely, Freddie Francis (non crédité)

Scénario : Bernard Gordon, Philip Yordan

Avec Howard Keel, Nicole Maurey, Janette Scott…

 

 

Futureworld Aff

Les Rescapés du futur (Richard T. Effron, 1976)

Dans le cas, peu probable, où les spectateurs de Mondwest (premier long-métrage réalisé par le romancier Michael Crichton, en 1973) se seraient plus intéressés aux possibilités éminemment sexuelles des prostitué(e)s robots qui peuplaient les trois mondes du parc d’attraction futuriste Delos, qu’aux vicissitudes du cowboy-androïde incarné magistralement par Yul Brynner (la principale image que l’on garde de ce film un peu cheap mais très réussi), la suite, Les Rescapés du futur (Futureworld), propose quelques minutes totalement décomplexées sur ces touristes richement dotés qui semblent se presser aux portes du fameux parc uniquement dans le but de tester les aptitudes physiques de nymphes et d’éphèbes constitués de boulons. La sexualité n’est plus ici une connotation indirecte : elle est frontalement disposée devant nos yeux, comme pour mieux flatter nos pervers penchants. En soi, ce n’est pas tellement un problème. Simplement, ce traitement puéril de la sexualité (un robot-gigolo offre un verre à une vieille dame en lui faisant comprendre qu’il est là pour satisfaire tous ses désirs) s’avère rapidement un symptôme parmi d’autres d’un film qui oublie de raconter une histoire, et qui s’épanche plutôt sur des images et des clichés de son temps.

La maladie postulée par ces symptômes a un nom : le syncrétisme. Ou le besoin absurde de mélanger, dans un même récit, toutes les influences majeures de l’époque. Le seul titre original du film, Futureworld, annonce la couleur : ce « monde futur », la reproduction d’une station spatiale connectée à tous les mondes du système solaire (pratique du ski sur Mars, visite de la Lune, activités sur Mercure), est l’attraction principale à la fois du nouveau Delos, dont l’ouverture a lieu deux ans après les drames humains du premier épisode, et du film de Richard T. Effron. Qu’on en juge seulement par la séquence de la magistrale porte circulaire donnant accès à la fusée censée propulser les visiteurs jusqu’à la station orbitale, séquence qui s’allonge déraisonnablement, appuyée par une musique ronflante. Les passagers endossent leurs combinaisons, grimpent à bord (et le temps passe, le temps passe), s’apprêtent au décollage, actionnent les boutons nécessaires, avant que le compte à rebours ne démarre ; et durant tout ce temps, il y a constamment un personnage pour rappeler que tout est faux, que l’illusion en restera une, quand bien même elle serait parfaite. Voilà le prélude spectaculaire à un film qui n’aura de cesse d’avancer, puis de reculer pour mieux retomber sur ses pattes, en nous signifiant minute après minute que tout cela n’est que du cinéma, évidemment.

Futureworld1

Deux ans après les événements de Mondwest, donc, le parc de Delos rouvre au public. Deux ans, c’est à peu près ce qu’il faut, sans doute, pour digérer un « petit souci » qui aura coûté la vie à une cinquantaine de visiteurs, et fichu en l’air une fantastique idée consistant à reproduire, à l’aide de robots à l’apparence humaine, les conditions de vie (très cinématographiques) du Far West, du Moyen Âge et de l’Antiquité. Bref. Les actionnaires de Delos ont donc tiré les ficelles nécessaires à l’obtention d’un permis de réouverture, et le parc s’est agrandi, notamment avec ledit Futureworld, attraction reine du lieu. Deux journalistes, Chuck Browning, reporter dans un grand journal, et Tracy Ballard, animatrice de télévision, sont conviés à l’événement par le directeur du parc, Schneider. Browning n’est déjà pas bien rassuré après les meurtres en cascade qui ont émaillé le premier film, mais voilà qu’en outre, un type qui l’a contacté, du nom de Frenchy, possesseur d’un soi-disant scoop, est assassiné quasiment sous ses yeux, avec pour dernier soupire le mot « Delos » (son « Rosebud » à lui, sans doute). Mystère et boule de gomme, voilà Browning parti sur la joyeuse station avec la ferme intention de découvrir quels secrets se dissimulent derrière la nouvelle version de ce Disneyland, un peu à la manière des trublions d’un épisode de Scooby-Doo.

En 1975, date de production du film, l’Amérique traîne encore derrière elle les casseroles du Watergate – crainte du complot politique, méfiance envers les élites, émergence du quatrième pouvoir qu’est indéniablement devenu la presse. Les traces du scandale qui a mené à la démission de Richard Nixon se ressentent ici nettement. Sans s’éloigner des questionnements liés aux dangers d’un futurisme décadent, le film met au premier plan l’enquête très terre-à-terre du journaliste, qui pour les besoins de son investigation délaisse les navettes spatiales et les skieurs martiens pour plonger dans les entrailles du parc, entre tuyauteries et bornes électriques, à la recherche de la vérité. Avec ses faux airs de Robert Redford, Peter Fonda (rendu célèbre avec Easy Riders) incarne une sorte de Bob Woodward du pauvre – voir Les Hommes du président d’Alan J. Pakula, sorti la même année. L’enquête qu’il mène dans le parc Delos allie donc deux grandes peurs du temps : la corruption morale des élites (via un plan diabolique dont on prendra soin de ne pas révéler la teneur), en regard du récent Watergate, et les dérives potentielles de la technologie.

futureworld3

Il est peu dire que la technologie, dans Futureworld, apparaît sous son jour le plus inquiétant. D’abord au regard du parc lui-même, lieu d’oisiveté par excellence (technologie = inactivité et paresse) aux tarifs exorbitants, vouant ses plaisirs aux seules élites suffisamment bien dotées pour se payer des journées à 1 000 dollars ; le film s’ouvre d’ailleurs sur un type lambda (que l’on suivra quelques dizaines de minutes… avant de le voir sortir tout à fait de l’intrigue !) qui remporte un séjour à Delos lors d’un jeu télévisé, ou comment additionner au farniente non-productif la notion de loisir aliénant (l’image des participants aux jeux TV n’a guère changée depuis). Ce n’est pas un hasard si les deux personnages principaux, et les deux seuls sympathiques à nos yeux, sont journalistes et sont sur place pour travailler, pas pour s’amuser. Ensuite au regard de la présence des robots, et pas seulement parce qu’ils sont coupables de comploter contre l’Homme : faisant le pari de séduire l’un des techniciens de la salle de contrôle, Tracy se confronte à un véritable mur, et l’imagine de fait marié ou attiré par son propre sexe. Or, la solution est plus simple encore : il est une machine, et les machines ne répondent pas aux stimuli sexuels. N’est-il pas inquiétant d’imaginer une armée d’êtres artificiels uniquement préoccupés de leur tâche, insensibles aux émotions extérieures, déterminés à l’avance pour accomplir leur devoir ? La communauté des robots est quelque peu « sauvée » par l’ami tout en boulons du concierge, un automatique dénué de visage avec lequel il passe le plus clair de son temps à jouer aux échecs, et qui finit par adopter une attitude proche de la tristesse lorsque son compagnon le quitte.

Futureworld4

Toutefois, la bonté fugitive exprimée par un robot ne change pas fondamentalement la donne : toute technologie semble vouée à faire le mal. Une grande partie de l’appareillage développé pour le parc est voué au remplacement des humains par des êtres artificiels, et donc, in fine, à l’annihilation de l’humanité. Les expériences menées sur Chuck et Tracy préfigurent une médecine invasive dont l’objet est le clonage parfait, des samouraïs holographiques surgissent du néant pour faire tournoyer leurs épées bel et bien solides, et dans son ensemble, tout le parc s’identifie à une vaste mise en scène destinée à tromper les sens (l’impression de réellement décoller produite par la navette censément « spatiale »). Futureworld a d’ailleurs ses petits morceaux de bravoure. La séquence de modélisation d’une main en 3D, présentée aux deux journalistes, est aussi la première réalisée avec des images en CGI (computer-generated imagery) jamais utilisée dans un long-métrage, et on la doit à Ed Catmull, l’actuel président de Pixar. Cette démonstration annonce déjà la migration progressive du cinéma vers les images numériques, et la place que celles-ci étaient destinées à occuper dans notre consommation technologique quotidienne.

Mais – allez-vous me demander – et Yul Brynner dans tout ça ? Son visage n’apparaît-il pas sur l’affiche du film, et son nom en bonne place au générique ? Il est temps de résoudre ce mystère. Oui, Yul Brynner reprend bien ici son rôle de gunslinger terrifiant, trois ans après Mondwest. Mais son retour à l’écran ressemble à une mauvaise plaisanterie, puisqu’il est condamné à ne surgir que dans le rêve kitsch de Tracy, enregistré par les techniciens de Delos, et dans lequel, après avoir sauvé la jeune femme, il l’emballe joyeusement dans une atmosphère de romantisme suranné. Maladie du syncrétisme, encore. Volonté absurde de réunir un maximum d’éléments épars – ici une référence directe au personnage le plus marquant de Mondwest – pour tenter d’en tirer un produit acceptable pour tous, faute d’être cohérent. Le plus grave, c’est encore que cette apparition de Yul Brynner sera sa dernière avant son décès ; et c’est là sans doute l’injure la plus offensante inventée par Futureworld qui, au-delà d’être un film très dispensable, aura laissé le monde face à cette image grotesque d’un grandiose acteur.

Eric Nuevo

 

Les Rescapés du futur (Futureworld)

DVD édité par Sidonis

Réalisation : Richard T. Effron

Scénario : Mayo Simon, George Schenck

Avec Peter Fonda, Blythe Danner, Arthur Hill, Yul Brynner…

Publicités

2 réflexions sur “La science-fiction vue par Sidonis

  1. Merci de si bien défendre Sidonis même si les films, ben, sont ce qu’ils sont. L’article sur Futurworld cerne parfaitement ce long-métrage ! A voir aussi, ce grand film malade Lifeforce, inutilement traduit par l’Etoile du mal, même éditeur

  2. ah, euh, oui, y a un souci dans le papier sur Futurworld, rapport à Peter Fonda : « Peter Fonda, qui n’est pas encore la star qu’il deviendra avec Easy Riders quelques années plus tard… » ???

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s